‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 27 sur 30 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Noces sans effet, ressources de l'amour-propre.

L'amour du Prince qui, pour cette fois, se trouva accompagné de respect, l'empêcha de se mettre dans le cas de connoître le sort fatal que le talisman lui avoit jeté. Après un voyage passé agréablement, et s'être donné toutes les marques innocentes d'une véritable tendresse, ils arrivèrent à la Cour de Lumineuse et y furent reçus avec tous les transports de la joie la plus vive. La Fée leur ht des caresses infinies, quoiqu'elle ne pût perdre le cœur du Prince sans regret. L'impossibilité de le conserver et la joie de voir une union aussi bien assortie

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lui firent prendre son parti en femme raisonnable. Elle fit beaucoup de questions à Luzéide sur les persécutions qu'elle avoit dû essuyer du Génie, et lui parla avec amitié de son inclination pour le Prince, qu'elle témoigna approuver beaucoup. Angola profita des dispositions favorables qu'elle lui montroit et la pria de vouloir bien hâter leur bonheur mutuel, en les unissant par des liens indissolubles. « Je ne m'oppose point à votre satisfaction, dit la Fée, mais je crains quelque revers fatal, suite des prédictions de Mutine. Vous n'avez point encore atteint l'âge auquel les destinées ont fixé la fin de vos malheurs. Différez, si vous m'en croyez, modérez vos empressements et ne formez pas un hymen sous de malheureux auspices. — Quel plaisir prenez-vous, dit Angola, à me causer de nouvelles peines, et quelle foi devons-nous ajouter à des prédictions vagues que la colère a dictées à une femme, plutôt qu'une science certaine de l'avenir?

Ne retardez pas davantage mon bonheur, madame, continua-t-il, et daignez fixer le jour heureux qui doit combler tous mes désirs. » Lumineuse ne put résister à tant d'instances, et elle donna ses ordres pour les préparatifs du mariage et les fêtes qui dévoient les suivre. On envoya demander le consentement du Roi Erzeb-can, et du père de Luzéide, qu'ils donnèrent avec plaisir, charmés réciproquement de

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l'alliance qu'ils contractoient. Enfin l'heureux jour arriva qui devoit couronner la tendresse de ces deux amants. La Reine, les deux époux et toute la Cour se rendirent au temple, couverts des habillements les plus superbes. Ils furent unis aux acclamations de tout le peuple. On remarqua seulement que le Prince répandit de l'encre en signant son nom, et qu'il donna la bague à Luzéide de la main gauche; mais, quoique ces présages fussent terribles, tout le monde chercha à s'étourdir là-dessus, et on ne songea qu'à se livrer aux divertissements qui se pratiquent dans ces sortes d'occasions. Le Prince jetoit des regards ardents, à la dérobée, à Luzéide, et il auroit bien voulu se procurer un quart d'heure d'entretien avec elle pendant la journée; mais l'étiquette du pays ne permettoit pas ces sortes d'éclipsés, et il fut forcé d'attendre avec impatience que la nuit lui permît de se livrer à ses transports. Il reçut les compliments d'Almaïr sur son mariage. Ils ressembloient plutôt à des compliments de condoléance qu'à des félicitations. Il ne put s'offenser de cette agréable plaisanterie, ni blâmer une façon de penser qui avoit été longtemps la sienne. Il fut le premier à badiner avec lui sur son changement et à lui faire part de son impatience.

Le soir on fit un cavagnol, et le Prince, qui aimoit ce jeu à la fureur, joua avec une distraction qui fut remarquée par Luzéide, ci qui

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la plongea dans un état pareil. 11 soupa peu, contre sa coutume, ce qui apprêta à rire aux plaisants de la Cour. Les époux furent obligés de paroître au bal et même de se masquer. Il résista longtemps et ne voulut jamais se mettre autrement qu'en chauve-souris. Il trouva le bal mal éclairé, l'orchestre détestable, les menuets ennuyeux, les contredanses insipides, tous les masques gauches et mal vêtus. Un masque voulut s'aviser, pour divertir son Altesse, de danser la Mariée. Le Prince, qui craignoit tout ce qui pouvoit prolonger la séance, et qui d'ailleurs ne se rappeloit pas d'avoir entendu cet air depuis qu'il étoit au monde, demanda ce que c'étoit ; et l'ayant appris, il lui prit envie d'envoyer le masque à la Bastille repasser les pas de la danse. Enfin, minuit étant arrivé, heureusement pour lui et pour la compagnie, qu'il ennuyoit fort, il disparut avec Luzéide, et ils se retirèrent dans leur appartement pour s'y livrer aux douceurs qui les y attendoient. Angola et Luzéide furent accompagnés par la Reine et les principaux de la Cour, qui leur prodiguèrent les fades plaisanteries usitées en pareille occasion, et qui sont faites pour impatienter les gens les plus retenus. Aussi le Prince n'y tenoit pas et étoit prêt à les mettre dehors par les épaules, quand Lumineuse, s'apercevant de son impatience, se retira en leur souhaitant une heureuse nuit, et toute la Cour suivit son exemple. Angola renvoya à l'instant les femmes destinées

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à déshabiller la Princesse. Il se chargea volontiers de ce soin et ferma les verrous pour se mettre à l'abri de tous les bavardages dont ils eussent été accablés. Enfin, se voyant libre de se livrer à sa tendresse, il s'approcha de Luzéide avec empressement, et commença à la déshabiller avec une précipitation dont ses dentelles et ses habillements se ressentirent, et qui la flatta peut-être davantage que le sang-froid le plus réfléchi. Il interrompit à chaque instant son ouvrage pour l'acabler de caresses. L'amour et la pudeur combattoient dans le cœur de la Princesse, mais le premier étoit plus fort que l'autre et étoit prêt à l'anéantir absolument. Bientôt il la mit dans un état où elle ne pouvoit lui cacher quelques charmes sans lui en laisser voir d'autres. Il ne se rassasioit point de les admirer: il la baisoit et la serroit avec emportement. Enfin, l'ayant absolument déshabillée, il la porta avec rapidité dans le lit ; et s'étant défait de ses habits avec une promptitude extrême, il se précipita auprès d'elle et se livra à toute la violence des transports qui l'agitoient.

Son amour éclata d'abord par les plus tendres caresses; et Luzéide, comme enhardie par l'obscurité, s'y abandonnoit avec complaisance et les lui rendoit avec vivacité. Il parcourut des charmes adorables dont la possession lui étoit assurée. Luzéide, en proie à des désirs inconnus, ne faisoit plus qu'une légère résistance et

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sembloit attendre des éclaircissements sur bien des choses qui lui paroissoient asse^ singulières pour mériter sa curiosité. Déjà ces deux amants, unis étroitement l'un à l'autre, n'avoient plus la force que de pousser des soupirs confus. Angola enflammé chercha à rompre cet obstacle aimable qu'on seroit bien fâché de ne pas trouver; mais à la première tentative qu'il fit pour le surmonter, un assoupissement subit s'empara de ses sens. Il abandonna Luzéide, qu'il tenoit serrée dans ses bras. Il resta auprès d'elle et enseveli dans un profond silence.

Cet événement imprévu surprit la Princesse. En vain voulut-elle l'attribuer aux fatigues de la journée, elle sentoit bien qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire dans un changement aussi subit. Sans être éclairée sur ces sortes de matières, le Prince lui avoit fait voir des transports, qu'elle ne trouvoit point du tout compatibles avec la fatigue et le sommeil ; et sans savoir précisément à quoi ils dévoient aboutir, elle imaginoit en gros que s'ils dévoient être suivis du repos, ils dévoient auparavant servir à des choses qui, à vue de pays, les mettoient dans le cas de le mériter. Il lui fut même aisé de reconnoître que le sommeil du Prince ne les avoit pas absolument anéantis, et qu'il s'éioit endormi sur ses lauriers. Elle passa un temps considérable à peser toutes ces choses dans son esprit, et elle n'étoit pas encore bien d'accord avec elle-même, quand Angola s'éveilla. D'à-

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bord il ne pouvoit concevoir ce qui lui étoit arrivé, et la surprise ne diminua point quand il se fut procuré quelques éclaircissements. Sans être avantageux, il se connoissoit des qualités qui ne cadroient point du tout avec une semblable aventure. Il seperdoit dans les idées que cela lui faisoit naître. Forcé enfin de rejeter cet incident sur la fatigue de la journée et du bal, il chercha à réparer avantageusement le temps qu'il avoit perdu si mal à propos. Ses transports étoient les mêmes. Il accabloit Luzéide des caresses les plus vives, et il la mettoit dans le cas de tout espérer de ces favorables dispositions. Il étoit même dans le cas d'oser sans fatuité s'en promettre les plus heureuses suites. Enflammé de ces préludes charmants, plus piquants peut-être que le plaisir même, il parvint avec la même vivacité jusqu'aux obstacles qu'il n'avoit pas eu le temps de surmonter. « Quel est mon bonheur, dit-il d'une voix étouffée! Recevez, ma chère Princesse, des marques d'un amour qui est capable de... » A ces mots, la parole expira sur ses lèvres, les forces lui manquèrent; il retomba dans l'assoupissement le plus profond. Luzéide, confondue de ce nouvel accident et frustrée de certaines espérances confuses qu'elle n'osoit encore démêler, eut besoin de toute sa grandeur d'âme pour soutenir ce terrible revers. Elle resta quelque temps abîmée dans une rêverie triste et funeste. Enfin, craignant que ces assou-

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pissements réitérés ne fussent les symptômes de quelque indisposition, elle prit asse\ sur sa modestie pour oser réveiller le Prince. « Votre état m'inquiète, mon cher Angola, lui dit-elle en réveillant; votre sommeil ne me paroît point du tout naturel, ou je serois fort trompée ou vous ne vous y entendez pas vous-même dans de certaines circonstances. — Ah ! ma chère Princesse, dit Angola en se réveillant, l'ardeur de mon amour devroit me mettre à Tabri de pareils événements. Si c'était l'ouvrage de la nature, vous vojre% que je n'ai point de reproches à lui faire. Un destin barbare nous poursuit, et les obstacles qui nous séparent sont au-dessus de nos forces ; mais rien n'est capable de ralentir mon ardeur, poursuivit-il en lui prodiguant de nouvelles caresses, et je veux achever de me rendre certain de ma perte, ou n'épargner rien pour mériter mon bonheur. » Bientôt il se retrouva au point fatal où il avoit échoué. La Princesse, pour remplir scrupuleusement ses devoirs, n'épargnoit rien pour lui donner des facilités qui lui auroient paru injurieuses dans une autre occasion. Un mouvement plus fort que lui l'approcha de son bonheur et précipita son infortune. Saisi de nouveau d'un assoupissement fatal, il s'endormit sur des lauriers qu'Un avoit pas encore cueillis. Il se réveilla peu de temps après pour se livrer aux transports de sa rage. Trop certain de son malheur et ne sachantàquoi l'attribuer, puisqu'il avoit tout lieu

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de se féliciter de certains côtés fû. chercha vainement dans son esprit les causes de son désastre et le moyen de le réparer. Ses exploits passés revenoient à sa mémoire et augmentoient l'amertume de ses sentiments. « Par quel sort affreux, s'écrioit-il, suis-je si différent de moi-même dans une occasion où j'eusse voulu me surpasser? Hymen fatal que devoit éclairer l'amour le plus ardent et où ont présidé les noires furies! » Son désespoir étoit monté à un si haut point par l'humiliation qui est attachée à ces sortes d'aventures, que la Princesse se vit obligée de faire tous ses efforts pour le consoler. Ses bontés aigrissoient les malheurs d'Angola. Cependant il étoit trop reconnoissant pour ne pas essayer encore de les mériter. La Princesse se prêta à ses entreprises avec une défiance qui fut justifiée par l'événement. Elles furent suivies du même succès, et la nuit entière se passa dans des vicissitudes de cette espèce. Le jour les surprit plongés dans une rêverie amère. Luzéide, persuadée de l'amour du Prince et convaincue d'ailleurs sur certains points qui parloient en sa faveur, sentoit une pitié tendre pour des malheurs qu'il paroissoit mériter si peu ; et le Prince, confus de son aventure qu'il comparoit à ses triomphes passés, avoit besoin de toute sa modération pour mettre un frein à sa douleur. L'heure du lever étant arrivée, on entra dans leur appartement, et ils furent accablés d'un déluge de fades plai-

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santeries, que le Prince reçut avec un air sombre, qui fut regardé par les agréables de la Cour comme une suite infaillible du mariage. Pour l'embarras qu'on remarqua dans Luzéide, c'étoit une chose toute simple qui ne fit rien soupçonner, et qu'on augmenta encore par mille questions plaisantes qui paroissoient l'intriguer d'autant plus, qu'elle étoit moins dans le cas d1 y répondre. Almaïrvint aussi leur faire sa cour. Dès que le Prince l'aperçut, il l'appela, et le tirant à part avec des yeux où la douleur et la rage étoient peintes : « Vous me voyez furieux, lui dit-il, et hors de moi-même par l'aventure la plus inouïe. » Il lui raconta en même temps tous les événements de la nuit dernière. « Vous me connoissez, lui dit-il, et vous savez que ma réputation est faite de certain côté, de façon à pouvoir aller tête levée. Est-il rien de plus cruel que ce qui m'arrive vis-à-vis d'une femme que j'adore, et à qui j'aurois voulu le moins manquer? — Je suis anéanti, dit Almaïr, des faits que vous me racontez. Il est cependant consolant de n'avoir rien à se reprocher dans de certains cas, mais c'est qu'il y a des esprits mal faits, et qu'un assoupissement qui paroîtroit extrêmement simple après trois mois de mariage perdroit un galant homme de réputation dans cette circonstance- ci. Pour moi, cela me passe; d'autant que vous me dites que votre gloire s" est soutenue d'ailleurs. — Oh ! pour cela, dit le Prince, j'ai l'esprit bien tran-

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quille là-dessus, et je me rappelle peu d'occasions dans ma vie où j'aie pu me promettre plus de triomphe. — Écoutez, dit Almaïr, ou je suis bien trompé, ou il y a du Makis dans tout ceci. Voyez la Reine, et qu'elle vous conseille ce que vous avez à faire. Ne perdez point de temps, les choses qui regardent aussi essentiellement la réputation ne souffrent aucun délai.» Le Prince, selon ses conseils, se rendit chez la Reine. Il lui demanda un entretien particulier, et il étoit en peine en quels termes lui raconter sa disgrâce, lorsqu'elle le prévint. « Je sais vos malheurs, lui dit-elle : ce matin, j'ai consulté mes livres pour connoître les auspices sous lesquels votre hymen a été formé, et quelles en seroient les suites; j'y ai découvert le sort cruel qui vous poursuit. La vindicative Mutine et le cruel Makis causent votre désastre, et je n'y sais qu'un seul remède. Le voici :

Dans l'Arabie heureuse, il demeure un Génie, nommé Moka : il possède une liqueur mystérieuse qui a la force de venir à bout des assoupissements les plus opiniâtres. Il se prêtera à votre guérison, pourvu que vous souteniez l'épreuve qui y est jointe. La Princesse doit vous accompagner, afin que vous puissiez, avant que de sortir de son palais, vous convaincre de votre guérison. Partez sans différer, et comptez sur mon amitié. J'espère dans peu vous revoir dans une situation plus tranquille. » Le Prince la remercia beaucoup de ses bontés;

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et, après avoir pris quelques éclaircissements nécessaires pour son voyage, il fut rejoindre la Princesse, et disposer tout pour leur départ.

Ils prirent la poste le même jour et firent une extrême diligence. Toutes les nuits qu'ils couchèrent en chemin ne se passèrent point sans qu'Angola éprouvât de nouveau jusqu'où pouvoit aller la rigueur de la destinée; mais cela ne lui réussit pas mieux, et ils arrivèrent enfin très las mutuellement de ces sortes d'épreuves, et très aises de les voir prêtes à finir.

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