CHAPITRE XXI
Bal du temps passe, force de l'habitude.
Enfin, le jour du bal arriva, et toute la jeunesse des deux sexes de la Cour s'empressa à y paroître avec éclat. Le Génie, dans le dessein de plaire à Luzéide et de lui donner une idée de sa magnificence, avoit porté la somptuosité au dernier excès. La façade de son Palais étoit illuminée et garnie de lampions et de pots à feu. Il avoit donné des ordres admirables pour que tout se passât dans les règles; cependant (ce qui paroîtra bien surprenant aujourd'hui) on eut toutes les peines du monde à arriver en équipage jusqu'à la porte. Les gardes
176 Contes de La Morlière.
du bal, destinés à maintenir Tordre et empêcher le tumulte, étoient tous ivres et augmentoient le bruit, loin de l'apaiser. On refusoit la porte à quantité d'honnêtes gens, et dans le même instant il s'y introduisoit tout ce qu'il y a de plus vil dans les ordres inférieurs. Les rafraîchissements, qui avoient coûté des sommes immenses, les vins les plus rares de l'Asie, devinrent la proie des esclaves et autres gens de cette espèce, et les gens de distinction, pour qui tout paroissoit devoir être destiné, y manquoient de tout. Un pareil désordre paroîtra incroyable aujourd'hui, où toutes ces sortes de fêtes se passent avec un ordre singulier, par la perspicacité des lumières de ceux qui en sont chargés; mais en ce temps-là il n'en étoit pas de même, un extérieur imposant étoit tout ce qu'on cherchoit dans ces sortes de gens. Quant à la capacité pour les affaires, on les dispensoit volontiers de faire leurs preuves.
D'ailleurs le bal fut comme il faut qu'il soit pour être trouvé beau par les gens du bon air. On ne pouvoit pas s'y remuer; et, comme il n'y a rien de si misérable que de danser au bal, et rien de si absurde que d'y venir à cette intention, ils étoient servis à leur goût; car à peine avoient-ils la liberté de respirer. Du reste, le lieu étoit magnifique; c'étoit une enfilade de grandes pièces meublées superbement, dont quelques-unes étoient destinées à toutes sortes de ces jeux inventés pour se ruiner, et
QAngola. ijj
auxquels on se livroit en ce temps-là avec une fureur qui déshonorent l'humanité. La rage extrême de ceux qui perdoient et les transports insensés de ceux qui jouoient heureusement formoient un tableau utile qui tenoit les gens sensés en garde contre un égarement aussi dangereux.
Dans les salles à danser, on voyoit une foule innombrable de masques des deux sexes, habillés magnifiquement, et qui présentoient le coup d'œil le plus brillant et le plus diversifié. Angola et Almaïr y arrivèrent, pour la décence, à deux heures après minuit. Ils eurent beaucoup de peine à percer. Enfin, après mille travaux, ils arrivèrent à une pièce où la compagnie étoit un peu plus choisie. Ils s'approchèrent et virent une troupe de masques, parmi lesquels ils crurent reconnoître la Reine et Luzéide qui dansoient le carillon de Dunkerque. Angola s'étoit informé de la façon dont seroit masquée Luzéide. On l'avoit averti qu'elle seroit en blanc avec des réseaux d'or. Il se mit derrière une femme vêtue de cette façon, qui étoit de la contredanse, et lui débita beaucoup de fadaises dans cet aimable fausset qui étoit consacré pour le bal, et qu'il* entendoit parfaitement. Elle y répondit dans le même goût, le lutina beaucoup, le trouva insupportable, se plaignit de sa folie outrée, lui leva plusieurs fois le taffetas de son masque, lui fit quelques-unes de ces questions qu'on applique
178 Contes de La Morlière.
à tout le monde, le reconnut, n'en fit pas semblant, joua la personne déroutée, feignit d'être ennuyée au possible de lui et de ses propos ; et, après la contredanse, le tira à part pour le gronder de ses persécutions, et bien résolue dans le fond à s'exposer à de plus essentielles. Ils se retirèrent ensemble dans un coin, et Angola, persuadé que c'étoit Luzéide, l'assura qu'il la connoissoit et la conjura de se démasquer. Il lui jura que son cœur ne pouvoit le tromper, et y joignit les protestations d'amour les plus tendres dont il put s'aviser. Le masque les recevoit avec une froideur dont il étoit surpris. Il redoubla ses instances pour la faire démasquer; mais quelle fut sa surprise lorsque, s'étant rendue à ses persécutions, elle défit son masque et offrit à ses yeux, au lieu des traits de Luzéide, ceux de Clénire, à laquelle il ne songeoit nullement! Il fut un instant pétrifié; mais il avoit trop de monde, et, par conséquent, trop de fourberie pour ne pas réparer promptement sa faute. « Ingrat, lui dit-elle en jetant sur lui des regards remplis d'amour et de colère, c'est donc là le prix de mes bontés, et ce seroit peu pour toi de me trahir lâchement, si tu n'y ajoutois encore le plaisir cruel de me rendre témoin de ta perfidie. » Elle se leva brusquement et voulut le quitter, lorsque Angola, qui avoit eu le temps de se remettre, fit un éclat de rire si peu ménagé, qu'elle put le prendre pour une nouvelle insulte. Sa fu-
QÂngola. 179
reur augmentoit, lorsque le Prince l'arrêtant avec un souris malin : « Avouez que je vous ai fait payer bien cher la peine que j'ai eue à vous faire démasquer. Je vous avois reconnue dans la minute; et, pour me venger de votre obstination, j'ai imaginé de feindre de vous prendre pour Luzéide, à qui je viens de parler dans Tinstant, et que j'ai laissée dans une autre salle. Au reste, je me réjouis de vous avoir fait cette mauvaise -plaisanterie, puisqu'elle a servi à me prouver combien ma perte vous seroit sensible, et la satisfaction qu'elle me cause m'empêche de me repentir du chagrin qu'elle a pu vous donner. — Que vous connoissez bien ma foiblesse, reprit Clénire, et qu'il vous est aisé d'abuser un cœur qui n'est que trop porté à vous croire innocent! — Mais, quelle idée! dit Angola. Pourquoi vous mettre des choses semblables en tête? Au vrai, je vous aime beaucoup ; croyez-en mes transports, continuat-il en s'approchant d'elle, plus que mes discours; ils sont extrêmes, et jedésirerois que vous puissiez les partager. — Vous n'en faites parade peut-être, répondit Clénire, que parce que le lieu et notre situation m'empêchent de m'en convaincre, et je crois que Luzéide seule peut se flatter de les exciter. » Effets surprenants de la vanité et des excès où elle entraîne les jeunes gens! Il est constant qu'Angola adoroit Luzéide, et qu'il n'avoit plus pour Clénire que ces sentiments affectueux, mais languissants,
180 Contes de La Morlière.
qu'on a pour une femme qui nous a comblé de ses plus chères faveurs, et qui n'a point eu avec nous de mauvais procédés. Cependant le discours de Clénire lui parut une plaisanterie cruelle et insupportable, qui lui fit oublier ses remords et ses serments. Il se connoissoit des raisons capables de la convaincre, il les mit en avant en les couvrant d'un voile favorable qui en diminuoit l'éclat éblouissant, sans leur ôter rien de leur force. Il auroit tenté vainement d'en rendre les conséquences utiles à tous deux: dans l'impossibilité d'y réussir, il gagna assez sur la tendresse de Clénire pour l'engager à se convaincre par elle-même de la vérité. En vain vouloit-elle se refuser à des raisons aussi palpables, elle commença à s'y prêter avec une complaisance distraite. Elle ne put révoquer en doute une évidence aussi constatée. Bientôt un mouvement de générosité et l'envie de faire éclater son désintéressement aux yeux d'Angola l'obligèrent de continuer ses bons procédés. Elle voulut même, par un excès de délicatesse, voir à quoi cela aboutiroit. Le Prince n'abusa point de sa patience : ses raisons étoient bonnes, la présence de Clénire leur donnoit une nouvelle ardeur; bientôt elles attirèrent toute son attention et l'obligèrent enfin de se rendre à leur énergie, regrettant amèrement de ne pouvoir pas lui en opposer de semblables.
Le Prince lui témoigna sa reconnoissancc dans les termes les plus forts. Il ne pouvoit as-
QAngola. 181
sez louer l'intégrité et le désintéressement qu'elle avoit fait paroître dans la discussion de leurs intérêts. Il passa encore quelque temps avec elle et acheva de remettre le calme dans son esprit. Ensuite ils se levèrent et rentrèrent dans la foule, elle tâchant à se persuader qu'elle étoit aimée; et le Prince, accablé de remords du passé et plein d'inquiétude pour l'avenir, fut faire ses efforts pour découvrir Luzéide. Il y parvint aisément; elle étoit démasquée et dansoit un menuet avec le Génie. Angola fut charmé de sa grâce et de sa justesse. Quoiqu'on jouât le menuet de Cupis, elle ne perdoit pas un instant la mesure et faisoit le pas de Marcel avec une précision singulière. Un domino blanc garni de réseaux d'or, une coiffure dans le môme goût, beaucoup de diamants, une frisure d'une élégance parfaite, un goût infini répandu dans son ajustement, relevoient infiniment sa beauté. Quant au Génie, il n'étoit là que pour servir d'ombre au tableau. Le Prince attendit avec impatience de pouvoir danser avec elle. Ils demandèrent le menuet de Lavan, et ils s'en acquittèrent de façon à s'attirer les applaudissements de l'assemblée. Quand ils eurent fini, la Princesse lui prit le bras pour faire quelques tours de salle, et le Prince profita de ce temps pour ce qu'il avoit médité. « Que je payerai bien cher, madame, lui dit-il d'une voix basse, les doux moments que je passe avec vous et qu'ils vont être suivis de peines bien
i%2 Contes de La Morlière.
cruelles! J'ai appris les prétentions du Génie, et je ne puis assez redouter leur réussite. — Elles pourroient en être fort éloignées, dit Luzéide, et son caractère odieux ne seroit peut-être pas le plus grand obstacle qu'il rencontreroit. — Qu'il est heureux, reprit Angola, de pouvoir montrer hardiment son amour, tandis que, obligé de garder un silence cruel, je languis sans oser concevoir la moindre espérance! — N'enviez pas sa situation, dit la Princesse, je vous haïrois, et je sens qu'un pareil sentiment me coûteroit trop s'il devoit vous regarder. » En parlant ainsi, ils se trouvèrent insensiblement dans une salle assez déserte. Ils remirent leurs masques pour être plus libres; et, ne croyant pas être observés, ils continuèrent leur conversation dans leur ton de voix naturel, sans se servir du fausset usité dans le bal.
« Vous auriez de la peine à me haïr, dit Angola en continuant leur conversation. Ah ! madame, l'ardeur de mes sentiments mérite quelque chose de plus ; c'est de l'amour seul qui peut payer une passion aussi parfaite que la mienne, mais vous faites gloire d'une insensibilité cruelle qui met le comble à mes malheurs. — Vous mériteriez pour vous punir que je vous le laissasse croire, répondit Luzéide. — Votre cœur est bien libre, puisque vous êtes encore maîtresse de vous déterminer, reprit Angola; le mien est dans un état bien différent : je vous adore, je vous perds sans pouvoir y remé-
QAngola. 183
dier, je ne puis mériter votre tendresse : que de maux réunis ! et comment ne pas y succomber? » Le Prince, en parlant ainsi, laissoit tomber quelques larmes : le cœur agissoit, et son expression étoit trop vraie pour ne pas attendrir. « Pourquoi me montrer ce désespoir? dit Luzéided'un ton ému. Les dispositions de mon cœur ne me parlent que trop pour vous, peutêtre devrois-je y résister davantage : rendez-vous digne d'un penchant si favorable, et ne craignez point la concurrence du Génie, le sort le plus affreux me paroîtroit 'agréable plutôt que d'être unie à lui. — Permettez donc, dit le Prince, que je fasse pressentir la Reine sur notre hymen, c'est l'objet de tous mes vœux, et laissez-moi espérer qu'en attendant le succès de mes soins, vous écouterez l'inclination qui vous parle en ma faveur, et que vous résisterez à toutes les instances du Génie. — Je me sens autant de haine pour lui, que de penchant pour vous, dit Luzéide en lui présentant la main : je préfèrerois la mort à un sort si affreux, je serai à vous ou je ne serai à personne. » Le Prince, pénétré d'une promesse aussi flatteuse, se jeta sur une de ses mains qu'il baisa avec le plus doux transport : faveur légère, mais qui avoit à ses yeux un prix bien plus grand que toutes celles qu'il avoit obtenues des autres femmes. La Princesse, quoique entraînée par son penchant, se défendoit avec une retenue modeste qui en augmentoit le prix. Elle se déroba à sa tendresse, ils
184 Contes de La Morlière.
rentrèrent dans le bal sans soupçonner le cruel malheur dont ils étoient menacés.
Entièrement occupés d'eux-mêmes dans un entretien aussi vif, ils n'avoient point fait attention qu'ils étoient écoutés par un masque en domino noir, qui, retiré dans un coin et feignant de dormir, n'avoit pas perdu un mot de leur conversation; c' étoit le terrible Génie. Il les avoit suivis dans le bal, et les premiers mots de leur conversation Tavoient intéressé assez pour chercher à être informé du reste de leur entretien. Il avoit été témoin de leur tendresse mutuelle, et de la manière odieuse et méprisante dont ils s'étoient expliqués sur son compte. Transporté de fureur, il eut beaucoup de peine à en contenir les mouvements; et s'il prit assez sur lui pour se contraindre, ce fut en formant le dessein barbare qu'il exécuta dans l'instant. Le bal étoit prêt à finir, les bougies diminuoient, les musiciens, ivres ou endormis, ne faisoient plus usage de leurs instruments. La foule étoit dissipée, tout le monde étoit démasqué, le blanc et le rouge couloient à grands flots sur les visages recrépis et laissoient voir des peaux livides, flasques et couperosées, qui offroient aux yeux le spectacle dégoûtant d'une coquetterie délabrée. Déjà on entendoit parler de soupes à l'oignon et de chapons au gros sel, lorsque la Reine et la Princesse songèrent à se retirer. Les dames, avant que de se séparer, se firent cent compliments aussi faux que fades,
QAngola. 185
louèrent mutuellement leur déguisement et leur beauté, et dans le fond se trouvèrent détestables Tune et l'autre. Enfin, après toutes les misères usitées en pareille occasion, la Reine partit la première, menée par Angola. Le Génie, qui attendoit ce moment pour exécuter son dessein, présenta la main à Luzéide. Un équipage gris, des gens sans livrée se présentèrent ; elle y monta sans défiance. Il la mena avec la dernière diligence à la porte de la ville : elle reconnut son malheur et voulut pousser des cris. Il la frappa de sa baguette, la plongea dans l'assoupissement, la mit dans son char et disparut avec elle dans les airs.