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CHAPITRE XIV

Chose inouïe.

On la passera si on veut.

endant cette conversation, ils arrivèrent à la maison de campagne d'Aménis : elle étoit assez près de la ville pour qu'on ne pût pas s'en croire entièrement isolé, et elle en étoit assez éloignée pour se soustraire au fracas et

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au tumulte. La situation en étoit admirable, les promenades charmantes, les appartements bien distribués et commodes. On apportoit dans cet heureux séjour cet air de liberté qu'inspire la campagne, et qui est en si bonne intelligence avec l'Amour. En effet, combien de passions qui n'auroient jamais réussi sans ces sortes de parties! La vertu, qui, dans les villes, est soutenue par les préjugés et hérissée de bienséances, oppose tous ces fantômes au plaisir, et souvent le fait disparoître. Mais à la campagne, dénuée de ces armes chimériques, la liberté, l'occasion, la solitude, les promenades dans les bosquets, tout est contre elle; elle succombe et ne laisse souvent après elle que le regret de ne s'en être pas défait plus vite.

Ils passèrent quelques jours dans ce beau lieu à goûter tous les plaisirs les plus diversifiés. Il y eut des soupers charmants, une chère choisie et délicate. Les femmes y furent gaies et complaisantes : on pria celles qui avoient de la voix de chanter; elles étoient toutes enrhumées ou avoient mal à la poitrine, comme il convient à des femmes d'une certaine façon; et cependant elles chantèrent merveilleusement, méritèrent des applaudissements et les reçurent en assurant qu'elles avoient la voix éteinte et le gosier embarrassé, et qu'elles chantoient à faire peur. Les hommes s'en mêlèrent aussi : on y chanta quelques couplets nouveaux un

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peu moins ga^és, qui furent trouvés d'une folie... On minauda, on se fit rougir, on baissa les yeux, on joua la distraction, et on n'en perdit pas un mot.

Almaïr, qui s'étoit aperçu d'un commencement d'affaire entre Angola et Aménis, charmé de voir réussir son idée, s'attacha autant qu'il put à les favoriser, en leur procurant les moments favorables dont il savoit bien que le Prince profiteroit. On se promena beaucoup; et le Prince, se trouvant souvent seul avec Aménis, avança ses affaires de façon qu'il lui arracha l'aveu du penchant qu'elle avoit pour lui. Il le reçut avec mille transports; elle lui marqua des craintes et des défiances sur sa sincérité, qu'il chercha à dissiper par ces expressions outrées si à la mode alors, et qui signifiaient d'autant moins, qu'elles disoient davantage. Aménis en fut contente, ou fit semblant de Têtre : on n'y regardoit pas de si près dans ce temps-là.

Il ne manquoit à ces deux amants qu'un tête-à-tête favorable pour se donner des marques de leur tendresse mutuelle; l'un le cherchoit avec ardeur, et l'autre ne sembloit pas s'en éloigner. Cet événement fut retardé par une fantaisie imprévue qui prit un après-dîner à toute la compagnie. On envoyoit tous les jours un laquais à la ville pour apporter les nouvelles à la main, tous les couplets et les brochures qui paroissoient : il vint un jour an-

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noncer qu'on jouoit à la Comédie M... A ce nom, toute la compagnie fit un cri; et, quoiqu'il n'y eût personne là qui ne l'eût vu plusieurs fois, il fut résolu d'une commune voix qu'on iroit. On envoya retenir des loges, on fit mettre les chevaux aux calèches. On voyoit régner dans la compagnie ce tumulte aimable qui suit ordinairement les parties impromptues. Les femmes abrégèrent leurs toilettes; et, après avoir assuré cent fois qu'elles étoient faites comme des folles, elles parurent moitié ville, moitié campagne. Dégagées de cette grande recherche, et qui, éblouissant les sens, cause une émotion tendre qui touche davantage le cœur, on monta en calèche, et on partit.

Arrivées à la porte de la Comédie, elles furent fort regardées par la jeunesse brillante qui occupoit le balcon et l'escalier. On jouoit l'incognito, on se cacha le visage avec l'éventail, et on fut fort aise d'être vues. Enfin, au travers des regards curieux des uns et des propos galants des autres, elles parvinrent à la loge.

L'assemblée étoit brillante et nombreuse. Quoique cette pièce n'eût plus les grâces de la nouveauté, la constance avec laquelle elle étoit suivie prouvoit évidemment son mérite solide et le cas que le public faisoit de son illustre auteur. On voyoit dans les loges un mélange pompeux de femmes les plus charmantes, couvertes des habillements les plus somptueux. Quelques-unes venoient pour écouter la pièce

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et en admirer les beautés, d'autres pour en faire le semblant, et jouer l'esprit et la connoissance, espèce de femmes bien plus insupportables que celles qui sont ignorantes de bonne foi et sans s'en faire accroire. Elles décident de tout, et, pour louer une pièce, elles commencent à dire que les acteurs étoient bien habillés, ou que telle actrice étoit mal mise, que sa coiffure étoit trop reculée, ou sa parure mal assortie. Le plus grand nombre étoit là pour étaler leurs charmes dans ce demi-jour de spectacle, dans cette réflexion éloignée des bougies si favorables aux attraits surannés, et qui ne fait qu'augmenter l'éclat des autres.

On voyoit sur le théâtre, pour servir d'opposition à ce tableau, une quantité d'hommes, parmi lesquels à peine on auroit-on compté un très petit nombre vrais appréciateurs du mérite d'une pièce. Ceux-là, en gens sensés, ne se livroient point en spectacle au public et attendoient paisiblement dans leur place que leur plaisir commençât avec la tragédie; mais ceux qu'on appelle les gens du bel air avoient une façon de penser bien autrement élevée. Ils s'embarrassoient fort peu de la pièce, et il leur arrivoit bien souvent de demander au cinquième acte ce qu'on avoit joué. Couchés immodestement plutôt qu'appuyés sur le théâtre, ils étaloient leurs charmes séducteurs, braquaient continuellement leur lorgnette, caressaient leurs jabots, badinoient avec un bouquet,

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siffloient un air nouveau, faîsoient des signes d'intelligence aux actrices, qui souvent ne les connoissoient pas; et enfin, après avoir épuisé tous les lieux communs d'une coquetterie qui auroit paru décente dans les femmes les plus décidées, ils attendoient le moment de l'endroit le plus intéressant pour traverser le théâtre en regardant leur montre, dérangeoient les acteurs, sortoient d'un air étourdi et affairé, se précipitoient dans leurs équipages, et alloient se montrer dans tous les autres spectacles et commettre les mêmes indécences et les mêmes étourderies.

Toute cette jeunesse brillante se montroit sur le théâtre quand on avertit qu'on alloit commencer ; et ce qui n'est pas une petite preuve de la réputation supérieure de la pièce, les minauderies, le désordre et le caquet cessèrent, et on se prépara à écouter avec attention cet admirable chef-d'œuvre.

Tout y caractérisoit le génie profond et les talents uniques du grand maître qui l'a composée, une contexture parfaite, des situations heureuses, des caractères bien nuancés, une poésie nerveuse et sonore, des sentiments dignes des plus grands héros. Toutes ces différentes perfections formoient un ensemble merveilleux. On y admiroit surtout unercconnoissance, morceau à la mode, dont tous les auteurs tragiques avaient la rage de farcir leurs pièces dans ce temps-là, et qui réussissoit à si peu d'entre eux.

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Celle-ci étoit parfaite en tout genre, bien amenée, vraisemblable et intéressante. Elle formoit le plus beau coup de théâtre qu'on pût désirer. Une mère attendrie et tremblante versoit des larmes sur le sort d'un fils infortuné. Ce rôle, joué par la première actrice de ce temps-là, sembloit acquérir un nouvel intérêt par la façon dont il étoit rendu. Cette femme admirable en ce genre, maîtresse de la déclamation, lui donnoit un caractère de vérité qui enlevoit Pâme des spectateurs, leur arrachoit des larmes et leur faisoit partager sa douleur et son désespoir. La pièce fut applaudie à tout rompre, juste récompense du mérite supérieur de son illustre auteur, il y étoit présent, et, comme un père qui s'intéresse au sort d'un enfant chéri, il voyoit avec tendresse un succès aussi constant. Ce génie inimitable recevoit avec modestie les marques vives de la reconnoissance du public, qui n'acquittoit pas à beaucoup près les obligations que lui avoit son siècle ; et en effet, en quel genre n'avoit-il pas réussi ? Philosophe profond, il avoit dépouillé les systèmes anciens de ces obscurités et de ces contradictions qui les rendoient plus ennuyeux qu'utiles. Il avoit enrichi notre langue d'un nouveau mille fois plus sensé et l'avoit rendue pour ainsi dire palpable et à la portée de tout le monde. Sa muse, encore au berceau, avoit osé chanter les héros et les combats, et on voyoit briller dans cet ouvrage cet accent énergique, cette poésie rapide et

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élevée qui met l'homme au-dessus de lui-même, et que les Homère et les Virgile n'avoient acquise qu'à force de travaux. Bientôt il avoit chaussé le cothurne, l'avoit relevé de l'état languissant où il étoit par la mort de deux grands maîtres, possédant au premier degré l'art de remuer les spectateurs. Tous les sujets devenoient d'une égale beauté dans ses heureuses mains. S'il peignoit la hauteur farouche d'un sultan, la matière s'amollissoit, pour ainsi dire, en ses mains et devenoit susceptible d'amour et de vertu. S'il peignoit les incertitudes d'une Princesse élevée dans l'erreur, remuée puissamment par des circonstances touchantes, combattue par les remords, mais brûlant d'un feu coupable qu'elle ne pouvoit vaincre, ce rôle, rendu par une actrice adorable pour qui il sembloit être fait, arrachoit aux spectateurs des larmes délicieuses, les intéressoit jusque dans les erreurs.

S'il représentoit les forfaits inouïs d'un héros de l'antiquité, plus malheureux que coupable, sa muse, par d'heureuses nuances, adoucissoit l'horreur des crimes par la pitié qu'inspirent les fautes involontaires. Ce malheureux, en proie aux transports les plus vifs (assemblage horrible de forfaits et de vertus), donnoit par son exemple affreux une horreur secrète pour le crime. Il périssoit vertueux, puisque l'intention seule fait le crime, et qu'un homme peut l'être malgré un destin cruel. Le coupable disparoissoit

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et ne laissoit dans l'âme des spectateurs qu'une tendre pitié pour ses malheurs.

Ce grand homme possédoit tous les talents dans un degré trop éminent pour être à l'abri de l'envie. Quelques mauvais auteurs, gens diffamés, sans mœurs et noircis de crimes indicibles, s'étoient acharnés contre lui; mais comme rien n'auroit été si humiliant pour lui que d'avoir leur suffrage, puisque cela auroit pu faire soupçonner quelque ressemblance entre eux, la haine qu'ils lui marquoient, loin de nuire à sa réputation, achevoit de la décider, mettoit tous les honnêtes gens de son parti et donnoit un lustre ineffaçable à son génie, le plus beau du siècle.

La tragédie fut suivie de l'O..., petite pièce dans le goût des contes des Fées, où l'auteur, par une peinture heureuse et naïve, développoit adroitement les différentes impulsions de la nature dans un cœur novice, les gradations insensibles par où s'introduit l'amour et le penchant de la jeunesse à céder à ses artificieuses séductions. Ce rôle étoit rendu au mieux par une actrice charmante en possession de plaire au public. Initiée depuis longtemps aux mystères de l'amour, elle avoit un air Agnès et enfantin dont on étoit la dupe malgré soi, et jouoit dans le dernier naturel une innocence, dont on étoit tenté vivement de triompher, et dont elle avoit tiré grand parti il y avoit longtemps. Elle attachoit avec un ruban et menoit comme en laisse un Prince

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qui se soumettoit à ses chaînes, pour l'amener peu à peu à les partager. Ce rôle étoit rendu par un acteur qui avoit de la figure et des talents. Le mal est qu'il paroissoit en être exactement informé. Il excelloit dans le comique, surtout dans les rôles de petit-maître ou d'amoureux, qui, selon l'optique du théâtre, doivent toujours être un peu outrés pour faire leur effet. Il y réussissoit d'autant mieux, que l'opinion publique étoit qu'il se jouoit lui-même sans s'en apercevoir.

La pièce finie, Aménis et sa compagnie restèrent quelque temps dans leur loge pour donner le temps de déboucher. Enfin, elles parvinrent sur l'escalier : elles y furent lorgnées, examinées et regardées effrontément sous le nez par une troupe de jeunes éventés qui assiégeoient le passage et critiquoient toute la terre. Ils prêtoient des aventures à celle-ci, marquoient des désirs indécents à l'autre assez haut pour qu'elle les entendît, déchiroient tout en général. Aucunes femmes n'avoient leur approbation que celles qui étoient assez malheureuses pour l'avoir achetée à leurs dépens. En un mot, il auroit semblé qu'ils avoient été mis là pour combattre et détruire les ridicules, s'ils n'en avoient été eux-mêmes pétris. Aménis passa devant ce tribunal redoutable, dont le bon sens casse souvent les arrêts, avec cet air délibéré qui caractérise les femmes de la Cour qui sont audessus des préjugés. Elle savoit qu'on ne leur

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en imposoit que par une effronterie supérieure à la leur. Elles descendirent, et au travers de la confusion, et faisant la sourde oreille aux paroles énergiques des cochers et des laquais qui assiégeoient la porte, elles gagnèrent leurs calèches et partirent.

Les soins d'Almaïr pour favoriser la passion du Prince pour Aménis continuant avec la même adresse, la disposition des équipages fut faite si adroitement, que le Prince, sans qu'il y parût la moindre affectation, se trouva placé naturellement avec Aménis dans la même calèche. « Vous voyez, lui dit Almaïr,avec quelle ardeur je vous devine et je vous sers : nous verrons en temps et lieu l'espèce de récompense que j'exigerai de vous, et si vous imiterez mon désintéressement. Pour le présent, songez à vous, et mettez-vous dans la tête qu'il ne nous arrive pas aussi souvent que nous le voudrions d'être deux heures seuls avec une jolie femme dans un équipage; que ce sont de ces occasions qu'il faut prendre aux cheveux : qu'un homme du monde ne peut guère se dispenser décemment de faire quelque proposition, et que les trois quarts des femmes qui ont commencé par crier contre cette hardiesse ont fini par s'y accoutumer: de telle sorte qu'un homme d'une certaine façon n'ose pas y manquer, sans s'exposer à passer pour un sot. On a même remarqué que les femmes qui se déchaînent le plus contre de pareils compliments sont celles qui

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sont le moins faites pour les essuyer, et qui portent une figure qui doit servir d'excuse à la timidité la plus outrée. » Le Prince n'eut pas le temps de lui répondre ; tout le monde étant remonté en carrosse, il entra dans la calèche avec Aménis,bien résolu de profiter des avis d'Almaïr. La conversation roula quelque temps entre Aménis et le Prince, sur la beauté de la pièce qu'ils venoient de voir et sur les différents genres de ridicules qui s'étoient offerts à leurs yeux; mais Angola, qui avoit des intérêts plus pressants, la fit tomber adroitement sur l'amour et lui renouvela avec transport les assurances de sa passion. « En vérité, dit Aménis, si vous continuez encore sur le même ton, je crois que je serai assez bonne pour me laisser persuader. Je m'étois figuré que ce que vous m'aviez dit à ce sujet étoit de ces propos qu'on ne se croit pas dispensé de tenir à une femme, qui sont faits pour avoir leur place dans le frivole de la conversation, et qui, ordinairement, ne signifient pas davantage, et ne doivent pas se prendre plus à la lettre que les trois quarts des choses qui se disent dans le monde. — Ah ! madame, dit le Prince, jugez mieux des impressions que vous faites : elles sont trop vives pour s'effacer aussi aisément, et le bonheur dont vous m'avez permis de me flatter est d'un trop grand prix, pour que j'y puisse renoncer. » En disant ces paroles, il lui baisoit les mains avec transport: et cette faveur qui auroit peut-être paru considérable dans une autre

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circonstance, devenoit par le genre de l'occasion une de ces choses convenues et simples sur lesquelles on ne s'amuse pas à chicaner. « Quel mortel seroit plus heureux que moi, madame, disoit Angola, si vous daigniez partager des transports qui sont votre ouvrage, et dont je ne puis soutenir la violence?» En même temps il la serroit dans ses bras. Elle ne disoit mot, et le Prince, s'imaginant que ce silence était causé par des doutesinjurieux pour lui, trouvale moyen de la convaincre avec adresse de la vérité des choses dont il se plaignoit, sans la révolter par une évidence trop frappante. Elle se rendit intérieurement à de si bonnes raisons; mais rien ne pouvant la faire renoncer à la décence, si elle se prêta à ses transports, ce fut dans l'intention de les arrêter à un certain point. Il y entroit aussi une espèce de curiosité de savoir comme il s'y prendroit pour les satisfaire. Ce motif est puissant chez les femmes et les mène quelquefois plus loin qu'elles ne pensent. Le Prince devenoit pressant, il n'y avoit plus moyen de lui faire entendre raison : et puis, comment en donner aux autres quand elle manque à soimême? « Laissez-moi, dit-elle à Angola d'une voix entrecoupée, je suis persuadée de votre tendresse, réservez-en les témoignages pour une autre occasion. — Non,ditle Prince tout en feu, je ne puis différer à vous donner des marques de mon amour, la vérité de mes transports me répond de vous les voir partager et m'as-

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sure de votre tendresse. — Vous avez des idées bien singulières, dit Aménis; et quand j'aurois la bonté de m'y prêter, elles n'en seroient pas moins infructueuses : car enfin, dit-elle (se laissant aller comme par distraction à quelque complaisance), il y a de certaines choses dont l'impossibilité est tellement reconnue, qu'il est absurde de se proposer d'en venir à bout. — Rien n'est impossible à une ardeur comme la mienne, disoit le Prince en gagnant du terrain, et les situations les plus singulières ne servent, selon moi, qu'à aiguiser les plaisirs. » Il se procuroit en même temps, et en se glissant adroitement, une attitude singulière, qu'il jugeoit à vue de pays pouvoir le mener à ses fins ; et Aménis, dont les doutes et l'incrédulité commençoient à diminuer, ne s'opposa point à leur entière destruction, à laquelle le Prince travailloit avec ardeur. Bientôt une émotion plus vive rendit sa complaisance plus décidée, et le Prince profita habilement de ce moment pour lui procurer une espèce de triomphe, qui, en lui imposant des devoirs pénibles, ne pouvoit que la flatter infiniment. Pour lui, il se soumit de bon cœur à l'humiliation de son poste et borna ses soins à partager avec tant d'ardeur les travaux d'Aménis, qu'il put lui .en adoucir les rigueurs en lui épargnant quelques-unes des peines. Les soins importants dont ils étoient occupés prenoient tout leur temps et toute leur attention, de façon à leur laisser à peine le temps de se

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dire quelques paroles entrecoupées, par lesquelles ils se témoignoient combien ils étoient charmés mutuellement de leur complaisance. Ensuite venoient de ces moments heureux d'anéantissement qui suivent et couronnent les tendres caresses, qui en sont même les seuls fruits, et qui, par leur courte durée, ne méritoient pas d'être mis au nombre des plaisirs. Il est à croire qu'ils ne firent pas des réflexions aussi sensées; car leur ardeur, loin de diminuer, les plongea dans de nouveaux égarements. Aménis trouva les raisons du Prince admirables : elle se seroit fait un scrupule de lui marquer encore des doutes, après la façon convaincante avec laquelle il s'étoit attaché à les dissiper. Enfin ils arrivèrent, elle très contente des éclaircissements qu'elle avoit reçus, et lui très satisfait de ne lui avoir pas trouvé une incrédulité insurmontable.

On arriva à la campagne, et on se mit à table décemment, c'est-à-dire à minuit. Le souper fut très gai. Aménis, qui avoit ses raisons pour être satisfaite, fut charmante. Le Prince, qui n'étoit pas autrement tyrannisé par ses rigueurs, y répondit fort bien, et Almaïr conçut que le temps avoit été employé, et espéra par là de voir réussir ses desseins sur Zobéide. On passa encore quelques jours en ce beau lieu dans tous les divertissements qui pourroient mériter ce nom, s'ils étoient pris avec une certaine modération, mais qu'on pourroit appeler différemment par

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l'excès auquel on les portoit. Aménis et le Prince trouvèrent différentes occasions de se témoigner leur tendresse. Au milieu du plus grand tumulte des plaisirs, ils faisoient de ces éclipses dont tout le monde s'aperçoit, et que personne, parmi les gens d'un certain monde, ne fait semblant de remarquer, par le besoin qu'on a de pareilles indulgences et la nécessité où l'on est de se passer mutuellement ces sortes de choses. Almaïr, qui avoit ses raisons pour partir, profita un jour d'un moment que la conversation rouloit sur quelque événement nouveau qu'on avoit appris, qui faisoit du bruit à la ville. « En vérité, dit-il, c'est trop longtemps s'enterrer: la retraite commence à m'excéda', on ne fait ici rien de rien. Quand nous retournerons à la ville, on nous prendra pour des gens de l'antre monde : nous ne connoîtrons plus personne, nous serons habillés à la vieille mode et nous serons obligés défaire main-basse sur notre garderobe. Si vous m'en croyez, nous partirons. » Ce parti fut accepté avec joie sans en savoir la raison. Enfin, après avoir passé quelques jours à être à table, ou à jouer jusqu'à s'excéder, à passer les nuits sans nécessité, en se protestant qu'on ne s'étoit jamais si bien amusé, qu'on étoit fait les uns pour les autres et qu'il falloit souvent faire de semblables parties, on revint à la ville avec le même empressement qu'on en étoit parti. On se sépara en apparence avec un regret mortel, et, dans le fond, ennuyés les uns

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des autres, et on fut chercher avec ardeur à se dissiper par d'autres plaisirs, qui n'affectèrent pas davantage des gens à qui ils coûtoient trop peu pour qu'ils pussent les ressentir.

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