‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 23 sur 30 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

L'Oraison de Saint-Julien.

Les divertissements les plus vifs occupoient toujours la meilleure partie du temps dans cette aimable Cour. Il fut question un jour d'une partie de chasse. La Reine, accompagnée des principales Dames de sa suite, habillées en Amazones, s'y rendirent à cheval ou dans des calèches superbes. Les Seigneurs, montés avantageusement, les suivoient. Luzéide étoit adorable, cet habillement lui prétoit de nouvelles grâces, et le Prince ne pouvoit se lasser de la regarder. Il trouva quelques moments favorables pour lui parler de sa passion, et elle y repondit de façon à ne pas lui ôter toute espérance. Le Génie les interrompit plusieurs fois et troubla la douceur des moments qu'ils passoient ensemble. Il étoit monté sur un beau cheval, qu'il menoit de fort mauvaise grâce; et, pour faire voir qu'il étoit homme à tout, il parlait chiens, cerfs et sangliers avec un enthousiasme qui, en toute autre occasion, auroit pu amuser la Princesse; mais la conversation d'Angola Pintéressoit davantage, et rien ne pouvait l'en dédommager.

Ils arrivèrent au rendez-vous, et le Génie,

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emporté par son ardeur, les délivra de son ennuyeuse présence. Le Prince, par décence, fut obligé de quitter Luzéide : il rencontra Almaïr, et ils se jetèrent ensemble dans le bois. « Comment vont vos affaires avec la Princesse? dit Almaïr. Avez-vous enfin rompu la glace, et vos préliminaires sont-ils réglés? — La Princesse, répondit Angola, souffre que je lui parle de ma passion, mais elle n'a point encore laissé voir la sienne : elle est d'une réserve extrême là-dessus, et j'ai fait de vains efforts pour arracher d'elle un aveu de ses sentiments. — Vous n'êtes pas aisé à contenter à ce qu'il paroît, reprit Almaïr : une femme qui souffre sans colère l'aveu de vos sentiments, qui vous permet de les lui retracer à chaque instant, n'est pas loin, je crois, d'en ressentir de semblables, et on peut se flatter sans présomption de voir bientôt arriver le moment de son triomphe. Vos affaires, il est vrai, auroient été plus vite avec Clénire, je lui soupçonne de l'inclination pour vous, j'ai eu occasion de parler de vous avec elle ; elle m'en a laissé assez voir pour donner lieu à mes conjectures; ou je m'y connois mal, ou vous n'auriez pas des difficultés insurmontables à essuyer, si vous étiez favorisé par l'occasion. Après tout, ce sont de ces petites infidélités qui ne doivent pas produire de remords et qui n'empêchent pas que vous ne fassiez toujours de Luzéide votre affaire principale. Mais, a propos de cela, Clénire est-elle à la chasse? —

Je ne me persuade pas l'y avoir vue, dit Angola. — Effectivement, reprit Almaïr, elle ne paroît pas à la Cour depuis quelques jours; je suis bien trompé si cette retraite ne cache quelque mystère qu'il ne sera peut-être pas impossible de découvrir. »

Leur conversation fut interrompue par un cerf qui passa, poursuivi parles chiens et suivi d'une grande partie de la chasse. Le Prince et Almaïr se mêlèrent parmi les chasseurs et s'enfoncèrent dans la forêt. Ils avoient poursuivi longtemps avec ardeur, quand Angola, enfoncé dans sa rêverie, s'engagea dans un sentier détourné qui le sépara du reste de la chasse. Il marcha fort longtemps sans s'apercevoir de son erreur; et, quand il la reconnut, il ne sut comment la réparer; il suivit au hasard le premier chemin qui se présenta à lui, et, comme le jour commençoit à baisser, il se trouva à la vue d'une très jolie maison. Il s'avança dans l'idée de demander le chemin ; et, se trouvant près des murs d'un parc, il aperçut une porte ouverte, il descendit de cheval, et, l'ayant attaché à un arbre, il s'avança dans des bosquets bien percés, et qui terminoient à un jardin fort bien tenu : ils étoient coupés par deux belles eaux et enrichis de statues. L'allée où il s'étoit engagé le mena insensiblement à un pavillon situé au coin du jardin, dans des charmilles fort épaisses et à l'abri des ardeurs du soleil. Il étoit couvert à la chinoise; des portes-fenêtres

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de glaces régnoient tout autour du haut en bas, hormis d'un seul côté. Angola s'en approchoit sans précaution, lorsque, fixant la vue sur le dedans du pavillon, il crut y voir du mouvement. Il se glissa le long des charmilles, et, s'approchant jusqu'au vitrage, il vit que c'étoit une femme qui prenoit le bain dans ce lieu délicieux. Elle avoitla tête tournée, il ne put distinguer son visage ; mais les beautés qui s'offrirent à sa vue servirent à l'en dédommager. Le moindre mouvement que faisoit cette personne lui en découvroit de nouvelles : il se rassasia pendant quelque temps de la vue d'un objet si attrayant. Il éprouvoit des désirs inséparables de son âge, et qui le maîtrisoient absolument. Entraîné par l'occasion, il oublioit tout l'univers et ne songeoit qu'au moyen de jouir des beautés qui s'offroient à ses regards. Cette personne se leva pour sortir du bain et acheva de l'embraser en laissant à découvert les beautés les plus cachées, et que l'eau lui avoit dérobées jusque-là. En sortant du bain elle se retourna, et, ayant aperçu la tête du Prince au travers des vitres, elle fit un grand cri et gagna précipitamment une alcôve où étoit un petit lit en niche. Quelle fut la surprise du Prince, quand il reconnut cette personne pour cette même Clénire dont Almaïr lui avoit parlé, et dont l'absence les surprenoit si fort? Il tourna précipitamment ses pas du côté de la porte du pavillon et entra en lui demandant pardon de

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son indiscrétion, et se proposant d'en commettre de plus grandes.

Elle étoit encore presque toute déshabillée, et la précipitation avec laquelle elle vouloit se mettre dans un état plus décent ne servoit qu'à retarder ce soin et laissoit voir au Prince des charmes au-dessus de l'expression. Elle le reconnut, et son embarras ne fit qu'augmenter. « Je ne sais, lui dit-elle, quel est le motif qui vous amène ici ; mais j'ai à me plaindre de votre indiscrétion. — Le hasard seul m'y a conduit, dit le Prince, et quelles grâces n'ai-je pas à lui rendre ! Ne m'enviez pas, madame, poursuivit-il en s'approchant d'elle, un bonheur si précieux : quel mortel assez ennemi de soimême se seroit refusé d'admirer des charmes adorables dont les Dieux mêmes seroient envieux ? — Cessez des louanges qui m'embarrassent, reprit Clénire d'un ton ému; je rougis que vous soyez à portée de me les donner, et d'ailleurs je me persuade que vous les prodiguez à tant d'objets différents, qu'elles ne doivent pas me paroître bien sincères. — Rendezvous plus de justice, madame, dit le Prince, et croyez que vous faites des impressions trop vives pour qu'il soit nécessaire de se parer d'une fausse ardeur : la mienne est inexprimable», poursuivit-il en se jetant à ses genoux et se servant de toutes ces expressions de Cour avec lesquelles on est convenu de se tromper mutuellement. La vivacité de ses désirs, la force

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de l'occasion, les charmes qu'un déshabillé peu exact offroit à ses regards, tout donnoit à ses transports ce caractère de passion véritable dont la source n'étoit pas dans le cœur, mais dont l'extérieur étoit le même. Clénire, déjà sensible et prévenue pour lui, commençoit à partager son émotion. Le jour qui s'affoiblissoit rendoit Angola plus entreprenant et mettoit Clénire dans le cas d'avoir moins à rougir. C'est toujours autant de pris sur l'embarras de ces sortes d'occasions. La situation étoit commode et voluptueuse; le Prince poussoit adroitement ses entreprises : il déroboit un baiser; il portoit la main sur une gorge adorable : on le grondoit, il demandoit pardon de sa faute, et l'instant d'après il se rendoit plus coupable : on défendoit une chose, on en accordoit une autre. Déjà on n'entendoit que des soupirs confus. Le Prince, emporté par sa passion, parvint par gradation aux plaisirs les plus vifs.

Les beautés les plus touchantes furent en proie à ses caresses. Clénire résistoit encore, mais c'étoit cette résistance aimable qui mettoit le comble à leurs plaisirs. Enfin elle céda à l'Amour et à un Amant aimé : Angola, l'heureux Angola, se plongea dans les plus grandes délices. Noyé dans un torrent de plaisirs, il ne pouvoit plus faire autre chose que la baiser et la serrer avec fureur. Elle l'accabloit à son tour de caresses et ne croyoit jamais lui en faire assez.

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Ses transports ne se ralentissoient pas, il se perdoit dans de nouveaux égarements. Les beautés dont il avoit la possession lui semhloient mériter chacune un hommage particulier. Il se précipitoit de nouveau sur elle, et son âme cherchoit à se confondre avec la sienne. Ciénire partageoit ce désordre voluptueux. De moment en moment, plus charmés l'un de l'autre, ils ne pouvoient cesser de s'en donner les preuves les plus fortes. Les plaisirs se succédèrent avec une rapidité incroyable, et ils quittèrent cet aimable lieu pour se retirer dans la maison de Ciénire, qui offrit au Prince d'y rester jusqu'au lendemain. Ils soupèrent ensemble et gardèrent le sérieux nécessaire pour en imposer aux gens qui les servoient. Après le repas, ils entrèrent dans un appartement charmant. Tout les invitoit à se livrer de nouveau à leur tendresse. Bientôt Angola chercha la même volupté, et Ciénire se présentant à ses transports, après une résistance légère, dont une femme qui sait son monde ne doit jamais se dispenser, elle se laissa conduire vers une alcôve obscure, où les plaisirs les plus vifs la suivirent de près. Le Prince la tenoit dans ses bras, un lit de repos se présenta : on succomberait à moins, et bien des femmes se rendent qui n'ont pas de si bonnes raisons à donner de leur chute. Angola sut en profiter : il retrouva les mêmes charmes qui l'avoient séduit dans le salon du bain. Tout lui étoit permis, dans V espoir qu'il abu-

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seroit de la permission. Il ne trompa point l'attente de Clénire; leurs plaisirs furent inexprimables et les moments si bien partagés, que la réflexion ni les remords n'y trouvèrent point de place à occuper. Dans un de ces instants où l'amour le plus vif est obligé de reprendre haleine, Clénire avoua au Prince qu'elle s'étoit sentie au premier coup d1œil de l'inclination pour lui; mais que, s'étant aperçue qu'il adressoit ses vœux à Luzéide, elle avoit combattu son penchant, et qu'enfin jugeant, par la peine qu'elle avoit à y réussir, que l'absence étoit le seul remède dont elle pût attendre du repos, elle avoit pris le parti depuis quelques jours de se retirer à sa maison de campagne pour fortifier ses résolutions. « Vous êtes venu les faire évanouir, dit-elle au Prince avec une langueur aimable, et je devrois être bien irritée contre vous d'avoir troublé le repos dont je commençois à jouir. » Le Prince, charmé d'un aveu si flatteur, comprit que c'étoit une nouvelle dette qu'il venoit de contracter avec elle, et il l'acquitta avec une exactitude si scrupuleuse, qu'elle eut lieu d'en être contente. Enfin, après avoir passé la nuit la plus délicieuse, ils se quittèrent en s'accablant de ces protestations sur lesquelles ils ne comptoient pas intérieurement plus l'un que l'autre. Le Prince remonta à cheval et s'en retourna à la Ville.

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