CHAPITRE IV
A quelque chose malheur est bon.
Erzeb-can ne pouvoit revenir du saisissement que lui avoit causé le discours de la cruelle Mutine; mais la Fée Lumineuse, en qui il avoit beaucoup de confiance, prit la parole et le rassura : « Ne vous laissez pas accabler, lui
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dit-elle, par le chagrin qui vous dévore; ces terribles menaces ne sont pas sans remède; je ne puis, il est vrai, détruire ce qu'une intelligence égale à la mienne a fait ou prévu, mais je puis en adoucir la rigueur et, par les bons conseils, l'attention que je donnerai au Prince votre fils, lui épargner une partie des malheurs dont il est menacé; je veux qu'il soit nommé Angola, qui signifie Sémillant : élevez-le avec soin ; et quand il aura atteint quinze ans, âge où la nature semble vouloir secouer le joug des ténèbres de l'enfance, je le transporterai dans ma Cour. Tous ses malheurs doivent avoir pour principe un attachement sérieux et tendre, ma Cour est Y Antidote le plus excellent contre cette sorte de poison : la variété des plaisirs tiendra son cœur dans une espèce d'équilibre, qui pourra lui faire éluder en partie sa mauvaise destinée, et peut-être osai-je prévoir l'avenir le plus heureux... Il ne m'est pas permis d'en dire davantage : bannissez vos craintes, vous avez en moi une amie tendre et fidèle. » Les autres Fées, chacune selon leur pouvoir, promirent aussi au Roi leur protection et leur assistance pour le Prince son fils; et quelques jours après, elles s'en retournèrent dans leurs Etats. La Fée Lumineuse resta encore quelques jours pour achever de remettre l'esprit du Roi; et sa présence étant nécessaire dans son royaume, elle se sépara de lui et de la Reine, après avoir embrassé tendrement le petit Prince
et le leur avoir recommandé expressément; et, leur réitérant la promesse de venir le prendre à quinze ans, elle disparut à leurs yeux.
Erzeb-can prit un soin extrême de l'éducation de son fils ; la reine l'aimoit avec la dernière tendresse : ils réunirent d'autant plus aisément toute leur affection sur le petit Prince, qu'il fut Tunique fruit de leurs amours; mais si jamais enfant ne fut plus chéri, jamais enfant ne mérita mieux de l'être. Dans ses plus tendres années, des grâces naïves et touchantes perçoient au travers de l'épaisseur des organes de l'enfance : un air de douceur et'de sérénité, joint sur son visage à une beauté parfaite, donnoit les plus heureux présages de son caractère : mais, lorsqu'il eut atteint l'âge de douze ans, et que la raison commença à se développer, quel esprit ! quelle justesse de raisonnement! que d'agréments répandus dans ses moindres actions! Une solidité précoce dans sa façon de penser faisoit aisément connoître les dons puissants et efficaces d'une intelligence céleste.
Bientôt on lui donna les gouverneurs qui passoient pour les plus excellents dans le royaume. La plupart d'entre eux (car ils ne ressembloient pas à ceux d'aujourd'hui) s'acquittèrent fort mal de l'emploi; mais ils avoient affaire à un naturel si heureux et à un esprit si perçant, qu'il devinoit toujours au delà de ce qu'ils vouloient lui apprendre, en dépit des
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termes pédantesques et des phrases obscures dont ils hérissoient leurs leçons; l'un chargé de Tinstruire dans la morale, au lieu de lui en rendre la conception aisée par une diction et une tournure de mots pure et naturelle, s'alambiquoit l'esprit pour l'accabler d'un torrent de phrases élégamment obscures, d'une foule de mots barbares échafaudés l'un sur l'autre, et qui ne renfermoient aucun sens; et après avoir travaillé horriblement pour se rendre inintelligible, il étoit dans le dernier étonnement de voir le jeune Prince, par un effort de son heureux génie, lui répéter en quatre mots naturels et bien amenés une chose que lui-même n'avoit pu éclaircir, en y suant à grosses gouttes, pendant deux heures.
Un autre, chargé de lui communiquer ces heureux talents de la danse et de la musique, qui animent les grâces du corps et caractérisent une bonne éducation, arrivoit d'un air affairé, passoit le temps de sa leçon à sortir successivement tous ses bijoux de sa poche, ou à se mirer avec fadeur dans tous les trumeaux des appartements, y faire des entrechats et des gargouillades, ou repasser quelque contredanse nouvelle du bal de l'Opéra, ou autres sottises semblables. Un autre, se regardant avec complaisance devant un clavecin, cherchoit plutôt à faire briller sa main qu'à former celle de son disciple, fredonnoit un morceau d'opéra à la mode, s'interrompoit dix fois pour tirer cinq
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ou six montres différentes, joitoit Vaffairé et feignoit d'être asservi à la minute. C'étoit Mme une telle qui l'attendoit, qui avoit la fureur de ne chanter jamais qu'au lit; il devoit dîner chez la duchesse de... et avoit promis de passer l'après-dînée à la grille du couvent de... Il seroit obligé de manquer de parole à Tune ou à l'autre, car on n'est pas de fer ; quant au souper, il étoit clandestin au fond d'un faubourg, avec de jolies femmes dont on étoit la coqueluche, et tout cela étoit dit avec un sourire du coin de la bouche et un air de mystère affecté qui mettoit le comble au faquinisme du personnage. Il se levoit ensuite, raccommodoit sa coiffure et son jabot dans le trumeau, et finissoit par apprendre au Prince, d'un air précieux, des couplets méchants et obscènes, qui faisoient pour lors les plus chères délices des ruelles, les lui faisoit répéter en lui demandant le secret, l'assuroit qu'il avoit la main brillante, la voix flûtée, la cadence perlée, entin des dispositions uniques : que, pour lui, il renonceroit incessamment à lui donner des leçons qui devenoient désormais inutiles, et qu'il se borneroit à lui faire respectueusement sa cour; et après l'avoir accablé de fadeurs de cette nature, il sortoit en lui prodiguant des courbettes prosternées, espèce de révérence fort à la mode dans ce temps-là et qui avoit été inventée pour faire le contraste de ceux qui saluoient en financiers, c'est-à-dire avec une légère inclina-
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tion de tête, et qui, quoiqu'elle parût extérieurement, et au premier coup d'œil, plus respectueuse, n'étoit pas moins marquée au coin de la fatuité que la première, vu l'intention des trois quarts des gens de cette espèce.
Le prince, excédé à la mort de toutes les sottises de ces gens-là, étoit prêt quelquefois à les faire jeter par les fenêtres; mais comme il auroit fallu en bonne justice que son châtiment se fût étendu sur toute l'espèce, et qu'il falloit en avoir absolument, ceux-là ou d'autres, il prenoit patience, et ses heureuses dispositions perçoient au travers de tous les obstacles que lui faisoit naître l'impertinence de ces maîtres, qui, gâtés par les Seigneurs de la Cour, dont la manie étoit, dans ce temps-là, de se familiariser avec eux, oublioient peu à peu leur profession et leur origine. Soutenus par la fureur de la mode, il ne se faisoit point de soupers élégants dont ils ne fussent; il étoit du bon ton de les avoir; les jolies femmes se jetoient à leur tête, et ils n'avoient d'embarras que le choix des plaisirs; du reste, faisant fort peu de cas de leurs écoliers, et croyant les honorer infiniment de laisser voir leurs vis-à-vis (car ils en avoient) à leurs portes.
Ceux qui liront cette histoire plaindront à juste titre le Prince d'être tombé entre les mains de ces impertinents; ils seront étonnés avec raison de la prodigieuse différence de la conduite des maîtres de ce temps-là avec celle
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de nos maîtres d'aujourd'hui, qui passent avec justice pour les premiers hommes du monde, et dont la vigilance, l'application, et surtout la modestie, ne laissent rien à désirer pour l'éducation de la jeunesse; mais enfin la nature a dépéri par tant d'endroits, qu'il faut bien qu'elle gagne de quelque côté.
En dépit de tous ces inconvénients, le Prince devint un prodige d'esprit et de talents; la main invisible de la Fée Lumineuse le soutenoit et répandoit sur lui avec profusion tous les dons qui caractérisent un homme aimable. Erzeb-can et la Reine ne pouvoient se lasser de l'admirer et de l'accabler de caresses; tendresse d'autant plus juste qu'elle ne ressembloit pas à celle de ces parents aveugles qui adorent tout dans leurs enfants, jusqu'à leurs défauts les plus marqués et leurs inclinations les plus vicieuses; complaisance fatale qui ordinairement est la cause de la perte de l'idole et quelquefois de ceux qui l'encensent.
Enfin le Prince approcha de l'âge de quinze ans : le Roi et la Reine, se souvenant des promesses de la Fée et certains de la satisfaction que lui causeroit la vue du jeune Angola, virent avec plaisir approcher l'instant de son arrivée.
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