‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 28 sur 30 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Remède pire que le mal.

Commencement des malheurs et fin de l'histoire.

La ville où le génie Moka faisoit sa résidence étoit riante et fort bien peuplée. L'usage que les habitants faisoient de cette liqueur bienfaisante leur donnoit un air vif et léger. Le Génie seul, il est vrai, avoit le pouvoir d'y attacher une vertu secrète, telle qu'elle étoit nécessaire pour guérir Vinfirmité d'Angola ; mais ses sujets en faisoient usage pour éloigner le sommeil qu'ils regardoient comme un temps dérobé aux plaisirs. La ville n'étoit presque remplie que d'en-

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droits où on débitoit cette agréable boisson, et c'étoit le rendez-vous des gens de toutes espèces. On y voyoit de vieux seigneurs ruinés qui passoient leur vie à fronder le gouvernement et les ministres, et à regretter le temps passé, où le mérite étoit récompensé avec plus de soin. D'un autre côté, côtoient des nouvellistes et des politiques qui pacifioient l'Asie et trouvoient des moyens infaillibles pour concilier les intérêts des princes. Ils débitoient du plus grand sang-froid des nouvelles apocryphes qui prenoient naissance dans leur imagination creuse et dérangée, et qu'ils finissoient par croire à force de les débiter. Ils mettoient des îles en terre ferme, faisoient passer le Gange en Egypte, faisoient battre des armées qui étoient à cent lieues Tune de l'autre, et qui ne dévoient jamais se rencontrer, et étoient prêts à se prendre aux cheveux pour des querelles imaginaires qu'ils attribuoient à des princes qui auroient fort peu récompensé leur zèle. On y voyoit de ces abbés sans bénéfice, de ces magistrats sans charge, à qui il ne restoit de leur état passé que le caractère d'inutilité qu'ils en avoient conservé, et qu'ils avoient grand soin d'entretenir par une vie qui répondoit à leurs inclinations. On y voyoit beaucoup d'officiers réformés qui avoient sauvé quelques lambeaux de leur corps des fureurs de la guerre, et en avoient à peine rapporté de quoi les couvrir. Ils passoient le reste de leur

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vie à traîner leurs béquilles et à manger une modique pension, en disant pis que pendre de ceux qui la leur donnoient. Quelques-uns de ces endroits étoient affectés à des gens soidisant beaux esprits, qui s'arrogeoient le droit de juger de tous les ouvrages nouveaux. Malheureusement pour eux, le public prenoit comme à tâche de casser toutes leurs décisions. Cela n'empêchoit pas qu'ils ne fussent maîtres dans leur tribunal. Ils avoient des poumons admirables, et malheur à qui vouloit disputer avec eux. Il est vrai qu'ils avoient le talent singulier de ne dire rien en parlant beaucoup; mais, en revanche, ils hurlaient les sophismes et les paradoxes, mettoient le poing sous le ne\ à la raison, décidoient de tout sans juger de rien, excitoient un vacarme et une dispute classique, qui mettoient en fuite les gens assez malheureux pour avoir le sens commun.

Le Prince, dans un autre temps, se seroit fort amusé d'un grotesque aussi parfait; mais, occupé de son malheur et du soin de le réparer, il se fit conduire au palais du Génie, à qui il exposa en peu de mots son état et le secours qu'il attendoit de lui. Moka le reçut avec un sérieux affecté, au travers duquel perçoit un souris malin. « Vous me paroissez fatigué, lui dit-il, et hors d'état de soutenir le remède : je vous conseille d'aller vous reposer, et demain je travaillerai à votre guérison. » En même temps il le fit conduire dans un appartement superbe

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qui lui étoit destiné. On voulut mener la Princesse dans un autre, mais ils n'y voulurent pas consentir. En vain on leur représenta que rien n'étoit si misérable que de coucher ensemble : que cela étoit du dernier bourgeois, surtout ayant si peu de chose à y faire. Le Prince glissa sur cette mauvaise plaisanterie et ne voulut absolument point se séparer de Luzéide. On fut obligé de se rendre à leurs volontés, et ils se retirèrent dans leur appartement.

Il est nécessaire, pour l'intelligence de cette véritable histoire, de savoir que Moka étoit intime ami du génie Makis, qui lui avoit confié ses desseins sur Luzéide, la part qu'il avoit à l'aventure du Prince et le désir d'en profiter. Moka se prêta volontiers à ses desseins, et il eut peu de peine à réussir dans sa perfidie. Le Prince et Luzéide, peu après être rentrés dans leur appartement, se mirent au lit. Le génie Makis, attentif à leurs démarches, s'étoit introduit invisiblement dans la chambre et s'étoit caché dans une pendule. Il vit déshabiller la Princesse, et cette vue redoubla son ardeur. A peine furent-ils couchés, que, se servant de son absolu pouvoir, il se plaça sur le chevet de leur lit. De là il se glissa dans l'échelle de rubans qui nouoit le corset de nuit de la Princesse, et attendoit le moment favorable pour exécuter son infâme dessein.

Le Prince étoit ce soir-là plus éveille que de

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coutume : il tenoit à la Princesse les discours les plus passionnés. Elle y répondoit avec complaisance. Le moment remporta ; il crut être à la fin de ses malheurs. « Quels transports vous me faites éprouver, dit-il en la baisant avec tendresse : leur ardeur me fait tout espérer. Daignez les partager, ma chère Princesse, poursuivit-il en les redoublant; peut-être surmonterai-je un destin cruel. Au même instant, emporté par sa passion, il recommença les entreprises qui lui avoient si mal réussi. — Arrêtez, dit Luzéide à demi vaincue ; pouvez-vous oublier nos malheurs et les obstacles funestes? — Je me flatte, dit le Prince (et en même temps il tomba dans un sommeil profond)... de les surmonter », poursuivit dans l'instant le Génie, qui, reprenant son corps et se rendant sensible, se trouva naturellement à la porte du Prince et se prépara à consommer son crime, a Oui, je l'espère, poursuivit-il d'une voix entrecoupée et contrefaite, daignez recevoir les marques de l'amour le plus violent», et dans l'instant il poussa à bout ses criminelles entreprises. Il avoit succédé au Prince si adroitement, que Luzéide ne s'aperçut point de son malheur. « Cher Prince, disoit-elle au Génie, croyant parler à Angola, que me faites-vous éprouver? Quel plaisir inconnu! L'amour seul peut l'exciter...» Le perfide Génie profita de son erreur; il fut heureux, si on peut l'être par un crime. Il l'accabloit des plus vives caresses,

qu'elle lui rendoit de bonne foi. Enfin il passa une partie de la nuit avec elle et se rassasia de délices. Les charmes adorables de Luzéide furent la proie d'un perfide, tandis que le malheureux Angola, plongé dans le sommeil, n'avoit aucun soupçon de son malheur. Enfin, il se réveilla, et le Génie se déroba adroitement, et fut se placer dans une table de nuit, d'où il pouvoit entendre la conversation de ces deux Amants et les soupçons cruels qui pouvoient suivre son crime. Il manquoit ce plaisir barbare à sa vengeance. « Nos malheurs sont toujours les mêmes, dit Angola, et je n'ai plus d'espérance que dans le secours de Moka. — Nous aurions pu nous dispenser de faire ce voyage, dit Luzéide, et les marques d'amour que j'ai reçues de vous m'en prouvent l'inutilité. — Qu'elles sont légères, dit Angola, en comparaison de celles que je brûle de vous donner ! — Je ne sais, dit la Princesse, ce que vous réservez, mais les transports que vous me faites paroître, et que je partage depuis quelques heures sans relâche, ne me laissent pas porter mon imagination plus loin. — Je ne croyois pas mériter de vous une aussi cruelle plaisanterie, dit le Prince, et je ne me serois jamais imaginé que vous voulussiez me rendre responsable des fautes d'un destin cruel. — Que vous les avez bien réparées, reprit Luzéide, et qu'il est difficile de vous refuser un pardon que vous méritez si bien! Je craignois

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un sommeil dont vous avez su vous garantir; et la tendresse que je vous ai marquée par un entier abandon de moi-même ne sauroit assez payer la vôtre. Partons, cher Prince, et renonçons au remède de Moka, il vous est désormais inutile : je vous croirois plutôt dans le cas d'avoir besoin du contraire. — O Ciel ! qu'entends-je? dit Angola consterné. Quel est ce mystère affreux que je ne saurois pénétrer? Quoi, Luzéide, vous avez goûté les plaisirs de l'amour, et je les ai partagés! Quoi, dans ce lit, témoin de la continuité de mon infortune!... Au nom des Dieux, expliquez-vous; je ne puis croire qu'un songe, qui d'ailleurs seroit flatteur pour moi, ait pu prendre asse\ sur votre esprit pour produire une illusion aussi puissante. Quant à moi, il est certain qu'hier au soir mon amour me fit tenter ce qui m'a échoué si souvent; que sur le point de franchir les obstacles qui m'ont toujours arrêté, un sommeil profond m'a saisi, et que je me réveille actuellement. — Quoi! dit Luzéide fondant en larmes, vous désavouez des transports qui faisoient mon bonheur ! N'est-ce pas vous, cruel, que j'ai accablé des plus tendres caresses, à qui j'ai accordé tout ce que j'ai de plus précieux, et qui sembliez ne pouvoir vous lasser de prendre de nouvelles assurances de mon amour? Est-il possible qu'un autre que vous ait cueilli des fruits si précieux, et qui vous étoient réservés par mon amour et par vos droits? Cher

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Prince, ne continuez point à me désespérer par une incertitude aussi accablante. — Luzéide, dit le Prince, il y a ici quelque chose d'extraordinaire : il est aisé de s'éclaircir, un songe ne peut avoir laissé de certaines marques qui n'appartiennent qu'à la réalité. » En même temps il tâcha de se mettre au fait des changements qui pouvoient s'être opérés dans les lieux qui l'intéressoient davantage. Luzéide permettoit à ses recherches une liberté qu'elle ne croyoit pas pouvoir la rendre coupable. Effectivement, soit que les traces d'une intelligence céleste fussent différentes de celles d'un homme, soit que ces sortes de conjectures soient toujours obscures par elles-mêmes, s'il ne trouva pas de quoi se rassurer, il ne trouva rien non plus qui pût constater absolument son infortune. Si quelque chose put augmenter sa douleur, ce fut de reconnoître dans Luzéide une certaine docilité pour des choses auxquelles quelques heures auparavant elle ne pouvoit se résoudre. Ils passèrent le reste de la nuit dans cette cruelle incertitude, et le jour étant venu, le Génie Makis, après avoir joui du barbare plaisir de leur peine, fut raconter à Moka le succès de sa trahison.

L'heure de voir le Génie Moka étant arrivée, ils furent introduits dans son appartement. Le Génie rit apporter au Prince la liqueur mystérieuse à laquelle étoit attachée sa guérison. Il la prit en plusieurs doses; et, pour

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qu'il ne lui restât aucun doute sur son efficacité, on fit lire devant lui par un Secrétaire du Génie, qui étoit affligé d'un bégayement ridicule, deux Discours de V Académie et trois Oraisons funèbres. Le Prince pensa succomber plusieurs fois, mais la vertu du breuvage le préserva, et il en fut quitte pour quelques bâillements. Moka l'assura que, puisqu'il avoit résisté à cette épreuve, il pouvoit désormais se croire fort à l'abri de dormir hors de repos, et lui promit que Luzéide auroit lieu de s'apercevoir de l'efficacité du remède. Il lui offrit d'en faire l'épreuve dans le Palais et d'y coucher encore la nuit suivante. Angola, à cette proposition, frémit d'horreur; mais, déguisant son trouble et feignant d'avoir des affaires pressantes à la Cour de Lumineuse, il prit congé du Génie et sortit pour aller donner ses ordres pour son départ. Il rencontra dans les appartements le Génie Makis qui donnoit la main à la Fée Mutine; il ne put se dispenser de leur faire de ces politesses qui sont d'usage entre les gens du monde. Ils les reçurent d'un air léger et y ajoutèrent quelques plaisanteries détournées, qu'il sentit assez pour se retracer l'idée des malheurs qu'il soupçonnoit. Il eut beaucoup de peine à modérer la fureur qui le saisit à la vue du Génie; et, quoiqu'il ne connût pas la Fée Mutine, sa figure la lui fit deviner dans l'instant. Elle lui fit compliment sur son mariage et ajouta d'un air ironique qu'il

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n'avoit pas tenu à elle de lui lever tous les obstacles. Makis, de son côté, adressa à la Princesse quelques discours à double sens, auxquels elle ne daigna pas répondre. Enfin, Angola, ne pouvant faire éclater une colère infructueuse, et qui d'ailleurs n'avoit point de fondement apparent, perdu dans mille idées qui se croisoient les unes et les autres, prit congé d'eux brusquement et se retira dans son appartement avec Luzéide. Il n'eut rien de plus pressé que de s'assurer de sa guérison. Si la Princesse ne s'y prêta pas avec une expérience bien décidée, du moins en montra-t-elle assez pour redoubler ses inquiétudes, Quant aux autres difficultés qui auroient dû le rassurer, il avoit trop d'amour-propre pour ne s'en pas adresser les premiers compliments.

Après avoir donné quelques moments à leur tendresse mutuelle, ils partirent et arrivèrent en même temps à la Cour de Lumineuse. Elle fut charmée de les revoir et de les savoir délivrés de leur infortune. Le Prince, toujours en proie à ses inquiétudes, en fit part à Almaïr, qui, en homme prudent, quoiqu'il vît à peu près le nœud de l'affaire, joua l'incrédulité et s'attacha à tranquilliser l'esprit du Prince. Le crédit qu'il avoit sur lui et la tendresse extrême que Luzéide lui marquoit lui firent perdre peu à peu ses noires idées, et leur union devint tranquille et fortunée. Il n'y a pas apparence qu'Angola et Luzéide aient eu des lu-

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mières sur cette aventure, et le sort du Prince fut en cela plus heureux que celui de bien des maris, qui sont obligés de dissimuler des certitudes bien plus affligeantes.

Ce trait ne seroit même jamais parvenu jusqu'à nous, si on ne l'avoit su de Makis luimême, qui le découvrit dans sa vieillesse en racontant l'histoire intéressante de ses bonnes fortunes. Si la Fée Lumineuse, par la supériorité de ses lumières, en découvrit quelque chose, elle savoit trop bien son monde pour en faire part à personne. Ces heureux Époux passèrent leur jeunesse à la Cour de Lumineuse. Almaïr fut toujours en grande faveur, auprès du Prince, et peut-être lui fit-il faire quelques faux bonds à l'hymen, qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Quoi qu'il en soit, ils passèrent des jours fort heureux ; et, après la mort du Roi Erzeb-can, ils furent prendre possession de son Royaume, gouvernèrent sagement leurs Peuples, et firent des actions dignes d'être écrites, et qu'une autre plume que la mienne se chargera sans doute de transmettre à la postérité.

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