‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 19 sur 30 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Aussi incroyable que le précédent.

e Prince, à son retour, fut faire sa cour à Lumineuse, qui le gronda tendrement de son absence, afin de donner lieu à un raccommodement. Elle lui marqua des doutes sur sa fidélité, sachant bien le langage qu'il emploieroit pour la rassurer, et elle fut obligée de se rendre à la force et à l'énergie des expressions dont il se servit. Il continua de vivre avec elle dans cet état heureux et indolent d'un homme qui possède quelque chose d'infiniment aimable, mais dont l'amour, n'étant plus animé par les désirs ou par les difficultés, perd nécessairement cette pointe de vivacité qui en fait le principal agrément. Il vit rarement Zobéide, et il eut la satisfaction de la trouver assez raisonnable pour se prêter aux soins d'Almaïr, et bientôt il sut de lui qu'il avoit lieu de se louer de ses procédés, et qu'elle ne faisoit point la ridicule. Il s'échappa quelquefois de la Cour pour taire

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quelques soupers fins chez Aménis, et les points importants qu'on avoit traités dans la calèche furent remis sur le tapis et discutés avec plus d'exactitude, selon la commodité des temps et des lieux. Aménis étoit fort aimable, elle possédoit au suprême degré ce manège utile qui, bien plus que la beauté, retient un homme dans l'esclavage et ne lui donne pas le temps de projeter des infidélités. Elle voyoit fort bonne compagnie chez elle, persuadée que deux amants ne se suffisent pas toujours l'un à l'autre, et que les passions les plus vives ont des moments de vide où quelques tiers choisis ne servent qu'à ranimer les désirs, par la nécessité où l'on est de les contraindre devant eux. Elle tenoit le Prince comme en haleine par une conduite si adroite, et retardoit du moins le penchant qu'il avoit à la légèreté.

Lumineuse tenoit cependant toujours la première place dans son cœur; soit que ce fût l'éclat d'une bonne fortune si flatteuse, soit qu'effectivement elle eût plus de charmes, le prince goûtoit avec elle des plaisirs plus vifs et la quittoit avec plus de regret que les autres.

Un jour que, profitant de la liberté extrême qu'elle lui avoit accordée, il étoit entré dans son appartement dans le temps qu'elle étoit au conseil, il s'amusa à regarder une quantité de bijoux et de tableaux rares qui ornoient son cabinet ; il trouva sur une cheminée une boîte d'or garnie de diamants. Il l'ouvrit avec un

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frémissement inconnu : elle renfermoit un portrait. Dieux! en quel état le jeta la vue de cette peinture : elle représentoit une jeune personne qui paroissoit âgée d'environ dix -huit ans. Toutes les expressions les plus fortes ne pourroient rendre que foiblement des charmes aussi puissants. Une régularité de traits achevée, une beauté touchante, des grâces naïves répandues sur son visage, un air modeste et retenu, donnoient à sa physionomie et à toute sa personne des armes trop dangereuses pour pouvoir y résister. Le peintre avoit ménagé heureusement une draperie légère qui laissoit voir les grâces d'une taille charmante, un bras et une main faits an tour, et d'une blancheur éblouissante. Le Prince, saisi et hors de lui-même à ce spectacle imprévu, demeura immobile quelques instants. Il regardoit avidement cette peinture et avaloit à longs traits le poison qui se glissoit dans son cœur. Il éprouvoit des mouvements différents et bien supérieurs à tout ce qu'il avoit ressenti jusqu'alors. Effectivement, toutes les inclinations qu'il avoit eues à la cour n'étoient, pour ainsi dire, que des affaires de convenance^ où il avoit été entraîné plus par la force de l'occasion et des avances qu'on lui faisoit que par aucun amour qu'il eût ressenti. Il y avoit été lui - même trompé le premier et avoit pris pour de l'amour ce qui n'étoit que le feu d'une jeunesse avide de plaisirs. Ce qu'il ressentoit à la vue de ce portrait étoit d'un tout

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autre genre : c'étoit un amour timide qui n'osoit se flatter d'aucune espérance, et, ce qui n'est pas moins difficile à croire, il choit accompagné de beaucoup de respect.

La Reine le surprit dans cette agréable occupation. « Votre curiosité est extrême, lui ditelle en l'abordant; craignez qu'elle ne vous coûte cher. Peut-être avez-vous déjà rendu les armes à ces traits dangereux ; soyez persuadé qu'en ce cas vous m'indisposeriez contre vous pour plus d'une raison, et qu'outre les droits que j'ai sur votre cœur et que j'imagine être bien fondés, j'ai les raisons du monde les plus fortes pour que votre attention ne se porte pas sur un objet dont la destinée a une liaison de malheurs avec la vôtre. » En disant ces mots, elle reprit le portrait des mains du Prince, qui le lui rendit avec une indifférence affectée dont elle fut la dupe.

Expert dans l'art de cacher ses mouvements, il lui déguisa avec soin ses désirs qui l'auroient offensée et se borna à lui demander, du ton le plus froid qu'il put affecter, le nom de l'original de cette peinture. « C'est, lui répondit Lumineuse, le portrait de Luzéide, Princesse de Golconde. Le Roi son père avoit résolu de l'envoyer à ma Cour et de me confier le soin de son éducation. Effrayé par quelques prédictions qu'on lui a faites sur la destinée de sa fille, et prévenu que l'amour doit causer ses malheurs, il l'élève dans la solitude et éloignée

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du commerce des hommes. Il m'a priée de la recevoir à ma Cour et de prendre le soin de lui donner cette tournure qu'on n'acquiert point dans les pays étrangers : d'ailleurs il se persuade avec raison que ma puissance pourroit la mettre à l'abri des malheurs dont elle est menacée; et, quoique je ne puisse m'opposer aux arrêts du destin, je me serois déjà rendue à ses instances, et je l'aurois déjà fait venir ici, si je ne croyois entrevoir un certain rapport dans vos destinées qui m'effraye et qui me fait craindre qu'en vous exposant à la vue l'un de l'autre, une sympathie cruelle ne justifie mes appréhensions.— Pouvez-vous concevoir de pareilles défiances? dit le Prince en affectant un air tendre, et ne voudrez-vous jamais, pour notre bonheur commun, vous persuader qu'un mortel épris de vos charmes, et assez heureux pour les posséder, devient nécessairement insensible pour tous les objets les plus séduisants? » Il ajouta à ces paroles flatteuses des caresses qui ne coûtoient pas encore assez à son cœur pour n'avoir pas toutes les grâces de la sincérité. La Reine, flattée de ces témoignages d'une tendresse qu'elle payoit de toute la sienne, les reçut avec cet empressement aimable qui engage à les redoubler, par la crainte qu'on a de n'en pas montrer assez. Ils passèrent ensemble de ces moments heureux qui ne devroient être faits que pour les vrais amants, et dont eux seuls devroient connoître le prix.

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Le Prince se retira chez lui dès qu'il put, et s'occupa toute la nuit à repasser dans son esprit les charmes de l'incomparable Luzéide. Éclairé sur ses sentiments par un retour exact sur lui-même, il connut la différence de l'amour qu'il ressentoit d'avec ce goût de passage qui l'avoit livré jusqu'alors avec rapidité à toutes les femmes qu'il avoit trouvées sous sa main. « Quelle étoit mon erreur ! s1écrioit-il avec transport; j'ai cru aimer: se peut-il que j'aie donné ce nom à des désirs tumultueux nés dans le caprice et soutenus par le feu du tempérament? Ce que je ressens est bien différent! J'ai vu des femmes, j'ai obtenu leurs faveurs les plus précieuses, et je ne les ai dues, sans doute, qu'au même motif qui m'a attaché à elles. Ai-je désiré un moment la possession de leur cœur? Enivré de plaisirs, je n'ai jamais porté mes vues plus loin ; c'est là sans doute le principe fatal du vide étonnant qui se retrouvoit dans les temps de ma jeunesse, où mes intrigues m'occupoient davantage. Cherchons la possession d'un cœur, cela seul peut me rendre heureux, et je sens que cela seul désormais pourra flatter ma délicatesse. »

Il étoit encore enseveli dans ses rêveries le lendemain, au matin, quand Almaïr vint dans son appartement. Il fut surpris de l'air agité et inquiet répandu sur son visage. « Que vois-je? s'écria-t-il, et que me présage cet air nébuleux ! En vérité, je m'y perds, vous avez une mine

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qui m'anéantit, et je vous cherche dans vousmême sans vous reconnoître. — Ah! mon cher Almaïr, dit le Prince... » Il ne put en dire davantage, son embarras redoubla. « Oh! parbleu! dit Almaïr, voilà un soupir qui me confond, on n'y tient pas; mais expliquez-vous clairement, ceci me paroît sérieux, et je vous avoue sincèrement que je suis pétrifié de la cruelle angoisse où je vous vois. Je n'imagine pas qu'il y ait quelqu'une de nos femmes de la Cour assez bégueule pour vous réduire à l'assiéger dans les formes et vous faire soupirer après des faveurs qu'elles ont la bonté d'offrir à ceux qui les recherchent le moins; et je ne suppose pas qu'à votre âge vous ayez d'autres affaires assez sérieuses pour vous plonger dans la tristesse qui vous accable. Quel qu'en soit le motif, je crois avoir mérité votre confiance, et notre amitié me met en droit de l'exiger.

— Eh bien, apprenez, dit le Prince, mon malheur et la cruauté de ma situation. » Il lui raconta ensuite sa dernière conversation avec la Reine, la vue du portrait de Luzéide et l'effet singulier qu'il avoit fait sur son cœur. Il accompagna ce récit des expressions les plus vives et les plus passionnées. Le cœur parloit, et il s'exprimoit avec tant de feu, qu'Almaïr fut surpris d'une impression aussi extraordinaire. Il ne lui avoit jamais vu tant d'empressement pour aucune des femmes pour qui il lui avoit connu du goût. Il l'interrompit d'un air se-

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rieux : « En vérité, lui dit-il, vous êtes plus malade que vous ne pensez; je ne vous aurois jamais cru homme à vous repaître de chimères. J'imaginois que mes leçons, le monde, Fexpérience, auroient décidé votre façon de penser sur les femmes et vous auroient appris que rien n'est si misérable que le rôle d'un héros de roman. Vous me donniez de bonnes espérances, vous preniez le bon ton à vue d'œil. Pavois vu avec plaisir votre éducation entre les mains des deux femmes de la Cour, les plus faites pour former un jeune homme. Je comptois que vous ne vous en tiendriez pas là, et que vous en verriez quelques autres qui achèveroient de vous perfectionner. Vous détruisez mon ouvrage dans la minute, et, affichant une constance aussi chimérique que votre passion, vous allez devenir la fable de la Cour, et une conduite aussi ridicule vous fera railler sans miséricorde.

— Je sens la justice de vos raisons, dit Angola; je me livre à regret à un ridicule dont j'ai été le plus grand ennemi, mais mon penchant m'entraîne; et, si vous aviez vu un instant le portrait de la charmante Princesse de Golconde, vous cesseriez de me combattre aussi cruellement. — Je cesserois donc d'être votre ami, reprit vivement Almaïr. Je ne vous défends pas de trouver Luzéide aimable, mais que votre goût soit asservi à la raison et aux circonstances. La Reine, dites-vous, doit la faire

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venir auprès d'elle; cherchez à vous dissiper d'ici à ce temps-là, vous pourrez à son arrivée vous livrer à vos sentiments. Quand elle aura respiré Pair de la Cour, elle en adoptera sûrement le système, et peut-être aura-t-elle autant d'envie de vous donner des chaînes que vous en avez de les recevoir. En cas d'une résistance inusitée, on avisera aux moyens les plus efficaces pour extirper cette hérésie et la mettre à la raison ; mais il est absurde que vous vous consumiez d'amour d'avance, fondé sur l'imagination d'un peintre. Encore deux nuits passées dans la macération comme celle-ci, vous ne seriez en honneur pas présentable. Mais tâchons de vous égayer par des objets plus riants. Il paroît depuis quelques jours à la ville une jeune femme nommée Clénire : elle est mariée à un vieil officier qui, après avoir passé sa jeunesse à manger son bien au service, s'est imaginé que c'étoit un droit pour demander une récompense. On a reçu sa demande comme une mauvaise plaisanterie, et on y a répondu du même ton. Enfin, après avoir voleté inutilement dans les antichambres des ministres, ennuyé d'une poursuite vaine, il s'est avisé adroitement d'épouser Clénire et de l'envoyer solliciter pour lui. A l'aspect d'une figure si charmante, tous les commis des bureaux (chose que la postérité ne croira jamais) ont pris un air poli et lui ont rendu sa révérence. Elle a percé jusqu'au cabinet des ministres : on a

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quitté à sa vue les lunettes, les loupes et les lettres de recommandation; les fronts se sont déridés; on l'a écoutée en la regardant, on lui a répondu sans tenir d'autres papiers à la main et avec l'esprit présent, et enfin elle a obtenu un gouvernement, et est sortie sans qu'on la congédiât. La Reine a voulu la voir, et a été si charmée de sa figure, qu'elle Ta retenue pour lui donner une charge dans son palais. On a envoyé le mari dans son gouvernement sur les confins de la Chine, et Clénire reste à la Cour. Elle est adorable, pétrie de grâces. Elle auroit besoin d'un homme décidé qui se chargeât de la former et de lui donner un certain ton; cela est vraiment fait pour vous. L'attachement d'un homme de votre rang lui donnera de la considération et la mettra à même de se tourner au grand. Elle vous devra de la reconnoissance, et je la crois très propre à vous faire attendre sans impatience l'arrivée de Luzéide. — Je n'ai point l'esprit assez libre, dit le Prince, pour me charger de semblable soin, et je crois que vous êtes très fait pour me remplacer. — Allons à la Cour, dit Almaïr; j'espère qu'à sa vue vos résolutions s'arîoibliront. »

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