‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

// droit bien temps.

Le Prince sortit du cabinet et fut dans les jardins promener ses rêveries. Il comprit aisément que la moindre différence qu'il laisseroit remarquer dans son humeur pourroit donner des lumières à la Reine, et peut-être lui faire deviner le principe de ses inquiétudes. Il frémit des suites que pourroient avoir de pareilles conjectures et résolut de se rendre maître de lui-même, de façon à ne laisser aucun soupçon dans son esprit. La dissipation naturelle de la jeunesse, qui ne put lui permettre de s'arrêter longtemps sur des objets affligeants, le servoit peut-être mieux que toutes ses résolutions. Il fat à la cour et se para, autant qu'il lui fut possible, de cet air aisé et coquet qui lui avoit été si facile à acquérir, contre lequel les trois quarts des femmes crient et se déchaînent sans cesse, et qui cependant tous les jours est en possession de leur faire tourner la cervelle. Lumineuse le trouva adorable, et Aménis fut très aise de passer pour lui appartenir. Elle minauda, le tira à part, lui parla à l'oreille pour lui demander comment il se portoit, affecta dans sa façon de lui parler une familiarité

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significative. Enfin elle fit autant d'efforts pour découvrir et constater son intrigue avec lui qu'une autre en aurait fait pour la dérober aux yeux du public, qui n'a jamais besoin d'être éclairé quand il est question de méchanceté.

Il soutint ce rôle si naturellement, que la Reine oublia entièrement ses idées au sujet du portrait. Il se fit même violence au point de le revoir plusieurs fois sans paroître y prendre aucun intérêt; d'ailleurs il vivoit avec elle de façon à dissiper toutes ses craintes, et son cœur n'étoit pas encore assez préoccupé pour que ce rôle lui parût bien difficile à jouer. Un jour qu'ils étoient ensemble dans un de ces entretiens de confiance qui suivent les tendres caresses et souvent les font renaître : « Le Roi de Golconde, lui dit la Fée, me fait de nouvelles instances pour envoyer la Princesse sa fille à ma Cour, et je ne vois pas comment je pourrai m'en défendre davantage. Je crois que je serai obligée d'y consentir ; d'ailleurs, j'ai assisté à sa naissance, et je prends un tendre intérêt à ce qui la regarde. Je vais fixer le jour de son départ, et bientôt vous la verrez paroître à ma Cour. » Le Prince eut de la peine à dissimuler la joie que lui causoit ce discours, mais il prit assez sur lui pour faire une réponse indifférente et affecta même de changer de conversation. Cette conduite persuada la Reine qu'elle pouvoit, sans aucun risque, se rendre aux prières du Roi de Golconde, et

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bientôt elle annonça à sa Cour l'arrivée de la Princesse Luzéide.

On avoit entendu parler de son extrême beauté; aussi cette nouvelle causa beaucoup de joie, surtout aux petits -maîtres de la Cour, qui se promirent bien intérieurement de faire l'essai de leurs charmes sur un sujet aussi intéressant.

Quelques jours après, son arrivée fut annoncée par une foule de domestiques, un tas d'inutiles qui suivent ou précèdent les grands seigneurs, qui ne leur sont d'aucune utilité, qu'ils ne connoissent seulement pas, et qui ne servent qu'à désoler tout le monde dans les endroits où ils passent, et à crever des chevaux de poste.

La Reine la reçut avec les distinctions les plus flatteuses et les marques de l'amitié la plus tendre : elle fut enchantée de sa figure. Elle étoit, il est vrai, habillée d'un très mauvais goût : sa coiffure étoit maussade, sa figure étoit déparée par cet air d'innocence qui est toujours raillé à la Cour, parce que personne n'a le bonheur de le posséder. Tout cela fut exactement remarqué par la jeunesse brillante delà Cour; mais sa beauté lui obtint sa grâce auprès des hommes; et, comme les femmes ne jugèrent pas à propos de toucher cette corde, il étoit aisé de voir ce qu'elles en pensoient, leur silence leur servoit de conviction.

Le Prince fut un des plus empressés à l'exa-

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miner. Il lui offrit la main au sortir de son équipage, et il eut le temps, en traversant les appartements, de se rassasier de cette vue dangereuse, qui acheva l'impression que le portrait avoit fait dans son cœur. Il la conduisoit d1un air rêveur et embarrassé qui n1auroit pas échappé à la pénétration de Lumineuse, si elle n'avoit été occupée du soin de la recevoir.

La Fée, voyant combien des habillements aussi étrangers et aussi maussades déparoient la beauté de Luzéide, fit venir à l'instant des coiffeuses et des couturières, à qui on demanda tout ce qu'il y avoit de plus moderne. On la mena au palais et chez les marchandes de modes choisir les dentelles et les petites oies les plus élégantes. Elle passa ensuite au chagrin de Turquie et se fournit d'aigrettes, de girandoles, de boucles d'oreilles, d'esclavages et de rivières de diamants. Elle commença par trouver tout détestable, finit par prendre tout ce qu'on lui avoit vanté pour être le plus beau, demeura trois heures chez le marchand, changea cent fois d'avis sur le choix des pierreries, lui fit mille questions sur les diamants qu'il vendoit aux femmes de la Cour, lui demanda avec distraction le prix de ceux qu'elle avoit choisis, ne fit aucune attention à sa réponse, dont le marchand ne manqua pas de profiter pour la voler impunément, quoique avec toute l'humilité et le respect possible.

Toutes ces courses amusoient extrêmement la

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Reine, car, outre les droits que les affiquets ont sur l'esprit des femmes, dans ce temps-là il n'en alloit pas comme aujourd'hui, et les Souverains, au milieu des plaisirs de leur Cour, avoient des quarts d'heure où ils étoient fort empêchés de leurs personnes, et où ils étoient obligés de descendre à des amusements vulgaires.

Luzéide, parée de ses habillement superbes, où le goût surpassoit la richesse, parut comme un astre brillant qui obscurcit tous les autres. Elle étoit coiffée en cheveux avec des fleurs et des diamants placés artistement dans sa frisure, un soupçon de bonnet, et le chignon relevé comme on le portoit alors : sa robe étoit d'une étoffe du dernier goût, blanc gris de lin et or, avec des dessins en pagodes et en figures chinoises, la polonoise et les parements assortis en chenilles et en soucis d'hanneton, un corset garni de pierreries, et des manchettes à trois rangs du point d'Angleterre le plus exquis.

Les femmes de la Cour s'étudièrent à lui trouver des défauts, mais leurs recherches ne furent pas autrement heureuses : l'une lui trouvoit trop peu de rouge, l'autre la trouvoit coiffée trop reculée; celle-ci disoit que les dessins de sa robe étoient trop chargés, que la petite nie étoit mal assortie; celle-là que ses diamants étoient mal montés, n' avaient point de jeu, quils n étoient pas d'une belle eau, qu'ils rcssembloient à du stras; d'autres disoient qu'elle

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avoit l'air étranger, qu'elle ne savoit pas placer ses mouches ni tenir son éventail : en un mot, qu'elle avoit quelque chose de gauche et d'emprunté dans sa contenance.

Mais les hommes, qui ne font attention aux habillements et ne s'amusent à les critiquer que quand la figure ne les intéresse guère, pensoient bien différemment sur son compte. Étonnés de voir tant de perfections réunies, leurs louanges avoient un air de vérité qui devoit d'autant plus la flatter, que leur défaut n'étoit pas de l'employer souvent. Elle réunissoit tous les suffrages sans les demander et sans employer, pour les obtenir, ce manège indécent qui révolte, et qui peut tout au plus séduire les sens, sans que le cœur y ait la moindre part.

On s'attacha à examiner son esprit, et on vit au travers de son langage uni, et proscrit à la Cour, une solidité et une justesse de façon de penser qui étonnoit dans un pays où un langage entortillé et un certain nombre d'expressions bizarres tenoient la plupart du temps lieu de raisonnement et de justesse; d'ailleurs elle avoit un grand fonds de douceur dans le caractère et une grande idée de la Cour oii elle arrivoit, et cela sembloit devoir faire craindre qu'elle n'en adoptât trop tôt les manières.

Le Prince, ayant la liberté de la voir à chaque instant et de connoître toutes ses qualités, sentoit redoubler son amour. Il cherchoit avec soin l'occasion de le lui faire connoître ; mais,

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dominé par une timidité qu'il ne pouvoit vaincre, il la laissoit échapper sans oser en tirer aucun avantage.

Il fut pendant quelque temps réduit à cette horrible contrainte : sa passion augmentoit par les difficultés, mais la froideur et l'indifférence avec laquelle la Princesse recevoit toutes les galanteries d'usage dont on l'accabloit, son adresse même à les éviter, lui faisoient désespérer de la rendre sensible. Il se livroit à sa rêverie et cherchoit les endroits les plus solitaires pour être tout entier à sa passion. Almaïrvintun jour l'interrompre au plus fort de ses distractions : « Eh bien, lui dit-il, voilà donc enfin ce conquérant devenu esclave lui-même; et les charmes novices d'une enfant, dénués de cette âme qui en fait tout l'agrément, ont opéré ce miracle. En vérité, je ne vous conçois pas. Savez-vous bien que vous allez tomber dans l'état le plus déplorable où puisse être réduit un galant homme : et à quoi cela vous mènera-t-il ? Car enfin, il faudra toujours en venir à une déclaration, au hasard d'attirer sur vous les foudres et les carreaux de ce redoutable objet. Le plus sensé, selon moi, seroit de vous tirer au plus vite de ce mauvais pas. Je n'imagine pas qu'on vous arrache les yeux ; d'ailleurs, quand on voit qu'il est absolument impossible de réussir, un homme du monde se retire prudemment et ne s'expose point à servir de trophée aux caprices d'une femme, qui souvent ne refuse

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vos hommages que pour en accepter qui ne les valent en aucune façon. — Qu'il vous est bien facile de débiter votre morale, dit le Prince, et que je voudrois bien qu'il me fût aussi aisé de la suivre ! Je sens la justesse de vos raisons, mais mon cœur n'est pas assez libre pour m'en rendre la pratique aisée. Il n'est plus ici question de ces goûts rapides qui m'ont entraîné successivement dans les chaînes de plusieurs femmes de la Cour; je ne connoissois pas l'amour, et mon peu d'expérience me faisoit donner ce nom à des mouvements tumultueux qui prennent leur source dans le dérèglement des passions : que j'en reconnois bien la différence ! Les charmes adorables à qui j'ai rendu les armes excitent dans mon cœur des transports d'un tout autre genre ; c'est la possession du cœur de Luzéide que je désire, et cette passion n'est mêlée d'aucun de ces désirs qui caractérisent celles de la jeunesse, qui laissent toujours un vide dans le Cœur et ne doivent natter en aucune façon la femme à qui elles s'adressent. — Langage de roman, interrompit Almaïr, et qui n'empêche pas qu'au fond votre but ne soit le même : soyez sûr même que les femmes qui feignent de vous en croire sur vôtre parole seroient bien fâchées dans le fond d'y compter et de ne pas espérer que vous leur en manqueriez : et puis en admettant votre système, sauf après à le mitiger, il est bien constant que rien n'est plus infructueux que de se consumer de soupirs et de tendresse en pure

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perte. Si vous voulez même que je vous fasse part de mes découvertes (car je ne risque rien avec un homme aussi peu avantageux que vous), ou je suis bien trompé, ou la Princesse n'a pas autrement d'éloignement pour vous. Je crois avoir surpris des regards qu'elle vous adressoit à la dérobée, et qui n'étoient rien moins que marqués au coin de l'indifférence, et je me persuade qu'en vous donnant les soins convenables, vous pourrez triompher de sa modestie et mettre vos affaires dans un état décent. Croyez-moi, ne lui donnez pas le temps de se prévenir peut-être en faveur de quelque autre ; vous regretteriez, mais trop tard, le temps que vous auriez perdu à faire des réflexions toujours inutiles en semblable occurrence. J'aperçois la Reine qui vient prendre le plaisir de la promenade avec toute sa Cour ; je ne vous parle plus de Clénire, son temps n'est pas arrivé ; cependant, où mes prédictions sont fausses, ou vous rendrez un jour hommage à ses charmes: mais votre goût est tourné du côté de Luzéide, je vous conseille de pousser votre pointe et de ne pas laisser passer une occasion si favorable sans savoir à quoi vous en tenir. »

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