CHAPITRE XIII
Recette contre le dégoût, dont il est bon de faire usage.
Angola, enhardi par deux bonnes fortunes aussi rapides, parut à la Cour avec un air conquérant et décidé qui relevoit infiniment ses grâces. Sachant confusément que les malheurs dont il étoit menacé dévoient avoir pour principe un attachement sérieux et constant, et entraîné d'ailleurs par la vivacité de son tempérament, il résolut de ne se permettre aucune passion d'un certain genre, et d'empêcher par une inconstance utile que son cœur ne se mît trop de la partie et ne le fît tomber dans les pièges qu'il vouloit éviter. Il s'appropria un certain air de coquetterie à la mode, qui ne promet pas aux femmes d'infiniment bons procédés; mais la nécessité et la perversion des temps les ont mises dans le cas de faire semblant de s'y tromper: Autrement les hommages qu'elles recevroient seroient bien rares. Lumineuse s'aperçut du changement qui s'opéroit dans le Prince ; et loin d'en être alarmée, comme c'étoit une impression des manières de sa Cour, sur lesquelles elle avoit désiré qu'il se formât, elle le trouva infiniment plus ai-
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mable. Pour lui, il répondit à ses mines, de façon à lui laisser espérer qu'elle seule auroit la gloire de Véduquer, tandis que dans le fond il étoit résolu de ne pas s'en tenir absolument à ses lumières.
Il vit Almaïr qui,s'approchant de lui : « Je mériterois du moins quelques remerciements, dit-il, pour mon arrangement d'hier au soir; car j'imagine que vous avez réparé votre faute avec usure et que vous avez profité en habile homme d'une partie aussi bien conduite. — N'en doutez pas, dit le Prince, je vous ai l'obligation de mon bonheur : j'ai été heureux, mon cher Almaïr, et je crois pouvoir me flatter d'avoir autant d'obligation à la tendresse de Zobéide qu'à la faveur de l'occasion. Que d'attraits ! quels transports ! Non, je ne puis vous faire une peinture fidèle des plaisirs que j'ai goûtés pendant cette heureuse nuit. — Je me le persuade aisément, reprit Almaïr; les premières passions sont toujours accompagnées de cet excès d'ardeur qui en rend le charme délicieux. Votre imagination se fera peu à peu à ces sortes d'images, leur impression en deviendra moins sensible, et vous serez obligé d'avoir recours au spécifique dont je me sers pour la ranimer : le changement vous deviendra nécessaire. Entraîné par l'exemple et autorisé par la conduite des femmes, vous parviendrez à regarder les passions comme une affaire de convenance : c'est le bon ton aujourd'hui, et j'ai
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des espérances certaines de vous y voir bientôt conformé. Au reste, Zobéide est charmante, je vous conseille de la garder tant que cela vous amusera l'un et l'autre. Faites-en même votre affaire principale ; ce qui ne vous empêchera pas de vous livrer à ces petites infidélités de passage qu'on se pardonne volontiers entre gens qui ont un certain usage du monde. — Mais non, dit le Prince d'un air distrait, Zobéide me plaît fort, et je ne vois pas que je puisse rien faire de mieux que de la garder. Après tout, dit-il, je ne crois pas qu'on soit absolument maître des mouvements de son cœur; et s'il se refusoit à un certain point, je me verrois obligé de finir cette affaire avec décence, mais je ne vois cela que dans l'éloignement. — Et moi je le prévois et je l'attends, dit Almaïr : je regarde les jolies femmes comme des effets qui sont dans le commerce, et où chacun peut prétendre. J'ai eu envie de Zobéide avant vous, j'ai deviné vos prétentions et je vous l'ai cédée, bien résolu de faire revivre les miennes dès que votre fantaisie en seroit passée. — Et d'Aménis, dit le Prince, qu'en ferez-vous? Comment supportera-t-elle votre changement? — Je n'ai jamais eu, reprit Almaïr, des liaisons d'une certaine vivacité avec Aménis. Nous nous sommes pris par convenance, nous nous sommes gardés sans convention, et j'imagine que nous nous quitterons sans peine. Au reste, si le cas y échoit, vous ne feriez point trop mal d'entreprendre sa gué-
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rison : vous y travailleriez, je crois, très efficacement, et même vous pourriez vous féliciter de cette cure. Aménis est extrêmement aimable, votre préoccupation pour Zobéide vous a empêché peut-être d'y faire attention. Avec autant de charmes qu'elle, elle a l'esprit infiniment plus usagé et plus amusant ; elle a cette tournure de Cour frivole et légère qui est si à la mode aujourd'hui : en un mot, elle est excellente pour former un jeune homme ; et quand la possession vous aura lassé de Zobéide, il me paroît décent et utile pour vous d'avoir Aménis quelque temps. — Nous verrons, dit le Prince, je la trouve fort bien; elle a cet air que j'adore dans les femmes, qui est très propre à encourager la jeunesse, et peut-être qu'avec le temps je m'arrangerai pour lui rendre quelques soins. — Vous la trouverez toujours prête à les recevoir, reprit Almaïr, et je ne ferai jamais de difficulté de vous céder tous mes droits, par l'envie que j'ai de vous succéder aux vôtres. Après cette conversation ils se séparèrent et furent jurer un amour éternel à celles dont ils pensoient déjà à se défaire.
Le Prince, qui acquéroit tous les jours une nouvelle expérience et se consommoit de plus en plus dans \efaux de la Cour, vécut quelque temps si adroitement avec la Fée et Zobéide, que chacune d'elles s'imagina régner seule dans son cœur; et profitant de leur erreur, il en obtint beaucoup de rendez-vous, où elles le com-
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blèrent de leurs faveurs les plus précieuses, et où il lui fut d'autant plus aisé de les tromper, que son amour avoit les dehors ardents qui ont le talent de persuader les femmes. Enfin, peu à peu, il se vit dans cet état d'indolence d'un homme qui, rassasié de faveurs, sent ralentir sa vivacité. Il trouvoit un vide dans lui-même étonnant, et déjà il cherchoit un remède à sa langueur, quand Almaïr se présenta à ses regards un matin qu'il étoit encore dans son appartement. « Comment donc! dit Almaïr; que signifie cet air rêveur et chagrin qui obscurcit vos grâces? Mes prédictions seroient-elles sur le point de s'accomplir, et auriez -vous déjà besoin du remède dont je vous ai vanté l'efficacité ? — Je ne sais, dit le Prince, ce qui cause l'altération que vous me voyez, mais je suis d'un ennui à périr; la Cour m'excède, les promenades m'impatientent. En vain je cours tous les spectacles, j'y porte l'ennui qui me dévore. — Et moi je vous en apporte le remède, dit Almaïr : nous avons une partie de campagne charmante, je viens vous la proposer, nous y aurons de jolies femmes, et pas l'ombre d'un mari : nous y passerons les nuits, nous nous y réjouirons à merveille; c'est près de la Ville, dans un endroit délicieux, et je ne crois pas que vous me refusiez, j'ai compté sur vous. — Et vous avez très bien fait, interrompit le Prince en se levant vivement : partons, mon cher Almaïr, vous êtes un excellent médecin, et je
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m'abandonne avec confiance à vos conseils. — Doucement, reprit Almaïr, je viens vous demander à dîner, et après cela nous nous rendrons chez Aménis, où notre monde doit se trouver pour partir ensemble. »
Ils se rendirent l'après-dîner chez Aménis, où ils trouvèrent grande compagnie en hommes et en femmes. Le Prince y fut reçu avec les distinctions les plus flatteuses. Déjà connu d'Aménis, elle lui fit de ces politesses attentives qui, même dans une jolie femme, peuvent paroître quelque chose de plus. Il la regarda avec plus d'attention qu'il n'avoit encore fait et fut surpris de n'avoir pas jusqu'alors rendu plus de justice à ses charmes. Elle étoit de la taille la plus avantageuse ; ses cheveux d'un blond cendré admirable, et plantés dans la perfection, accompagnoient merveilleusement un visage dont les traits étoient de la dernière délicatesse ; elle avoit dans les yeux une expression de tendresse qui laissoit concevoir au Prince les plus flatteuses espérances. Elle étoit dans un déshabillé de campagne qui laissoit voir en partie une gorge et une peau d'une blancheur divine. Toutes ses grâces étoient infiniment relevées par cet air du grand monde et par ce ton de Cour qu'elle possédoit au suprême degré, et auquel même elle donnoit de nouveaux agréments par la tournure délicate de son esprit. Ses paroles étoient pleines de feu, et l'envie qu'elle avoit depuis quelque temps de faire la
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conquête d'Angola lui donna de nouveaux charmes et la mit dans cette aimable pointe de vivacité qui, dans les femmes, fait tout l'agrément et tient même quelquefois lieu de la beauté.
Après quelques propos généraux, il fut question de partir. Almaïr, qui fut chargé de l'arrangement des équipages, s'y prit si adroitement, que sans affectation les calèches se trouvèrent remplies, et il ne s'en trouva plus qu'une à deux places pour Aménis et le Prince. Après s'être récriés pour la forme sur l'étourderie d' Almaïr, ils y montèrent fort contents, dans le fond, de cet arrangement.
Angola, plus instruit dans les tête-à-tête, en profita habilement pour préparer les voies. « Je ne sais, madame, dit-il à Aménis, si je dois avoir une véritable obligation à Almaïr de l'heureuse situation qu'il me procure; le danger où il m'expose peut devenir si grand, que peut-être serai-je dans le cas de la regarder comme la vengeance d'un ennemi. — Je ne vois point ici de danger à redouter pour vous, dit Aménis en le regardant tendrement, et d'ailleurs je vous suppose des sentiments qui vous en garantiroient, et vous avez des engagements à l'abri d'épreuves bien plus dangereuses. — Qu'on oublie aisément tout devant vous, reprit le Prince avec vivacité : mon cœur ne me le dit que trop; et, s'il pouvoit se flatter de la moindre espérance, il porteroit bien vo-
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lontiers de nouvelles chaînes. — Si on en croyoit de certains mouvements, dit Aménis baissant les yeux, on pourroit les rendre si légères, qu'il n'auroit pas lieu de s'en plaindre. — J'en courrai volontiers les risques, dit le Prince; mais, madame, oserai-je vous dire que vos bontés m'autorisent à me natter de quelque retour? Et que ne ferois-je pas pour m'en rendre digne ! — Il m'est peut-être plus aisé de faire votre conquête, dit Aménis, que de la conserver, et je crains bien que Zobéide ne reprenne des droits dont elle ne supportera pas aisément la perte. — Je ne pense qu'à vous, dit le Prince, et l'univers entier ne pourroit m'en distraire; l'espoir de vous rendre sensible me ferme les yeux sur toutes les difficultés que je puis avoir à craindre. »