CHAPITRE XVIII
Moment saisi } obstacle imprévu.
Ils s'approchèrent en même temps de la Reine et de la Cour. « Que signifie, dit Lumineuse, cette conversation sérieuse où je vous vois engagés ? En vérité, cela me surprend beaucoup ; je n'imagine pas que vous vous occupiez des intérêts de mon Royaume, et je ne vois pas quel autre genre d'entretien peut vous donner un air si grave. — Nous disse?~tions sérieusement sur l'amour, madame, répondit Almaïr, et sur tous les inconvénients où on s'expose en s'y livrant, et nous convenions, le Prince et moi, que ce n'est qu'en le fuyant, ou en le traitant cavalièrement, qu'on peut se soustraire à sa tyrannie. — Cette morale, dit la Reine, ne me surprend point du tout de votre part, mais je ne sais si le Prince pense absolument de même? Je crois qu'il ignore jusqu'au nom de l'amour, et je lui suppose très peu de curiosité de s'en instruire. » Elle lança, en même temps à Angola un regard tendre, par où il sembloit qu'elle cherchoit à être rassurée sur ce dont elle feignoit de douter. Le Prince, occupé alors auprès de Luzéide, fit peu d'attention à cette agacerie et, trouvant un moment favorable : « Cette conversation ne pa-
156 Contes de La Morlière.
roît pas vous intéresser infiniment, lui dit-il d'une voix tremblante, et sans doute que vous faites trop peu de cas de l'amour, pour daigner dire votre sentiment sur les choses qui le regardent. — Je ne le connois point, répondit Luzéide en rougissant et baissant les yeux précipitamment; les couleurs sous lesquelles on me Ta dépeint ne m'en donnent pas une idée favorable. Il est ordinairement suivi de tant de mauvais procédés, qu'il ne me paroît point sensé de s'y exposer. — Qu'on seroit heureux de vous désabuser, reprit le Prince d'une voix basse et passionnée,, et. que les sentiments que vous inspirez ont un caractère bien différent! J'en connois dont la vérité et l'ardeur pourroient vous satisfaire, si votre cœur n'étoit d'une insensibilité à toute épreuve. — C'est du moins comme je désire qu'il soit, reprit Luzéide d'un ton ému, et j'emploierai tous mes efforts pour le conserver en cet état et me mettre par là à l'abri des perfidies qu'on éprouve de la part des gens qui nous jurent le plus d'attachement. » La Reine, qui se trouva alors auprès d'eux, empêcha le Prince de répondre et le laissa accablé de douleur des sentiments que Luzéide lui avoit fait paroître. Il entreprit cependant de lui faire changer d'avis et espéra que la promenade lui fourniroit quelque occasion de renouer une conversation qui l'intéressoit si fort. La Cour se dispersa en diverses allées; et le Prince prit si bien son temps, qu'après beau-
QAngola. 157
coup de tours inutiles, il joignit Luzéide dans le temps qu'elle étoit arrêtée dans un bosquet à considérer un groupe de statues de marbre d'une rare perfection ; c'étoit Apollon et Daphné. Les attitudes étoient parfaites, l'Amour étoit peint sur le visage du dieu et animoit sa course. La frayeur régnoit sur celui de la nymphe, un mouvement inconnu ralentissoit l'ardeur de sa fuite : elle élevoit les mains et demandoit au Ciel un secours qu'elle se seroit peut-être dans la suite consolée de n'avoir pas obtenu. L'Amour, indigné de son obstination, la regardoit d'un ton menaçant et sembloit vouloir s'opposer à son dessein. La Princesse examinoit ce morceau avec attention, lorsque Angola s'approcha d'elle. « Venez-vous, lui dit-il, chercher de nouveaux exemples d'inhumanité et tâcher de vous affermir dans les sentiments rigoureux que vous m'avez découverts tantôt ? — Ma façon de penser ne dépend pas de semblables objets, répondit Luzéide, et d'ailleurs je ne crois pas qu'elle vous intéresse assez pour qu'il vous soit si important d'en être instruit. —L'intérêt essentiel que j'y prends est aussi certain que mon malheur, reprit Angola; je vois le sort que je me prépare, mais mon amour est trop fort pour admettre aucune réflexion : je ne vois que trop l'insensibilité de votre cœur, rien nepeutm'arrêter. Connoissez mon crime, il est votre ouvrage, poursuivit-il en se jetant à ses genoux : je m'expose à votre courroux, mais rien n'est ca-
158 Contes de La Morlière.
pable de me faire renoncer à des sentiments qui feront désormais le bonheur de ma vie. » Son attitude étoit touchante, quelques larmes couloient avec grâce le long de ses joues, le cœur parloit, et son langage avoit un caractère de vérité qui ne pouvoit manquer de faire impression sur un cœur qui étoit déjà gagné par une heureuse sympathie. « Levez-vous, lui dit Luzéide d'une voix attendrie, et cessez de m'entretenir de choses que je dois ignorer pour votre repos et pour le mien. — Eh bien, dit le Prince, achevez donc de m'accabler, je ne le vois que trop, une haine barbare sera le prix de ma tendresse, et votre cœur est trop cruel pour s'ouvrir à la pitié.
— Levez-vous, répéta Luzéide extrêmement émue, je ne vous hais pas, et je souhaite m'en tenir toujours à des sentiments si raisonnables.
— Permettez-moi donc,- dit le Prince en se levant, de vous parler de la tendresse de mes sentiments et d'espérer qu'un jour les vôtres pourront y répondre. — Je ne devrois pas vous l'accorder, dit la Princesse en le regardant timidement, mais on ne se souvient pas toujours de ce qu'on devroit redouter davantage; c'est un reproche de plus que je veux bien avoir à me faire ; ce n'est que par une conduite extrêmement retenue que vous pourrez m'empêcher de me repentir de ma complaisance. »
La Reine et la Cour, qui arrivèrent alors, interrompirent ces amants et forcèrent le Prince à renfermer dans son cœur la joie qui le trans-
QÂngola. 159
portoit. «Je viens de recevoir, dit la Fée, des nouvelles qui m'annoncent que je verrai bientôt ici le Génie Makis, c'est un grand seigneur qui voyage pour se former, et qui vient à ma Cour pour prendre des manières dont je ne le soupçonne pas fort susceptible. Il est parent de la fée Mutine ; et quoique la différence de nos caractères n'ait jamais permis de liaison entre elle et moi, les égards, dont rien ne peut nous dispenser dans le rang que nous tenons, m'engageront à lui faire l'accueil dû à son rang et à sa naissance. » Quelques courtisans qui avoient voyagé et qui avoient vu le génie à la Cour de la fée Mutine n'en firent pas un portrait bien avantageux , et ceux qui ne le connoissoient pas, charmés du nouveau genre de ridicule qu'ils se promettoient, attendoient son arrivée avec impatience.
Le lendemain, la Reine étoit à sa toilette, quand on lui vint annoncer l'arrivée du Génie. Elle lui avoit fait préparer un appartement dans le palais, elle chargea quelques seigneurs de sa Cour de l'y conduire. La plupart des courtisans furent au-devant de lui pour jouir de ce spectacle. Il descendit de son carrosse avec une espèce de secrétaire qui lui lisoit les Enigmes du Mercure pour le désennuyer. Son déshabillé n' étoit pas avantageux, et cela, joint à la disgrâce de sa figure, ne faisoit pas en sa faveur une impression bien flatteuse. Il ressembloit assez à ces marchands anglois qui viennent voyager en
160 Contes de La Morlière.
France, et qui, en arrivant à Calais, prennent la qualité de Milord au sortir du paquebot. Il traversa la foule des courtisans en les saluant d'un air haut, quoique gauche et embarrassé, et fut dans l'appartement qui lui étoit destiné, pour tâcher de ravitailler ses grâces.
La jeunesse de la Cour s'amusa quelque temps à critiquer ses équipages, qui avoient effectivement un air étranger et de mauvais goût. C'étoient de vieilles berlines dorées à l'antique, avec de grands écussons, et des armes écartelées à seize quartiers, et embrouillées à lasser la patience du généalogiste le plus opiniâtre. Elles étoient doublées de velours d'Utrecht : les harnois y répondoient, et les chevaux, qui étoient de grands colosses de Flandre, n'avoient jamais mérité ni rubans ni cocarde et auroient déparé la plus misérable remise. Les cochers, les postillons et les laquais étoient petits, vieux et mal bâtis, couverts de livrées tranchantes et d"habits faits à toute taille. Enfin, tout cet équipage avoit un vernis provincial et ridicule qui caractérisoit au premier coup d'œil la tournure du maître à qui il appartenoit. Quelque temps après, le Génie fit demander audience à la Reine, et il parut à la Cour avec cet air de hauteur qui devient plus insupportable quand il n'est pas accompagné d'une certaine aisance dans les façons. Il fit à la Reine un compliment étudié qui n'en valoit pas mieux, auquel elle répondit avec ses grâces ordinaires. Il lorgna beaucoup
Qângola. 161
Luzéide, la loua hautement et avec indécence, prit feu pour elle dans l'instant, et fit si bien, que dans deux heures personne à la Cour ne Tignoroit. Le Prince l'apprit comme les autres; et quoique dans le fond il le regardât comme un rival méprisable, il ne put se défendre d'une inquiétude qui sembloit lui présager ses malheurs. Le Génie passa quelques jours à visiter toutes les raretés de la capitale, et Luzéide fut délivrée par là de ses persécutions. Quand sa curiosité fut satisfaite, il revint à la Cour et, profitant de la première occasion qui se présentr, il fit à la Princesse une déclaration brus \ue et sans ménagement. Il lui vanta les grâces de sa personne, son rang, ses richesses, et surtout sa puissance, et conclut par lui dire qu'il vouloit bien s'abaisser jusqu'à une mortelle, et qu'il la destinoit à l'honneur de son hymen. Quand la Princesse n'auroit pas eu une autre passion dans le cœur, le ridicule insupportable d'un pareil discours ne l'auroit pas frappée moins vivement. Elle reçut ses propositions avec la fierté qu'elles méritoient et le traita d'une façon si dédaigneuse, qu'elle se délivra pour un temps de son importunité.
iÔ2 Contes de La Morlière.