CHAPITRE XX
Nécessaire, quoique ennuyeux.
Angola, après avoir passé quelques moments chez lui à réparer les désordres que les travaux de la dernière nuit avoient fait dans sa personne et dans son ajustement, parut à la Cour de peur qu'une plus longue absence ne donnât matière à de mauvais discours. Plusieurs personnes de la chasse s'étoient aperçues de son absence. Il essuya quelques plaisanteries, auxquelles il répondit d'un air naturel qui les fit cesser insensiblement, mais il ne put user de la même dissimulation avec Almaïr. « Me permettez-vous, dit-il à Angola en le tirant à part, déporter un peu plus loin mes conjectures sur votre égarement ? Il ne me paroît pas naturel qu'il ait été aussi long sans dessein prémédité. Je vous soupçonnerois volontiers d'être mieux avec Luzéide que vous ne voulez me le faire croire, et cette éclipse subite pourroit bien cacher quelque rendez-vous secret qui, je crois, ne vous aura pas été inutile. — .le désirerais, répondit Angola avec confusion, que vos conjectures lussent vraies; j'adore Luzéide, et celte partie que vous imaginez avoir été faite de concert avec elle m'accable de remords et devient
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à mon égard la plus cruelle des offenses. — Expliquez-vous plus clairement, dit Almaïr, tout ceci me confond, et j'avoue de bonne foi que ma pénétration est en défaut. — Apprenez donc, dit le Prince, mon crime et mes égarements. Je matois écarté de la chasse, le hasard m'a conduit dans une maison de campagne : j1y ai trouvé une femme seule prenant le bain. Dieux ! qu'elle étoit belle ! Mais ce qui vous paroîtra bien singulier, c'étoit cette même Clénire dont la retraite vous surprenoit. Que voulez-vous, dit le Prince en rougissant, l'occasion étoit scabreuse, on m'aimoit, et on me fuyoit, on me Fa avoué, je ne me suis pas senti la fermeté de suivre un si bel exemple : on offroit à mes regards des beautés faites pour émouvoir les dieux mêmes : on m'en laissoit espérer la possession, j'ai cédé à une illusion aussi puissante, et nous avons passé la nuit dans une rapidité de plaisirs auxquels je ne devrois pas donner ce nom, tandis que les remords qui me déchirent me les font regarder comme un criminel égarement et une offense cruelle à Luzéide, dont mon repentir la venge assez. — Je vous avoue, dit Almaïr, que l'air consterné dont vous racontez une aventure aussi agréable me paroît bien singulier. Quoi ! le hasard vous a servi assez heureusement pour vous procurer les faveurs d'une femme charmante, et que toute la Cour idolâtre, et vous allez imaginer de raconter d'un ton lamentable ce qui devroit vous combler de gloire,
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et cela pour vous parer d'une fidélité ridicule et proscrite parmi les gens d'une certaine façon. En vérité, je ne vous conçois pas, et vous avez dans votre caractère un mélange de lueurs d'homme de Cour, et de façons de penser triviales, qui forment un contraste unique. Où avez-vous pris, s'il vous plaît, qu'entre gens d'un certain rang on y regarde de si près ? Vous imaginez-vous que l'admirable Luzéide, que je crois pétrie de la même sorte que les autres femmes, voulût, en vous cherchant chicane sur des minuties semblables, se mettre dans le cas de n'oser vous rendre la pareille, chose dont je ne la crois pas plus disposée à se priver que le reste de ses semblables ? Mais, à propos de cela, le Génie Makis V obsède prodigieusement : il pousse sa pointe avec une ardeur qui la fait trembler; et ce que j'entrevois de plus fatal, il parle de mariage, et une alliance de cette nature pourroit bien éblouir la Reine et la décider en sa faveur. Vous devez vous imaginer combien une semblable liaison effraye la malheureuse Luzéide. On ne se fait point à la figure ni aux manières d'un homme aussi extraordinaire; et, s'il faut que ce mariage ait lieu, j'entrevois pour elle un avenir très malheureux et très funeste. — On m'arrachera la vie auparavant, dit Angola, car enfin, mon cher Almaïr, il faut vous découvrir mes desseins. Luzéide a fait sur mon cœur une impression toute différente des autres femmes à qui j'ai été attaché
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jusqu'ici. C'est son caractère et ses vertus que j'aime, et j'ai résolu d'unir son sort au mien du consentement de la Reine. — Quoique je sois fâché de vous voir prendre de si bonne heure un parti dont on se repent souvent, dit Almaïr, et qui nous expose à jouer un fort sot personnage, je ne puis vous refuser mes conseils dans une occasion aussi importante pour vous. Premièrement, il n'est pas question de faire le gladiateur ni d'user de violence vis-à-vis d'un homme qui d'abord est trop prudent pour s'y prêter, et qui, outre cela, ayant un pouvoir immense, s'en serviroit pour vous punir selon sa colère, et le moins qui pourroit vous en arriver seroit d'être enchanté pendant mille ans, jusqu'à ce que quelque chevalier errant né dans le cerveau creux de quelque romancier vînt vous délivrer en le pourfendant lui et tous les monstres qui vous serviroient de gardiens. Il seroit disgracieux d'être obligé d'attendre votre délivrance de quelque chose d'aussi extravagant : il vaut mieux prendre un parti plus sage et moins dangereux. Makis, qui cherche toutes sortes de moyens pour gagner l'affection de la Princesse, doit donner dans peu un bal masqué, où la Reine, Luzéide et les dames de la Cour ne manqueront pas d'assister. Il sera aisé de s'informer de quelle façon elles seront déguisées; et quoique j'imagine que les yeux d'un amant n'ont pas besoin de ce secours, par ce moyen vous connoîtrez Luzéide, et vous profiterez de
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la liberté du bal et de la bonté qu'elle vous témoigne, pour lui expliquer vos intentions et prendre ensemble les mesures convenables pour les faire réussir. Pendant ce temps, je ferai remarquer à la Reine les défauts de la personne et du caractère du Génie ; je lui ferai sentir combien Luzéide seroit malheureuse si on exigeoit d'elle un pareil sacrifice, et ensuite je ramènerai insensiblement à reconnoître combien cette union seroit mieux assortie si elle vous regardoit. Je sonderai adroitement ses dispositions, et nous réglerons là-dessus les mesures que nous avons à prendre pour réussir. — Cela est imaginé au mieux, reprit Angola, et j'espère beaucoup de la solidité de cet arrangement : je me repose sur votre pénétration pour ce qui regarde Lumineuse, et je n'épargnerai rien pour m'assurer du cœur et des résolutions de Luzéide. »
Le Prince passa les jours suivants à chercher toutes les occasions de parler à la Princesse : mais, obsédée éternellement par le Génie, à peine put-il trouver quelques moments pour lui dire quelques mots entrecoupés, auxquels elle répondoit par des regards obligeants. Il est vrai qu'il voyoit dans ses yeux une impression de tristesse qui sembloit naître de la contrainte qu'elle essuyoit, et qui le consoloit en quelque façon de son malheur, par la part qu'elle sembloit y prendre. Le Génie, enhardi par sa puissance, parloit de son amour hautement, et comme d'une chose dont Luzéide devoit se tenir fort
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honorée, et toute la Cour, éclairée sur ses ridicules, gémissoit du sort qui attendoit la Princesse dans une union aussi bizarre. Lumineuse n'étoit point aveuglée sur le compte de Makis, aucun de ses défauts rféchappoit à sa pénétration ; mais la grandeur de la puissance du Génie, qui devoit donner l'immortalité à Luzéide, et le désir de se réconcilier avec la fée Mutine par cette alliance, la faisoient pencher de son côté et lui fermoient les yeux sur toutes les raisons qui auroient pu l'en détourner.