‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Introduction plus nécessaire qu'amusante.

ans une contrée fertile des grandes Indes, dont l'extrême exactitude de nos Géographes modernes est parvenue, en dépit de Strabon et de Ptolémée, à nous faire perdre la véritable situation, régnoit jadis un Roi puissant nommé Erzeb-can, dont les manières et la conduite étoient en tout opposées à celles des Souverains de ce temps-là: il gouver-

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noit ses Etats lui-même et, qui plus est, ses ministres; n'entreprenoit que des guerres justes et les soutenoit avec fermeté; ne mettoit sur ses Etats que les impôts absolument nécessaires et communiquoit familièrement avec ses sujets. La chronique scandaleuse disoit même qu'il n'étoit pas absolument invisible aux Sujettes, ce qu'on admiroit comme un excès de prudence en lui, puisque par ce moyen il réunissoit les suffrages entiers et unanimes des deux sexes, étoit généralement adoré, le savoit et en faisoit son bonheur.

Parvenu à cet âge où les Souverains doivent au bonheur de leurs peuples un choix que la politique règle ordinairement plus que l'inclination, il épousa la Princesse Arsénide, parente du côté gauche de la Fée Lumineuse, Reine d'un pays voisin. Dans ce temps-là, il n'en alloit pas comme à présent : les protections et les alliances puissantes rectirioient et déterminoient les unions les plus bizarres ; aujourd'hui cela paroîtroit monstrueux.

Quoique cet hymen, regardé comme une affaire de convenance de part et d'autre, fût déterminé depuis un certain temps, comme on étoit alors esclave de la forme, on envoya des Ambassadeurs, et on choisit à cet effet, non les plus capables, mais les plus riches Seigneurs de la Cour, à qui on eut soin de donner des Secrétaires entendus chargés de régler les articles du contrat et les intérêts des deux États. On

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laissa aux Ambassadeurs le soin d'avoir des habits superbes, une livrée immense, des équipages au plus leste, et de se ruiner, si bon leur sembloit, pourvu qu'ils fissent honneur à leur maître par un luxe excessif : pour de la capacité on les en tint quitte.

Ils partirent avec un cortège nombreux, arrivèrent à la Cour de la Fée Lumineuse et firent la demande d'une chose accordée depuis quelques années, qu'on leur accorda de nouveau après les formalités requises ; ensuite ce ne furent que bals, comédies, opéra, illuminations, feux d'artifice : enfin toutes ces réjouissances excessives, qui ailleurs se font aux dépens du peuple, ne coûtoient à la Reine de ce pays-là qu'un coup de baguette, tant étoit grand son pouvoir.

Aussi avoit-elle la Cour la plus magnifique et la plus galante de ce temps-là. Les modes du pays donnoient le ton dans toutes les Cours voisines : quant aux manières et à l'éducation, elles y étoient du premier bon, et tous les Princes étrangers, assez heureux pour être connus de la Fée , y envoyoient leurs enfants faire leur académie, pour percer ensuite à la Cour, et y acquérir l'air du monde et de V extrêmement bonne compagnie.

Après quelques jours donnés aux fêtes et aux adieux de la jeune Princesse, elle partit après avoir reçu de la Fée un trousseau magnifique et mille tendres assurances de protection pour

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elle et pour ses enfants. Elle l'assura qu'elle alloit consulter Agrippa et Nostradamus, pour savoir la destinée du premier enfant qui naîtroit de son hyménée, et corriger, s'il étoit nécessaire, la mauvaise influence de sa planète. « Allez, ma chère fille, lui dit-elle en l'embrassant, je vous souhaite un mari raisonnable; c'est tout ce que peut désirer une femme d'une certaine façon : il a été à ma Cour étant jeune, et il y avoit asse^ bien pris : au reste je le crois trop homme du monde pour que vous ne soyez pas extrêmement heureuse avec lui. Je vous donne un équipage et un cortège digne de moi ; mais surtout, ma chère petite, n'oubliez pas d'emmener une femme de chambre coiffeuse et une couturière ; vous allez dans un pays et chez des peuples qui, quoique d'ailleurs les meilleurs gens du monde, sont d'une maladresse achevée : jamais ouvrière n'a su monter une blonde, ni attacher un falbala, ou des quilles; tout ce qu'elles font est d'une moussa* derie et d'un gauche insoutenable : ainsi prenez vos mesures. »

Après cette courte instruction, elle lui renouvela ses caresses, ensuite elle joua un attendrissement léger, et qui ne sort point de la dignité ; en un mot, tel qu'il convient à des personnes de haut rang, qui ne doivent point s'affliger comme le commun des hommes. Pour la Princesse, moins consommée dans l'art de se composer, elle fut attendrie véritablement ;

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elle monta dans sa gondole le cœur serré et sans proférer un seul mot : la douleur pensa lui faire oublier son panier à ouvrage et une petite chienne gredine qui ne la quittoit jamais ; enfin, ayant remis tout en place, elle baissa les stores, et on partit.

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