‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 26 sur 30 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Qui mène à de grandes choses.

Le bruit de l'enlèvement de Luzéide se répandit bientôt à la Cour, et Angola ne tarda pas à en être informé. D'abord on ne sut sur qui arrêter des soupçons ; mais l'absence du Génie détermina toutes les conjectures. Le Prince, transporté de fureur, courut au logis de Luzéide et trouva ses gens dans la consternation. N'en pouvant tirer aucun éclaircissement, il fut au palais du Makis. Tout ce qu'il put dé-

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couvrir fut que le Génie étoit absent, sans avoir mis personne au fait du mystère de son voyage. Angola désespéré, ne sachant à qui avoir recours, se rendit au palais. Il y trouva tout le monde informé de cette cruelle aventure. On commençoit à soupçonner le Génie d1y avoir part, et on tenoit là-dessus cent discours différents qui ne satisfaisoient point l'impatience du Prince. Il se fit introduire dans le cabinet de la Reine ; et se précipitant à ses genoux, avec tous les transports de la douleur la plus amère: « On enlève Luzéide, madame, lui dit-il, le cruel Génie commet à vos yeux, et dans votre Cour, le crime le plus affreux : le laisserez-vous impuni, et souffrirez-vous que cette malheureuse Princesse ait réclamé en vain votre protection? — Je connois, dit la Reine, toute la bassesse de Faction du Génie, et je donnerai à Luzéide le secours quelle est en droit d'attendre démon amitié. Mais vous me paroissez prendre un intérêt bien vif à son malheur, et vous me faites soupçonner des choses sur lesquelles j'ai tâché de m'aveugler jusqu'ici. — Que me serviroit-il de vous les dissimuler davantage? dit Angola. J'adore la Princesse, et j'ose vous montrer des sentiments que vous ne devez pas désapprouver. J'aspire à être uni avec elle; et vous savez que je ne pouvois me flatter du même avantage avec vous. Dans la nécessité où mon rang me met de faire un choix, j'ai consulté le penchant de mon cœur. J'espérois d'assurer mon bonheur

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en vous le faisant approuver; jugez de mon désespoir et de la cruelle situation où je suis. Me refuserez-vous votre secours, dit-il en embrassant ses genoux et en versant des larmes, et pourrez- vous voir l'excès de ma douleur sans y apporter les remèdes qui sont en votre pouvoir ? — Voilà donc, s'écria la Reine, l'effet des cruelles prédictions de Mutine. Vous vous plongez dans des malheurs que je voulois vous faire éviter. Ingrat, poursuivit-elle d'un air de dépit, la possession de mon cœur ne pouvoit donc pas vous suffire; et dans le temps que jemecroyois maîtresse du vôtre, vous ne songiez qu'à me tromper. — Accusez-en, reprit Angola, la force de mon étoile, qui me fait renoncer à un sort digne d'envie, pour me livrer à une passion malheureuse qui ne me promet qu'un avenir funeste. Je ne puis résister à ma destinée, ne refusez point votre secours à deux malheureux amants qui attendent tout de votre appui. — Vous excitez ma pitié, dit la Fée : puisque rien n'est capable de vous détourner de votre dessein, je vais vous donner les moyens de délivrer Luzéide des mains du Génie, et peut-être qu'en vous servant je mettrai le comble à vos malheurs. Partez et suivez sans vous détourner le chemin de la Chine. L'essieu de votre chaise rompra à point nommé à l'endroit où vous devez vous arrêter. C'est dans ce lieu que le Génie a transporté Luzéide : il a fait jusqu'ici des efforts inutiles pour vaincre ses rigueurs. Voilà.

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dit-elle, une boîte à bonbons que je vous donne : il y a du cachou, des pastilles ambrées au safran et à la violette; vous aurez soin de les distribuer aux monstres qui s'opposeront à votre passage, et vous vous épargnerez par là la peine de soutenir des combats dont le succès seroit incertain. Faites mettre dans les coffres de votre chaise quelques bouteilles d'excellent vin de Brie, que vous ne manquerez pas d'oublier chez le suisse. Quant aux laquais et autres domestiques qui sont dans les appartements, vous laisserez tomber adroitement quelques jeux de cartes et quelques ponts-neufs nouveaux, et vous vous délivrerez parla de leur attention. Au reste, si par quelque événement imprévu vous aviez besoin de mon assistance, vous n'aurez qu'à m'appeler à votre secours, mais que ce ne soit qu'à la dernière extrémité. Le destin a ordonné que je ne pourrai vous secourir qu'une fois ; et si vous avez recours à moi pour quelque occasion légère, je vous déclare que vous rendrez inutile toute ma bonne volonté, et que vous perdrez à jamais la malheureuse Luzéide. Une raison si importante vous empêchera, sans doute, d'implorer mon aide légèrement et de me mettre dans le cas des fées mes compagnes, qui ne vont jamais au secours des princes que pour leur aider à dire ou à faire des sottises et partager le ridicule dont ils se couvrent. La Reine, après ce discours, embrassa tendrement le Prince : il prit congé d'elle, il

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fut se déshabiller chez lui, monta dans sa dolente, se mit au lit, prit un bouillon, ordonna qu'on partît.

Son voyage fut heureux : il dormit tout d'un somme et ne fut point cahoté. Dans ce temps les chemins étoient admirables dans tout le royaume : les intendants de la Reine y tenoient la main avec beaucoup d'exactitude, aussi étoient-ils tous pauvres, et on ne pouvoit se lasser d'admirer leur probité et leur désintéressement. Il eut même de bons chevaux de poste, et fut servi exactement, ce qu'on aura peine à croire. Enfin, après avoir marché plusieurs jours, il arriva une après-midi à la vue d'une assez jolie ville. L'essieu de sa chaise rompit en arrivant à la porte: il ne manqua point de gronder beaucoup son valet de chambre ; et après avoir donné des ordres pour qu'elle fût prête dans l'instant, il se mit à sa toilette et fit monter le maître de la maison pour prendre de lui quelques éclaircissements. « Monseigneur, lui dit le maître (qui n'avoit pas manqué de questionner les domestiques du Prince, qui lui en avoient dit plus qu'il n'en vouloit savoir), c'est ici une des maisons de plaisance du puissant génie Makis. Il passe en cette ville une partie de la belle saison. Il y est arrivé il y a quelques jours avec une jeune personne qui avoit l'air fort affligé : il la dérobe aux regards de tout le monde ; et pour ôter toute envie de tenter de la voir, il a rempli les

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cours de son château de griffons, d'autruches, de loups-garous et de coquecigrues, qui en défendent Tentrée. Cependant je suis persuadé qu'une pareille précaution ne peut pas regarder un homme de votre rang, et je crois qu'en vous faisant annoncer vous y serez reçu au mieux. » Il entama ensuite une longue conversation pour raconter au Prince toutes les espiègleries du Génie. Angola, s'étant défait de lui avec beaucoup de peine, s'avança vers le château.

Arrivé à la porte, il demanda si le Génie étoit visible. Le Suisse, à moitié ivre, lui répondit qu'il n'y avoit personne ; mais le valet de chambre qui le suivoit ayant dit tout bas le rang de son maître, et laissé voir adroitement quelques bouteilles cachetées qu'il portoit avec lui, le Suisse, gagné par une si puissante amorce, lui demanda pardon, et tout de suite il siffla, et le Prince s'avança dans la cour. Il rencontra sur son passage les monstres différents dont on lui avoit parlé. Il ne manqua pas de leur distribuer ses bonbons, et ils ne manquèrent point de se jeter dessus, surtout ils firent grande fête aux pastilles ambrées; car la fureur de la mode avoit passé jusqu'à eux. Il parvint aux appartements par un très bel escalier; et, arrivé dans l'antichambre, il rencontra une foule de laquais qui le regardèrent sous le nez, le chapeau sur la tête. Il laissa tomber adroitement les jeux de cartes et les ponts-neufs nouveaux, qui furent ramassés dans l'instant

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et devinrent l'objet de l'attention de toute l'assistance, de sorte que personne ne répondit à ses questions. Il ne s'en trouva pas un de qui il pût obtenir de l'annoncer, et il fut obligé d'entrer tout de suite. Il traversa une longue enfilade d'appartements très bien meublés, et garnis des portraits des ancêtres du Génie, qui étoient tous censés avoir été les plus grands hommes de leur temps. Makis étoit fort rigide sur sa noblesse et faisoit gloire de la mettre à Malthe et dans tous les Chapitres. Enfin, il parvint à la pièce du fond ; et, s'étant débarrassé avec peine de plusieurs portières mises l'une sur l'autre, il s'introduisit dans la chambre. Trois ou quatre chiens vinrent aboyer et lui sauter aux jambes. Après avoir fait le tour d'un paravent immense, il aperçut Luzéide couchée dans une chaise longue et plongée dans le dernier abattement. Elle fit un cri mêlé de surprise et de joie : « Quoi ! c'est vous ! lui dit-elle d'une voix touchante : par quel heureux hasard avez-vous pu percer jusqu'à mon appartement, sans succomber aux périls qui en défendent l'entrée? — Quels dangers n'auroisje pas bravé, dit le Prince attendri et se précipitant à ses genoux, pour vous soustraire à la tyrannie d'un barbare! Je laverai sa perfidie dans son sang, et son pouvoir immense ne peut le soustraire à ma fureur. — Toute votre valeur vous seroit inutile, cher Prince, dit Luzéide, et ne serviroit qu'à hâter nos malheurs. J'ai eu

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les plus cruelles persécutions à essuyer de la part du Génie. Son absence me laisse enfin quelques moments de repos. Il est parti pour se rendre dans le Ginnistan, à une assemblée où il est obligé d'assister, et il m'a avertie de me disposer à répondre à sa flamme à son retour, mais la mort la plus cruelle ne sauroit me faire manquer à la foi que je vous ai donnée : vous seul aurez mon cœur et ma main. — Je saurai vous délivrer de ces inquiétudes, dit le Prince. J'ai pénétré jusqu'à votre appartement, et j'ai surmonté tous les obstacles par le secours de Lumineuse. » Il lui raconta en même temps comment il s'étoit délivré des monstres et des domestiques du Génie. « La Reine, poursuivit-il, est instruite de nos sentiments mutuels; elle donnera aisément les mains à notre union. Partons, madame, dans l'instant : ma chaise va être prête ; nous pouvons feindre une promenade dans les jardins et nous dérober à la vigilance de ceux qui vous gardent. « Le Prince, pendant cette conversation, s'étoit assis sur un fauteuil auprès du lit de repos de Luzéide, et il tomba, sans le savoir, dans un piège que le Génie avoit tendu. Comptant fort peu sur la Princesse, et d'ailleurs généralement prévenu contre les femmes, il avoit jugé à propos, avant de s'éloigner d'elle, de s'assurer de sa fidélité par un moyen puissant qui pût tranquilliser sa défiance. Il avoit composé un talisman, dont l'effet devoit être fort sin-

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gulier. Il s'étoit servi à cet effet de quelques Odes nouvelles, de deux volumes du Mercure et de deux Panégyriques; et, après les conjurations nécessaires, il y avoit attaché une vertu soporifique qui ne devoit faire son effet que dans Tinstant où l'amant, autorisé par l'aveu de sa maîtresse, voudroit achever son bonheur; un assoupissement profond devoit interrompre ses caresses et se renouveler toutes les fois qu'il voudroit tenter la même entreprise. Le Prince s'assit sur le talisman sans le savoir, et dans Tinstant (telle étoit la force des choses qui le composoient), quoiqu'il fût au milieu d'une phrase fort tendre qu'il adressoit à Luzéide, il bâilla trois fois, et ses yeux s'appesantirent. La Princesse l'attribua à la fatigue du voyage. Il lui réitéra ses instances pour l'obliger à partir, et elle y consentit enfin, pressée par l'amour qu'elle ressentoit pour lui et par la crainte que le Génie lui avoit inspirée. Elle sortit en petite robe comme elle étoit, et en mules. A peine se donna-t-elle le temps de jeter sur ses épaules un mantelet couleur de rose, doublé de martre. Ils traversèrent les salles. Les laquais et les femmes de chambre, occupés à leur jeu et à leurs chansons, ne s'opposèrent point à leur passage. Ils descendirent et firent quelques tours de jardin. De là ils se rendirent dans la cour ; et, ayant trouvé les mêmes monstres qui avoient toujours le même appétit, il leur distribua le reste de sa provision de bonbons qu'ils

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eurent bientôt expédié. Ils aur oient, je crois, avalé toute la rue des Lombards. Le Prince ne leur donna pas le temps de se reposer; et, ayant trouvé les Suisses dans leur état ordinaire, c'est-à-dire un peu plus que mort-ivres, ils sortirent heureusement. La chaise du Prince se trouva raccommodée et fut l'attendre à la porte de la ville. Ils furent la rejoindre par des chemins détournés; et, étant montés dedans, ils prirent avec rapidité le chemin des Etats de Lumineuse.

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