‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 4 sur 30 · DANS PEU LA PRÉFACE · texte numérisé non relu

DANS PEU LA PRÉFACE

... Quiil rides? mutato nomine, de le Fabula narralur...

(Horat., sat. I, lib. i.)

n carrosse brillant s'arrête devant la porte de la Comtesse de S... : un jeune homme mis magnifiquement en sort, et se fait annoncer en composant ses grâces : «Quoi! il est jour ici, s'écria-t-il en entrant dans l'appartement de la Comtesse. Mais est-ce que je me serois trompé? N'avez-vous pas passé la

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nuit à P... à ce souper divin dont j'étois prié, et que je suis furieux d'avoir manqué? — Eh bien, dit la Comtesse, qu'est-ce que cela prouve? — Ah ! dit le Marquis, je n'imaginois pas vous trouver hors du lit : je comptois sur les fatigues de la nuit dernière. Voilà qui est (ï'uneperfidie horrible, vous vous avisez d'être diligente fort mal à propos. J'avois mille choses à vous dire, je m'étois figuré d'être introduit à votre ruelle, et en conséquence je m'étois arrangé pour mettre beaucoup de tendresse dans notre entretien. Vous me jouez là le tour le plus sanglant... — Que vous êtes fou! interrompit la Comtesse en minaudant. Où avez-vous pris, s'il vous plaît, qu'on ne puisse pas être levé à trois heures après midi? Je vous trouve d'ailleurs fort admirable de paroître outré à l'excès d'une chose qui vraisemblablement vous est fort indifférente. — Je suis fait pour me soumettre à tous vos sentiments, reprit le Marquis d'un ton sérieux, et effectivement vos grâces sont à l'épreuve des veilles et des soupers les plus longs et les plus élégants. Vous avez la fraîcheur de la dévote la plus reposée... — Mais non, dit la comtesse, n'allez pas croire cela, je ne suis point du tout bien depuis quelques jours : j'ai un fonds d'abattement qui me fait peur. — Quelle idée ! reprit le marquis. En vérité, vous êtes au mieux, et vous m'inspirez des choses... A propos, madame, pourrois-je espérer de savoir de vous à quelle fin vous me

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supposez ce fonds d'indifférence pour tout ce qui vous regarde? Pour moi, je n'en reviens pas, je vous croyois persuadée de la vivacité de mes sentiments, et il me paroissoit fort sensé que nous puissions nous arranger en conséquence. — Mais, par exemple, interrompit la Comtesse, ce que vous dites là est d'une noirceur abominable. Je sais que la petite Présidente de M... vous a subjugué : vous êtes partout avec elle, vous Pavez menée au ballet de Versailles, on vous a vu aux François et aux Italiens ensemble, et je crois que vous terminerez tout cela par vous montrer au bal. En vérité, rien n'est plus affiché que ces sortes de choses, et je suis désespérée que vous me croyiez faite pour vous servir de prétexte. — Pour cela, dit le Marquis, voilà des griefs si étranges que j'en suis anéanti. Se peut-il que vous donniez dans des pièges aussi grossiers? Il est vrai que j'ai paru avoir pris la petite Présidente, mais c'étoit pour faire ma cour à son mari, qui est un de mes juges, et à qui on ne peut rendre un service plus essentiel que de le débarrasser de sa femme; d'ailleurs rien n'est si superficiel que notre connoissance, et vous avez des droits si puissants sur mon cœur... En vérité, vous avez là un tour de gorge d'une beauté miraculeuse. — Finissez donc, Marquis, reprit la Comtesse quelques minutes après, vous devenez d'une folie qui ne ressemble à rien. — Ah ! point du tout, madame, dit-il en continuant son exa-

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men, je suis, je vous jure, le garçon de France le plus respectueux... Comme elle est faite, ajouta-t-il en se laissant aller de plus en plus à ses distractions, et tâchant de vérifier ses remarques. — Oh ! pour cela, dit la Comtesse en revenant à elle, je suis outrée de vous voir jouer la comédie aussi imprudemment. Gardez ce rôle pour la Présidente, et dispensez-vous de feindre des empressements dont vous seriez fort en peine de prouver la vérité si j'étois assez folle pour m'y rendre. — Madame, dit le Marquis avec vivacité, si j'étois dans ce cas-là, vous êtes moins faite que personne pour me servir d'excuse. Mais, grâce au Ciel, ma réputation de ce côté-là est sans tache; et si j'étois assez heureux pour que vous voulussiez vous éclaircir si ce n'est point à tort que je m'en fais accroire là-dessus... — Oh! vous me parle\ heureux, interrompit la Comtesse, et vous avez un langage si entortillé, que je ne me crois point du tout faite pour vous deviner. — Parbleu, dit le Marquis, vous avez là une garniture de cheminée superbe, ces cabinets de la Chine sont charmants. Est-ce de la rue du Roule? Pour moi, je suis fou de cette homme-là, tout ce qu'il vend est d'une cherté et d'un rare... — Mais oui, dit la Comtesse, cela est assez bien choisi. — Comment ! dit le Marquis, il y a un goût divin dans tout cela. Voilà des magots de la tournure la plus frappante, entre autres celui-ci : il ressemble comme deux gouttes d'eau à votre

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benêt de mari. — Ah! paix, dit la Comtesse, respectons sa mémoire : j'ai une affaire entamée avec lui, qui fait que je le vois depuis quelques jours. J'ai bondé, j'ai eu des vapeurs, j'ai feint d'être grosse : enfin, je crois que cela me vaudra un attelage de six chevaux soupe de lait, dont je suis folle à en perdre le boire et le manger. — Ah ! vous me désespérez, madame, reprit le Marquis, vous rouvrez une plaie encore saignante. A propos de chevaux, il m'est mort hier un de mes coureurs, qui étoit bien la meilleure bête... Je Pavois gagné au cavagnol. — Quelle folie! dit-elle. Depuis quand joue-t-on des chevaux au cavagnol? — Mais cela n'est point neuf, reprit le Marquis. D'où venez-vous donc pour ignorer qu'à la Cour, quand l'argent manque (ce qui ne laisse pas que d'arriver quelquefois), nous jouons tout, terres, équipages, chevaux, nos femmes mêmes, quand on veut bien se contenter de semblable monnoie ? — Cela est d'autant plus plaisant, dit la Comtesse, que dans ce cas-là vous jouez souvent ce qui n'est déjà plus à vous. — Oh! nous sommes là-dessus, dit le Marquis, d'une philosophie dont rien n'approche. Mais, que vois-je ? Une brochure : Angola, Histoire indienne. Ah! vraiment, voilà du neuf! — Je n'ai pas l'honneur de la connaître. — Je n'ai pas non plus cet avantage, reprit la Comtesse : on me l'a apportée ce matin, et je ne sais trop si je dois la lire. — Il est bien décidé, dit le Marquis, que c'est une

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misère, comme toutes les autres qui ont paru. Je n'en sais pas un mot, et je vais gager de vous dire ce que c'est d'un bout à l'autre. Apparemment qu'il est question de quelque fée qui protège un Prince pour lui aider à faire des sottises, et de quelque génie qui le contrarie, pour lui en faire faire un peu davantage; ensuite des événements extravagants, où tout le monde aura la fureur de trouver V allégorie du siècle, et tout cela terminé par un dénouement bizarre, amené par des opérations de baguette, et qui, sans ressembler à rien, alambiquera l'esprit des sots qui veulent trouver un dessous de cartes à tout. — En vérité, dit la Comtesse, cela est défini au mieux : il n'est pas concevable combien ce que vous venez de dire est frappant. Pour moi, j'en suis si pénétrée que je vais la jeter au feu. — Non, pas cela, reprit le Marquis : en convenant avec vous du frivole de ces sortes d'ouvrages, je vous avouerai que je les lis avec plaisir. Je m'attache à la façon de conter, et plus ces sortes de fonds sont stériles par eux-mêmes, plus je sais gré à l'auteur de les rendre intéressants par la tournure qu'il a l'adresse d'y donner, et je trouve la lecture de ces bagatelles bien moins funeste que celle d'un redoutable in-folio, où l'auteur affiche impunément au commencement de son livre l'Art de penser, et paroît tout le long de son maudit ouvrage moins un homme qui pense qu'un bœuf qui rumine. Aussi n'y tiens-

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je pas, et j'abandonne le perfide in-folio aux vers et à la poussière, dont il doit être nécessairement la pâture. — Eh bien ! dit la Comtesse, voyons si nous soutiendrons la brochure jusqu'à la fin. — Ma foi! madame, je n'ai point une poitrine à l'abri de cela, et à moins que vous n'ayez tonte la guimauve de l'univers à mon service, je ne crois pas franchement que je puisse... — Ah! Marquis, vous vous êtes engagé, reprit la Comtesse, et je vous avoue que vous tri indisposeriez cruellement si vous ne lisiez pas; car, pour moi, vous connoissez ma santé, et vous concevez bien que je ne pourrois... — Allons, madame, dit le Marquis, dussai-je être réduit à l'état le plus déplorable, je vais remplir ma destinée; mais faites défendre votre porte, je vous prie, je ne suis point accoutumé à parler en public, et d'ailleurs vous concevez bien que s'il y a des choses dans ce livre sur lesquelles il soit nécessaire que nous dissertions, il n'est point à propos que ceci soit ouvert à tout le monde comme une conférence. — Effectivement, dit la Comtesse, qu'on dise que je n'y suis pas; et pour que le sacrifice soit complet, si mon mari se présente, qu'on l'assure très positivement que je suis malade à périr, que je n'ai pas fermé l'œil et que je suis au désespoir de ne pouvoir recevoir sa visite. Allons, Marquis, vous pouvez commencer. — J'attends vos ordres, madame, avec la résignation que vous me connoissez, reprit le

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Marquis, et dont j'espère que vous voudrez bien ne pas douter. J'ai même anticipé un peu ma lecture. Comment!... je crois que l'Auteur fait V agréable, voilà une Epître aux petitesmaîtresses ; quoique cela ne soit point du tout fait pour vous, je crois que vous la trouverez assez singulière. Il semble qu'on ait deviné notre position. Il faudra tâcher qu'il ne se trompe dans aucune de ses conjectures. Il s'avise même d'allier la tendresse avec la plaisanterie. (Il lit.) Fort bien... Oh! pour cela, nous l'espérons... Ah! ah! le bon Sire aime les récidives. — Oh! Marquis, vous mimpatiente\, reprit la Comtesse : quoique ce qui est adressé aux petites-maîtresses soit fort éloigné de mon genre, comme je les abhorre, et que je suis leur ennemie jurée, je suis bien aise de voir comme on les drape. — Il n'est rien moins que cela, interrompit le Marquis, on leur offre de l'encens. Ecoutez avec attention, et j'espère que bientôt, pour avoir part aux hommages qu'on leur rend, vous serez tentée d'en augmenter le nombre, b

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