CHAPITRE III
On ne peut pas contenter tout le monde.
Enfin le temps des couches de la Reine arriva, et quelques jours d'avance les Fées invitées arrivèrent à la file. La Fée Lumineuse se distinguoit, parmi toutes les autres, par la richesse de son équipage et de son ajustement ; elle avoit envoyé ses gens devant à petites journées : pour elle, elle se transporta en un clin
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d'oeil, par son absolu pouvoir, aux portes de la capitale d'Erzeb-can ; et ayant trouvé son monde qui l'attendoit pour faire son entrée dans la ville, elle monta dans sa diligence, peinte en camaïeu d'un bleu obscur : les endroits les plus tendres et les plus voluptueux des Métamorphoses d'Ovide étoient exprimés sur les panneaux ; les moulures étoient d'un or rembruni du dernier goût : elle étoit doublée d'un velours à la Reine lilas, brodée en chenilles couleur de rose et traînée par six chevaux isabelles à crin noir des plus fringants, nattés en bleu et les cocardes de même. Le postillon, encore enfant et d1une figure charmante, ressembloit assez à l'Amour qui mène le char de sa mère. Pour le cocher, il étoit énorme, ainsi que son plumet, son manchon et ses moustaches; en un mot, tel qu'il le faut pour être dans les règles les plus étroites de la mode. Quatre coureurs des mieux tournés précédoient cet équipage, et quatre heiduques d'une taille démesurée l'entouroient : derrière étoient huches cinq ou six grands laquais de figure choisie, et tous l'air insolent, selon les règles.
La Fée étoit dans son équipage, plus parée de ses propres charmes que de son ajustement, quoiqu'il fût des plus galants et des mieux entendus. Elle avoit une robe ouverte couleur de rose et argent, garnie de falbalas et de quilles; la coiffure et les manches de point d'Angleterre d'un goût achevé, la petite oie entière de la
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façoa de la... d'une élégance parfaite, la coiffe avancée; peu de rouge, jouant la physionomie abattue, qui convient à une femme de qualité qui est censée avoir fait un voyage : elle tenoit d'une main une brochure nouvelle, et de l'autre sa lorgnette, et avoit sur ses genoux deux ou trois chats ou chiens qui montroient leur museau à la portière.
Elle arriva au palais d'Erzeb-can au milieu des acclamations de tout le peuple, qui connoissoit sa puissance et l'amitié qu'elle avoit pour le Roi. Elle fut reçue de ce jeune Prince avec des démonstrations de joie extraordinaires. Toutes les Fées qui étoient arrivées depuis quelques jours vinrent lui rendre visite chez elle, où elle resta trois jours pour réparer ses forces, sur sa duchesse à faire des nœuds, sans être obligée de reconduire, ce qui est excédant pour une jolie femme.
La Fée Mutine fut la seule qui ne la vit pas chez elle; elle étoit arrivée quelques jours auparavant et trouva fort singulier que la Fée Lumineuse, la dernière arrivée, ne fût point venue la voir et se fût contentée de se faire écrire à sa porte ; c'étoit une femme d'un caractère altier et féroce, esclave des égards les plus superficiels. Le Roi l'avoit invitée plutôt par crainte de la désobliger en l'oubliant, que par envie de l'avoir. Déjà piquée de la préférence qu'il marquoit pour la Fée Lumineuse, et de la différence de l'accueil qu'il lui avoit
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fait, avec celui qu'elle-même en avoit reçu, elle résolut de ne pas laisser passer cette fête sans y apporter quelque trouble.
Le Roi, pour se concilier tout à fait la bienveillance des Fées qui étoient venues dans son palais, imagina les fêtes les plus galantes : bals, comédies, opéra, tout fut employé, et Lumineuse eut la politesse de les trouver admirables et aussi beaux que ceux de son royaume. Ces plaisirs furent suivis d'une loterie galante, où Ton donna à toutes les Fées des billets qui amenoient chacun des bijoux de grand prix. Le malheur voulut que le lot qui échut à la Fée Mutine fût un miroir de poche garni de pierreries. Elle étoit hideuse an possible, elle avoit une espèce de physionomie à l'envers, où rien ne perçoit qu'une malignité noire et funeste, des yeux caves et éraillés, un nez épaté, une bouche mal meublée et qui sembloit n'être fendue horriblement que pour qu'il en sortît davantage de sottises; une façon de s'exprimer basse et commune, un corps mal fait, point d'air, de taille ni de contenance. La Fée Lumineuse, au contraire, à quelques minauderies près, étoit pétrie de grâces ; petitemaîtresse par état et par choix, elle ne perdoit pas une occasion de railler.
A peine vit-elle le miroir entre les mains de Mutine, que s'approehant d'elle d'un air fin et avec un sérieux affecté : « Le sort n'a point été aveugle, lui dit-elle, madame, en faisant tom-
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ber entre vos mains un meuble qui vous convient si bien : il vous retracera fidèlement des charmes dont tous les cœurs sentent les atteintes, et vous disposera à avoir pitié d'eux, en jugeant par vous-même de la force des chaînes qu'ils portent. — Quels que soient mes charmes, repartit Mutine d'un ton aigre, ils sont exempts d'artifice et de minauderie ; et je ne sais si certaines gens qui se piquent de beauté pourroient se vanter de semblable chose. » Le Roi s'avança ayant entendu ces dernières paroles, et comme il aimoit infiniment l'une et craignoit beaucoup l'autre, il voulut apaiser cette petite dispute ; mais au travers des discours les plus modérés qu'il put employer, sa préférence pour la Fée Lumineuse se faisoit voir si distinctement que Mutine crut que le miroir ne lui étoit point échu par le sort et que c'étoit une pièce où le Roi avoit bonne part : elle dissimula adroitement son dépit, résolue de tirer une vengeance éclatante de cet affront.
L'instant des couches de la Reine étant arrivé, toutes les Fées se rendirent dans sa chambre : elle donna la naissance à un Prince plus beau que le jour. Lumineuse le prit dans ses bras, et les Fées et elles, à l'envi, le douèrent de toutes les bonnes qualités qui font estimer les hommes et adorer les souverains : vertu, courage, esprit, beauté, tout lui fut prodigué. Déjà Erzeb-can nageoit dans la joie, quand la furieuse Mutine, s'approchant tout d'un coup :
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« Vous avez doué le Prince de toutes, les vertus, dit-elle d'un ton terrible, mais vous avez oublié la patience; c'est celle dont il aura le plus de besoin», et, s'approchant de l'enfant, qu'elle toucha de sa baguette : Tu aimeras, lui dit-elle, et ce qui fait le bonheur des autres fera tes plus cruels tourments; les chagrins les plus cuisants te dévoreront, tu verras l'objet de ton amour passer entre les bras d'un autre, tu seras forcé d'y consentir; les doutes les plus affreux te déchireront, et j'espère qu'une certitude plus cruelle encore achèvera ma vengeance. A ces mots elle monta dans un char attelé de six Chats-huants qui parut tout à coup aux yeux de l'assemblée, et disparut dans les lambris, laissant après elle une odeur empestée, et le Roi et toute la Cour plongés dans la dernière consternation.