‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 20 sur 30 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Qui ne sera pas entendu de tout le monde.

Ils arrivèrent au dîner de la Reine, et le Prince y apporta un air sombre et rêveur dont il tâchoit en vain de se défaire. La Fée le considéra attentivement; et la crainte qu'il eut de lui faire naître des idées le porta à se faire violence pour déguiser son trouble. Il vit Clénire, et, malgré sa présomption, il la trouva charmante; c'étoit une beauté sans artifice. Parée des dons de la nature, elle ignoroit les secours que Part lui prête, et qui ne Pimitent jamais que grossièrement. A peine savoit-elle qu'elle étoit belle; et, quoiqu'il ne manquât pas de gens qui eussent pu l'en informer, elle n'avoit point encore pris cet air de suffisance qui suit de près cette opinion, et qui révolte assez pour ôter l'envie d'en triompher. En un mot, elle étoit adorable et causa bien du ravage et des infidélités à la Cour, mais le Prince n'y fit pour lors qu'une légère attention; et, dès qu'il put disparoître décemment, il fut porter ailleurs l'inquiétude qui le dévoroit.

Il erroit au hasard dans le palais, lorsqu'il se trouva à la porte de la bibliothèque de la Reine. Il y entra, et fut surpris de sa beauté. Il

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se reprocha de n'avoir pas eu la curiosité de la voir plus tôt. Ses yeux se portèrent d'abord sur un tas de gros livres qui servent nécessairement de base à un cabinet. Ils sont regardés comme les fondements d'un édifice, qui ordinairement sont inhabitables et ensevelis dans la terre, et ne servent qu'à soutenir des appartements plus commodes. La poussière dont ils étoient couverts décidoit leur réputation. Il parcourut ensuite de l'œil ces amas de lois et de coutumes dont la fraude tire si grand parti, et qu'on a l'indulgence de nommer justice. Il vit les anciens romans, ces chaos de doucereuses fadaises, où on faisoit l'amour en prenant ses grades, comme dans un cours de théologie; où l'amant et la maîtresse disputaient à l'envi d'ennui et d'absurdité, et n'accordoient et ne recevoient des faveurs que géométriquement et par date. Il se garda bien d'en ouvrir aucun.

Il passa ensuite aux poètes, parmi lesquels il vit quelques génies brillants qui avoient élevé au plus haut point la gloire du siècle. Le nombre en étoit petit. Ils étoient entourés d'une infinité d'insectes du Parnasse, espèce de race singulière qui se croyoit arrivée à l'immortalité à la faveur de quelques madrigaux ou de quelques ballades plates et doucereuses, fruit dégoûtant d'une imagination stérile, qui ne pouvoient flatter que les oreilles grossières d'un libraire assez sot pour se ruiner en les imprimant. Il admira les beautés des premiers et

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se garda sagement de s'exposer à la lecture des autres.

Il vint ensuite aux auteurs du siècle. Le champ étoit vaste et le choix difficile : le clinquant imitoit si bien For, qu'il pouvoit mettre en défaut les gens les plus pénétrants et le plus sur leurs gardes. D'abord il passa rapidement une foule d'écrivains à la grosse, auteurs d'un tas de nouvelles plates, mal ourdies et sans intérêt. L'un faisoit et distribuoit des romans comme des gazettes (et on en faisoit à peu près le même cas), ne savoit ni imaginer, ni peindre, ni écrire ; son style sec et décharné se ressentoit de l'abstinence de son famélique auteur. Ilavoit voulu rétablir sa réputation en donnant un livre dont le titre en avoit imposé au public ; il avoit d'abord eu de la vogue par le ton d'irréligion qui y régnoit, qui flattoit la jeunesse ; il mordoit à belles dents les Bonzes, mais sans esprit et sans délicatesse ; et s'il y avoit quelque chose de vrai à leur reprocher, il n'avoit pas eu assez d'esprit pour le découvrir, et le dire avec cette finesse qui autorise la bonne plaisanterie et qui ne va jamais jusqu'à la grossièreté de l'invective. Bientôt les connoisseurs, revenus de l'illusion, avoient méprisé cette vile rapsodie de contes sur les Bonzes dont on berce les petits enfants, et qui ne pouvoient plaire que dans le pays que l'auteur avoit choisi pour asile, où régnoient une licence effrénée et une insolence condamnable, qu'on décoroit du nom de liberté.

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Ils avoient connu clairement que ce qu'il y avoit de bon dans ce livre étoit pillé mot à mot d'un célèbre auteur du siècle passé, à qui la langue du pays avoit des obligations essentielles , et qui, dans ses autres ouvrages, avoit répandu une façon de penser qu'il étoit trop dangereux d'analyser.

A côté étoient quelques ouvrages d'un auteur qui ne manquoit pas d'imagination. Il trouvoit des situations intéressantes qu'il ne savoit point mettre en œuvre. Sa diction étoit négligée, il s'énonçoit communément, ses expressions étoient triviales. En vain disoit-il pour s'excuser que sa naissance le dispensoit de châtier son style ; l'oubli dans lequel il étoit tombé devoit lui faire connoître clairement qu'il n'y a point de raison assez forte pour autoriser un auteur à négliger de plaire au public.

Angola vit avec plaisir les ouvrages d'un autre auteur de beaucoup d'esprit. On lui reprochoit même d'en mettre, pour ainsi dire, trop dans ses ouvrages, ou du moins de faire parler à l'esprit une langue inconnue. Son style, qui au premier coup d1œil se paroît d'une grande naïveté, paroissoit, après la réflexion, d'une affectation outrée. Il avoit trouvé le moyen singulier de se rendre guindé et obscur avec les termes les plus clairs et les plus communs; d'ailleurs affectant de représenter, pour être neuf, des images basses et triviales qui ne pouvoient intéresser que médiocrement. Au reste,

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il avoit des talents supérieurs, et le théâtre lui avoit de grandes obligations.

On y voyoit aussi des ouvrages d''un auteur dont l'état ne s'accordoit guère avec les productions de sa plume. Il étoit homme d'esprit; son style étoit beau, noble et châtié : la tournure harmonieuse de ses phrases flattoit l'oreille ; et quoiqu'il ne se fût pas également soutenu, ses ouvrages étoient estimés. On lui reprochoit une imagination noire qui se plaisoit à promener son lecteur dans les situations les plus funestes. On étoit saisi d'horreur, mais on le lisoit dans l'impatience de voir hors de péril son héros, pour qui il trouvoit le secret de vous intéresser.

Le Prince trouva heureusement auprès de lui, et pour lui servir de correctif, les ouvrages charmants du premier auteur du siècle en ce genre. Cet homme, dans l'âge le plus tendre, avoit connu le cœur et avoit donné un ouvrage qui en développoit les plus secrets ressorts. Un style noble, pur, aisé et orné de grâces inimitables, régnoit dans ses écrits; il peignoit les mœurs du siècle avec un naturel qui n'appartenoit qu'à lui. Il s'étoit égayé dans des tableaux un peu plus frappants: il décrivoit l'amour et ses situations les plus tendres avec une expression vraie qui portoit à croire qu'il ne parloit que d'après l'expérience. Estimé des hommes pour la pureté de ses mœurs et la beauté de son génie, commentdevoit-il être regardé des femmes, et quelle est celle qui ne devoit pas désirer de

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recevoir des leçons d'amour de la part d'un homme qui savoit si bien en décrire les charmes ? Ses ouvrages, marqués au bon jcoin, étoient à l'abri des vicissitudes de la mode et des bizarreries d'un peuple inconstant.

Assez près de là, mais quelques degrés audessous, Angola trouva les écrits d'un homme à qui on ne pouvoit refuser ni de l'esprit ni des talents. Il avoit débuté par deux ouvrages, dont l'un avoit réussi par son propre mérite, et l'autre, malgré le superficiel qui y régnoit, avoit plu au public, quoiqu'il y fût traité fort cavalièrement, et que l'auteur témoignât se mettre assez peu en peine de son suffrage. Heureux s'il s'en fût tenu là, et que, pour mériter un titre dont il étoit décoré, il n'eût pas entrepris de recrépir une vieille histoire écrite déjà plusieurs fois, très peu intéressante aujourd'hui par l'éloignement des temps, et qui n'est qu'un ramassis de cent vieilles chroniques que tout le monde sait ! D'ailleurs son style trop fleuri ne convient point à des événements trop graves pour être susceptibles d'enjouement et de légèreté.

Le Prince, rempli de ces différentes images, étoit prêt à se retirer, quand il trouva sous ses pieds un livre qui sembloit avoir été foulé exprès par tous ceux qui venoient dans ce cabinet. Il le ramassa et, à travers de la crasse dont il étoit couvert, il reconnut les ouvrages d'un homme dont l'état, qui sembloit combattre son

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caractère, ne servoit qu'à en augmenter le fiel. Cet homme, ou plutôt cette furie, abusant de l'esprit et écrivant sans sel et sans délicatesse, s'attachoit comme une sangsue à tous les auteurs les plus célèbres. Ennemi du mérite, les noirs serpents de l'envie le déchiroient. Il faisoit des observations sur tous les écrits, où régnoient en place d'une critique fine et délicate des invectives atroces, une plaisanterie basse et du plus mauvais genre. Tout dans cet ouvrage désignoit l'âme de boue de son auteur, donnant perpétuellement dans le faux, et soutenant son sentiment avec une opiniâtreté classique, et des sophismes plats et rebattus, méprisé de tout le monde, sans être craint de personne. Il étoit regardé comme un chien hargneux et recevoit souvent le même salaire. Au reste, homme sans mœurs et adonné aux crapules les plus détestables. Le seul avantage qu'il avoit étoit que ses vices étoient de nature à n'en pouvoir faire mention. Il périssoit comme il avoit vécu; sa fin étoit celle d'un homme sans mœurs et sans principes, et il n'emportoit en mourant ni l'estime de l'honnête homme, ni les regrets du libertin. L.e Prince se donna à peine le temps de lire quelques pages de ce misérable livre, que, connoissant l'indigne caractère de l'auteur, il le j sta loin de lui avec colère et le rendit à son premier sort, qui étoit d'être foulé aux pieds par tous ceux qui entroient dans cet appartement.

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