CONTINUATION DU RÉCIT
gues années , et qu'on n'y désignait que par ce surnom^ son nom propre et celui de sa famille ne nous élant pas encore connus.
II était encore dans toute la force de l'âge, et ses membres robuslemcnt constitués auraient annoncé la plus grande vigueur nerveuse, si un embonpoint trop hàtif n'eût commencé à empAter outre mesure, et à recouvrir d'une enveloppe iiasque et graisseuse ses muscles saillans, en déformant ses contours athlétiques et largement dessinés. Cette obésité précoce, ses yeux éteints , sa physionomie morne et abattue, son menton presque entièrement dégarni de barbe, faisaient soupçonner en lui une dégradation de forces, une décadence physique qui semblait devancer l'âge naturel de l'affaiblissement, et donnait déjà à son port, à ses gestes, à sa démarche, toutes les apparences d'une vieillesse anticipée.
Il s'était facilement aperçu de l'accueil froid qu'il avait reçu de nous, et il comprit sans doute (ju'il devait chercher à se faire pardonner l'indiscrétion et l'inopportunité de son introduction , ou plutôt de son intrusion , dans notre cercle volontairement choisi: il crut donc ne pas devoir larder davantage d'acheter le droit d'être admis parmi nous comme auditeur , en
D'AIiD-fiRRAUMAN. 277
payant à l'instant même soji tribut comme raconteur.
Nous parlions encore des êvénemens dont Abd-êl-Qader venait de nous faire le merveilleux récit, et nous convenions, en riant, (ju'il avait bien justifié les diverses parties de son programme d'infortunes; cependant nous le chicanions un peu, en plaisantant sur l'exagération de son annonce, dont un article portait (yz^V/j-'etait mangé lui-même^ tandis qu'il n'avait réellement mangé qu'un morceau de l'animal qui lui avait servi d'enveloppe; « c'était, non sa propre » chair, non de la chair humaine qui lui avait » servi de nourriture, c'était tout simplement de » la chair de chameau. »
— « Moi, s'écria le Gellâbj basané, moi j'ai » aussi un récit à vous faire, et , si vous ne me » trouvez pas indigne de votre attention, vous » verrez que, dans la narration de mes aven- )) tures, c'est bien de chair humaine qu'il est » question , et non de la chair d'aucun animal ; )) ces dents, que vous voyez, ont mâché de la » chair humaine; et, loin de regarder cette cir- » constance qui vous semble si affreuse, comme )) un grand malheur, je me plais à reconnaître » dans mes souvenirs que la fortune sembla )) alors avoir fait avec moi un nouveau pacte
3^8 CONTINUATION DTT RÉCIT
.>» de bonheur, qui durerait peut-être encore, » si, par un contraste bizarre, je ne m'étais )) plus tard montré peu disposé à me laisser dé- )) chirer par d'autres dents à mon tour. »
Nous invitâmes le nouveau narrateur h nous faire part de ses aventures, et nous nous préparâmes à l'écouter dans le plus profond silence.
(( Oui , continua-t-il, oui je fus bien heureux » d'avoir mangé de la chair humaine, mais )) bien plus heureux encore d'avoir refusé d'en » manirer! J'ignore si le Dieu très-haut, qui a » créé le ciel et la terre, les champs fertiles et » les déserts, les pluies bienfaisantes et les ter- » ribles tempêtes, les doux plaisirs de la vie et » la peste, les bons princes et les tyrans, nous » a aussi créés nous-mêmes pour nous détruire )) les uns les autres, nous entr'égorgcr, nous » entre-manger : sur tout cela j'avoue mon » ignorance entière; mais le Dieu de toute » science le sait infailliblement, et en bon mu- » sulman, je trouve que cette conviction me » suffit. En Dieu seul est ma confiance, rien )) n'arrive en cet univers que par ses décrets » incompréhensibles} mais rien n'y peut arriver » que d'après les lois de sa haute sagesse et de » son éternelle préscience. »
D ABD-ÉRRAHMAN. 279
)) Quoi qu'il en soit, mon bonheur a commence » quand j'ai vu et senti les dents destinées à » me dévorer, préluder à leur festin antropo- » phage , et depuis que je me suis refusé aux » morsures des dents qui me déchiraient, le » bonheur a fui de moi sans retour, pour faire » place à un déluge d'infortunes; et voilà , mes » amis, pourquoi je su\s fbit et enfermé avec » vous dans la jnaisoji des fous du Kaire. »
Chacun de nous cherchait à deviner la signification de ces paroles énigniatiques; n'y pouvant découvrir aucun sens, nous nous regardions en silence; et nous n'étions pas loin d'être persuadés qu'en ce moment le Gellâbj se chargeait de justifier pleinement les auteurs, quels qu'ils fussent, de son emprisonnement dans les murs du Môrislân.
Notre curiosité impatiente formaitainsi rapidement mille et mille hypothèses, sans en pouvoir trouver une seule qui nous parût vraisemblable; en voyant nos yeux indécis se fixer tour à tour sur lui ou sur nos voisins, et nos lèvres proférer, à voix basse, quelques murmures d'interrogation et de conjectures , le Gelldbj devina bientôt quelle était notre anxiété. Il sourit, et reprenant la parole': « Ne cherchez pas, nous dit-il , » à trouver l'explication du peu de mots que je
RÉCIT d'auD-ÉRRAHMAN
» viens de vous dire; vous chercheriez vaine- » ment à en pénétrer le voile mystérieux , et » mon histoire que je vais vous raconter, si » vous consentez à m'entendre, vous auiabien- » tôt convaincus que ces paroles, maintenant )> pour vous si incompiéhensibles, étaient plei- » nés de sens et de laison. »
Notre petit cercle se rapprocha avec empressement du nouveau narrateur, dont le récit semblait nous promettre une si riche moisson de laits extraordinaires; tout, dans notre contenance, lui annonça que nous étions prêts à l'écouter; et quand il vit, par notre silence, que notre attention lui était acquise, il commença en ces termes :
AVENTURES DU GELLABY. 28 1
sttrnommi Jf-^i^n'lTaB^.
Jcsuis né dans des contrées bien éloignées du Kaire , mais cependant sur lesquelles a lui, comme sur la faille bien gardée, l'astre brillant de rislamisme. Astrakhan, sur les bords de la mer de Khozai' ' , est la ville où je vis pour la première fois la clarté du jour.
Vous comprenez alors que je suis de race lartare, et non de race africaine, comme semblait \ous l'indiquer le surnom sous lequel je suis connu parmi vous : aussi étais-je blanc autrefois, plus blanc même qu'on ne l'est dans vos pays exposés à une température bien plus ardente que celle de ma patrie; mais le long séjour que mon négoce m'a forcé de faire dans les contrées brûlantes du Soudan' a chanjié entièrement mon teint, devenu maintenant plus basané c|ue le vôtre ; de même les fatigues et les infortunes, dont j'ai étéassailli, m'ont fait vieillir avant le temps : car mes années ne sont pas
' La mer Caspienne , dite aussi mer de Bakou.
' Le pays des Noirs, la Nigritie, l'intérieur de l'Africjue.
a82 AVENTURES
assez nombreuses pour que l'âge vseul ait pu me donner celle apparence de vieillesse et de décrépitude précoce.
Mais, comme le dit un poète persan,
Sur un frôle navire affrontant l'océan, Le vovageur, en proie à la tempête , Craint moins le ciel en feu qui tonne sur sa tète, Que les flots, à sa perte armés par l'ouragan.
De ces montagnes d'eau chaque vague au navire
Lance à l'envi mille assauts mugissans; Chaque flot qui l'attaque, use, affaiblit ses flancs : Plus terrible, un dernier d'im coup va les détruire.
La vie est ce vaisseau; l'homme est ce voyageur,
Que le sort jette en des mers inconnues : Les flots et l'ouragan, le chagrin, les malheurs , L'assaillant à l'envi d'attaques continues
Au flot qui s'écoula succède un flot nouveau.
D'une autre vague une vague est suivie; Chaque coup use , enlève une part de sa vie : Lin dernier la détruit et le pousse au tombeau.
Pourquoi donc , ô mortel ! l'inquiète espérance
Dont ton regard veut sonder l'avenir?
L'espoir t'agite en vain; la vie et ta souffrance Ensemble ont commencé , pour ensemble finir.
Je perdis mes parens étant encoïc trop
DU GELLABY. 283
jeune pour pouvoir apprécier cette perte : un oncle que j'avais, et qui, possédant quelques chameaux, faisait le commerce des caravanes, prit soin de ma première enfonce; il m'emmena avec lui , dès qu'il me crut en état de supporter les fotigues de sfs voyages : j'avais douze ans alors , et sans inquiétude, sans réflexions , sans projets formés , mais agité d'une espérance vague de bien-être, je me lançai avec lui dans la carrière de la vie, où mon inexpérience enfantine ne voyait que des fleurs à cueillir.
Hélas ! un proverbe arabe a dit avec raison : « Le char de l'espérance a plusieurs places : )) S! Tune est pour le voyageur qui y monte , )) les autres sont destinées aux fatigues et aux » inquiétudes qui s'asseoient près de lui, comme » de fidèles compagnes de voyage. »
Je fus loin d'être aussi heureux auprès de mon oncle que j'avais pu l'espérer; hautain , emporté, n'aimant que lui-même, il me traitait moins en parent qu'en esclave, et je trouvai que le pain et les habits qu'il me donnait, étaient payés bien cher par mon humiliation et ma soumission à ses volontés brutales et capricieuses.
Suivant les rivages de la mer, notre cara-
vaiie se dirigea vers le midi, à travers le Daghestan : nous allâmes d'abord à Dcrhcnd, et de là à Bakou ', puis, parcourant le Chirvàn , i'Azerbidjàn et le Djebâl, à Tauris et à Kazuin. Je ne vous ennuierai pas du récit de toutes les courses que nous fiines, pendant plusieurs années, dans les diverses provinces de la Perse et de TArménie ; enfin j'étais âgé de près de vingt ans, lorsque mon oncle , arrivé à Basrah, y vendit ses chameaux et toutes ses marchandises, décidé à entreprendre une branche plus considérable de négoce, et h se livrer en grand au commerce par mer.
Il acheta donc les objets d'échange nécessaires, et fréta un vaisseau qui devait nous conduire à Ormuz, et de là, dans les îles les plus reculées de l'Inde, où il voulait acheter des gommes, des aromates, des tissus de soie, et surtout des épiceries, sur Icsfiuelles il espérait faire un bénéfice considérable.
Notre navigation futd'abordaccompagnée des circonstances les plus favorables; nous avions dépassé les îlols si multipliés et si riches en coiail de l'Archipel de Ma/e, ainsi que l'an-
' C'est du nom de cotte ville que nos anciens géographes avaient appelé la mer Caspienne rîier de Bachu.
DU GELLABY. 285
tique habitation du Phe des vivans ' , la grande et belle ile de Sérandyb; les succès commerciaux déjà obtenus par mon oncle, l'engagèrent à s'avancer plus à l'est, dans des parages presque inconnus , où son négoce devait devenir avantageux, en proportion inverse de l'état de civilisation des habitans.
Un grand nombre de jours se passa sans qu'aucune terre vint nous apparaître, nous ne découvrions de toutes parts sur l'horizon aucune côte, aucun rivage; et la mer devenant de plus en plus houleuse, nous menaçait d'une prochaine tempête.
Elle ne tarda pas a éclater, et brisant nos mats, déchirant nos voiles, arrachant nos cordages, elle emporta notre vaisseau avec une rapidité véritablement épouvantable.
Nous ignorions où ce vent furieux nous portait, et sur quelle plage il nous entraînait à un inévitable naufrage; cette dernière catastrophe ne pouvait manquer d'être prochaine : car la
' Les Orientaux croient qu'Adam a habité l'île de Ceylan , qu'ils nomment Serdm-Dyb , ou Serân-Dyh , c'est-àdire île de Serâm ou de Serdn : on y montre encore, au milieu de l'île, une montagne haute et escarpée, qu'on a nommée le pic d'Adam, et sur laquelle on prétend qu'un rocher présente l'empreinte d'un des pieds de ce patriarche.
(juillc et la carcasse du vaisseau n'avaient pu résister aux combats que lui livraient à la fois l't les vents et les vagues; Teau avait pénétré dans le bâtiment et nous gagnait d'une manière effrayante. Pour comble de malheur, l'équipage, déjà mécontent de sa longue et fatigante traversée, on face de l'élément destructeur qui allait immanquablement consommer notre naufrage, au lieu de réunir ses elToïts pour tenter quelque movon de salut, s'était révolté contre mon oncle , qu'il accusait d'avoir été, par sa cupidité insatiable, la cause fatale de ce désastre et de la perte commune.
Au milieu du sifflement aigu de l'ouragan , des lugubres rugisscmens de la mer courroucée, des sourds roulemens des tonnerres, des éclats exterminateurs de la foudre, mon oncle fut entouré, saisi, poignai'dé et jeté à la mer par ces furieux, qui devaient bientôt l'aller rejoindre dans ce sépulcre immense béant autour d'eux et appelant ses victimes.
Quant à moi, malgré l'infériorité de mes forces, malgré le peu de tendresse que mon oncle m'avait témoigné , j'avais voulu le défendre. Bientôt, saisi comme lui par les matelots rnutinés, je dus la vie à je ne sais quel sentiment de compassion cl d'intérêt que leur inspira
DU GELLABY. 287
sans doute mon jeune âge; ils se contentèrent de nie garotter et de me lier fortement à un des fragmens de nos mâts brisés.
Je ne restai pas long-temps dans cette cruelle situation.
Un éclair, un vaste éclair embrasant l'horizon tout entier au milieu des épaisses ténèbres, argenta au loin les montagnes de l'Océan de sa lueur blafarde: un fracas épouvantable, rebondissant de nuages en nuages, sembla briser la voûte du ciel sur nos tètes ; accourus de tous les points de Tatraosphère, tous les vents conjurés fondirent à la fois sur le vaisseau leur malheureux jouet; tout fut brisé : vaisseau , cargaison , matelots, et moi-même, tout disparut, tout était englouti , et l'abîme referma sur sa proie sa gueule dévoratrice.
Le soleil était déjà au plus haut de sa course, lorsque, lelendemain, je repris connaissance; je regardai autour de moi : le débris du mât, sur lequel j'étais toujours attaché, flottait, en partie engagé entre les racines tortueuses de plusieurs arbres , dont j'ignorais l'espèce, mais dont les troncs énormes, végétant au bord de la mer et même dans ses eaux, avaient produit comme une forêt de branches souples et liantes qui retombaient de toutes parts jusqu'au sol , et
seinblaicnl aller y chercher une place pour s'y attacher par de nouvelles racines.
Je n'aperçus autour (Je moi aucun reste de notre vaisseau; je compris que seul j'avais surxécu, et que l'acte hostile des révoltés envers moi était préi:isément ce (|ui m'avait conservé la vie; le (Vagmenl de mât sur lequel ils m'avaient si étroitement lié, avait seul surnagé, tandis qu'ils s'enfonçaient dans les gouffres de l'Océan : les vagues m'avaient poussé sur cette plage déserte, où, suivant toutes les probabilités , garotté comme je l'étais , et hors d'état de me délivrer de mes liens, je devais nécessairement périr de faim; supplice dont les longues angoisses semblaient bien plus terribles h mon attente que celui de la destruction subite et instantanée h laquelle je venais si miraculeusement d'échapper.
Telle était ma position, telles étaient mes pensées déchirantes, lorsque des voix lointaines retentirent à mon oreille; je ne cliercherai pas il vous exprimer de quelles palpitations de bonheur mon pauvre cœur fut alors agité. Ces voix se rapprochèrent ; ma faiblesse m'avait empêché de pouvoir leur répondre; mais il paraît que j'avais été aperçu.
Bientôt je me vis entouré d'une foule d'hom-
DU GEI.LABY. 289
mes à demi-nus , mais portant le turban musulman ; ils étaient entièrement noirs , et les accens rauques que poussaient leurs gosiers , faisaient entendre à mes oreilles un langage entièrement inconnu, plus semblable aux croassemens des corbeaux qu'aux articulations de la voix humaine.
Cependant ils s'empressaient autour de moi; ils coupèrent mes liens et m'emportèrent sur le rivage tout habillé; car les cordes, dont mon corps avait été ceint , avaient protégé mes habillemens , et je n'avais perdu que mon turban au milieu des vagues.
Us m'étendirent sur le gravier de la rive , dont les cailloux,presque calcinés par les rayons d'un soleil perpendiculaire, eurent bientôt ravivé d'une douce chaleur mes membres endoloris. Leurs regards , épiant les progrès de mon retour à la vie , semblaient témoigner le plaisir qu'ils éprouvaient à me voir reprendre entièment connaissance; un peu d'eau fraîche et quelques alimens eurent bientôt tout-à-fait réparé mes forces ; je pus me lever et faire quelques pas sur le sable.
Alors commença une nouvelle scène , que je ne pus comprendre en ce moment , mais dont je devais plus tard avoir l'explication. Unceicle
se forma autour de moi , et chacun de mes sauveurs venait l'un après l'aulie palper (pielque portion de mon corps, quelquclbis appliquant ses lèvres , et au milieu de ces succions sini^uiières, plus d'une fois je crus sentir quelques légères morsures : chacun des acteurs de cette scène extraordinaire proférait, en me quittant , une courte phrase ininteUigihle pour moi , et cette phrase était bientôt répétée par celui qui lui succédait dans cette espèce de massement, que je crus être une opération chirurgicale employée par mes bienfaiteurs pour rétablir dans mes veines, par une irritation salutaire , le libre cours du sang, et la circulation des esprits nerveux dans mes membres engourdis.
Tous avaient opéré à leur tour; soudain je suis saisi de nouveau, et, entouré de toute la troupe qui poussait de grands cris de joie, je suis entraîné avec violence à travers quelques dunes escarpées; un chemin que nous suivîmes nous eut bientôt conduits à une grande ville qui me parut renfermer une population nombreuse. Je fus déposé au milieu de la place publique , et je ne tardai pas à voir s'approcher de moi plusieurs hommes que leur costume souillé de sang et les couperets affilés dont
m; GFT.T.ABY. 29I
leurs mains étaient années , me firent facilement reconnaître pour des bourreaux.
Je compris que j'étais destiné à être immolé et probablement dépecé ; la prétendue opération chirurgicale n'avait eu vraisemblablement pour but que de rappeler plus promptement les esprits vitaux dans tous mes organes , et de les rendre plus sensibles aux douleurs du cruel supplice auquel j^étais dévoué. Ainsi je n'avais échappé déjà à deux morts imminentes, et qui me paraissaient certaines , que pour en subir une troisième plus imminente et plus inévitable encore sur cette côte inhospitalière.
Je me résignai aux volontés suprêmes du sublime régulateur des mondes, et je ne fis aucune résistance lorsqu'on me dépouilla de tous mes habits. Je fus mis entièrement nu; mais alors la scène changea tout-à-coup de face ; en saisissant et tournant de différens sens les membres de mon corps qu'ils s'apprêtaient à trancher, les exécuteurs aperçurent en moi une marque incontestable que j'étais juif ou musulman ; on se convainquit que j'étais réellement circoncis , et on n'eut plus aucun doute sur ma religion, lorsqu'on entendit sortir de ma bouche la formule sacrée Ldilah êllci Allah ' (il n'y a
' Les paroles arabes de ceUe formule de profession de foi
i>C)2 AVENTURES
pas d'autre dieu que Dieu) que je proférai ù haute yoix, me croyant arrivé au dernier terme de mon existence.
Les préparatifs de mon supplice furent soudainement suspendus : chacun des assislans donnait des marques d'étonnement ; ils se parlaient les uns aux autres, et les accens de leurs voix semblaient me devenir de plus en plus favorables.
Enfin un vieillard vénérable, d'une physionomie affable et bienveillante , fendit la foule et s'approcha de moi : chacun s'était empressé de lui faire place ; cette déférence , ainsi que le manteau d'un tissu de coton, dont la blancheur éblouissante flottait sur son corps noir presque découvert, m'annonçait assez le rang considérable qu'il devait occuper dans la ville , et sa supériorité sur ceux qui m'entouraient.
Il examina lui-même ce qui avait attiré l'attention générale, en parut satisfait; puis, me prenant affectueusement la main et m'adressant quelques mots d'un ton bienveillant, il me releva et ordonna qu'on me rendît mes habits.
Je me hâtai de m'en couvrir, et sans quitter
ont été conservées sacra mcntellement par tous les peuples musulmans , même par ceux dont le langage est le plus éloi- (joé de cet idiome.
DU GELLABY. «qS
sa main protectrice , je fus conduit par lui dans la maison qu'il habitait presque au centre de la ville.
Cette maison était vaste , ornée , et présentait les apparences d'une assez grande opulence. Le vieillard me prodigua tous les soins d'un père pour son fils le plus cher : je cherchai à répondre par mon empressement aux témoignages multipliés de cette affection paternelle. Il s'étudiait , avec une douceur admirable, àm'instruire dans son langage; moi-même j'y employais tous mes efforts, que la bonté céleste daigna bénir : au bout de quelques mois je parvins à le comprendre et à m'entretenir avec lui. Je pus ainsi lui apprendre que mon nom était Bou-Békar^ et que j'étais né dans des contrées bien éloignées , mais dont les habitans étaient zélés musulmans.
Il me conduisit alors aux mosquées et à des promenades , soit dans la ville , soit aux environs ; une teinture noire étendue sur tout mon corps rendait sa couleur semblable , en apparence , à celle des habitans , et je pouvais aller partout avec lui sans être remarqué; mon aventure était presque oubliée.
Les premiers alimens qui m'avaient été offerts avaient été proportionnés à l'état d« fai-
;2t)4 AVENTURES
blesse que m avaient laissé ces secousses si variées : des fruits et du lait avaient été pendant ([uelque temps ma seule nourriture. Quand on crut que je pouvais supporter des alimens plus nutritifs , quelques plats de viande me furent présentés j mais soit que mon estomac en eût désappris l'usage , soit qu'il fût rebuté par les assaisonnemens , cette viande m'avait 'semblé avoir un goût étrange et une saveur nauséabonde : mes dents me semblaient s'amollir en la broyant. A peine en avais-je avalé quelques morceaux , que je fus contraint de les rejeter avec dégoût, et d'en revenir au lait et aux fi'uits dont jusqu'alors j'avais fait ma seule nourriture.
Mon hôte voyait avec chagrin ce dégoût qu'il regardait comme la preuve d'un état maladif, et , pour exciter mon appétit , il me faisait chaque soir apporter les fruits les plus savoureux, et la crème la plus exquise. Un jour il me conduisit dans un grand marché de comestibles, et sa bonté , épiant mes moindres désirs, faisait à l'instant acheter pour moi les fruits les plus rares sur lesquels s'arrêtait ma vue.
Tandis que je portais ainsi de tous côtés mes regards , je vis s'avancer dans l'allée principale plusieurs chameaux , attachés à la file l'un de
DU GELLABY. 296
Faulre, et portant de chaque côté de longs kafcis '. Mes yeux se fixaient sur cette petite caravane, quand mon bienfaiteur s'écria : « Ah! » mon fils , voilà enfin ce qui va tenter ton ap- )) petit , et ce qui conviendra sans doute à ton )j estomac délabré par ta longue diète végétale ; » voilà du gibier bien tendre : c'est véritable- )) ment du fruit nouveau ! »
Je cherchais à découvrir quelles étaient ces primeurs qu'il m'annonçait : je ne voyais dans ces kafàs suspendus aux dos des chameaux, que de petits corps humains entassés, nus, grouillans, se groupant, se roulant, s'entrelaçant les uns aux autres; je reconnus que je voyais de très-jeunes enfans, des petits garçons et des petites filles, dont l'âge ne paraissait pas dépasser celui de quatre ou cinq ans.
Sans être aussi blancs que moi, ces enfans étaient bien éloignés d'être noirs comme les habitans du pays : leur peau était d'une teinte jaunâtre approchant de celle du safran ; mais leurs petits membres, au lieu d'être frais et potelés , comme le sont ordinairement ceux des enfans de cet âge , me semblaient déformés par une maigreur véritablement repoussante.
' Espèces de graudes cages à claiie-voic, formée» des tiges de foliolos de palmier refendues.
a(jt> AVENTURES
Mes yeux restaient fixés sur ce spectacle bizarre : — « Monfils , continua le vieillard , je y) vois que la marchandise te plaît : voici rna )) bourse; achète, je veux te laisser le plaisir )) de faire toi-même tes emplettes. ))
Je ne comprenais rien encore à cette proposition ; mais , ému de compassion , j'ouvris un des kafàs , et je pris dans mes liras l'une après l'autre quelques-unes de ces pauvres créatures; le marchand les mit aussitôt à part , puis s'avancant vers moi : « Faut-il vous les saigner? y) me dit-il, les voulez-vous morts ou vivans?'-> » Je vais vous tes apprêter, comme il faut , sui- » vant la loi , que les viandes destinées aux )) musulmans soient préparées. » Et déjà il avait tiré un large coutelas , et saisissant un des enfans par le cou, il allait y plonger son arme homicide.
ce Non ! non! m'écriai-je en haletant de tery> reur, non , je les veux vivans! »
Eclairé tout-à-coup comme d'une lueur subite , à l'action si imprévue du marchand d'enfans , je fus rapidement rappelé aux souvenirs de ma première arrivée dans ce pays et de la scène qui avait été sur le point de me devenir si fatale.
Comparant ce que je voyais avec ce que j'a-
MT» — IBDIir«ISISI]IliIE«
M Sti oo\xit}-ooui motte ou oioane? » A. 236
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vais vu alors, je compris que j'étais chez un peuple d'anthropophages ; mes sauveurs , si bienveillans , étaient seulement des pêcheurs de chair humaine ; la prétendue opération chirurgicale, le massement excitatif, les succions, les morsures légères de ces bouches , que j'avais cru si bien intentionnées pour moi , ce n'avait été que choix, désignation, dégustation par avant-goût , des morceaux que chacun se réservait de préférence , sensualité gastronomique , prélibation de sacrilège gloutonnerie.
Puis, mes bourreaux d'alors étaient tout simplement les bouchers de la ville : la viande que mes dents et mon palais avaient rejetée, par un instinct antipathique dontj'avais ignoré la cause, c'était de la chair d'hommes mes semblables , et mon interlocuteur présent était un pourvoyeur de volaille humaine destinée à la table des habilans.
c( Je vois, continua-t-il, qUe vous êtes un )) gourmet ; cette viande est en efFet encore » trop maigre et trop appauvrie pour être man- :» gée aujourd'hui avec plaisir : elle serait co- » riace, sans sucs et sans saveur. Mais ayez-en » soin , engraissez-la pendant quelques semaiy) nés : avec une bonne nourriture , qu'elle ait )) bon air et bon exercice , oh ! alors vous la
2t)8 AVE>TURES
)) trouverez tendre sous la dent , et délicieuse » au palais. Avant qu il soit un mois vous m'en » direz des nouvelles; je compte sur des remcr- » ciemens et sur la continuation de votre pra- )> tique. »
Je ne pouvais plus conserver aucun doute; t't je liai conversation avec mon vendeur, afin d'apprendre quelques détails sur un commerce si étrange.
(( Notre vaste pavs , me dit-il , est borné vers )) le nord par un désert inhabitable : au-delà )) sont des peuplades à figures humaines , mais )) qui ne sont certainement que des espèces d'a- :» nimaux; car ils ne sont pas circoncis , et nous )) ne pouvons rien comprendre à leur langage. » Ils habitent des cabanes placées sur des ar- >) bres , pour les mettre à l'abri des serpens et )) autres malfaisans reptiles; ils ne vivent que » de fruits , et nous n'avons aperçu dans leur )) contrée d'autre animal qu'eux.
y) De temps en temps nous allons à la chasse » dans leur pays; mais, quoiqu'ils soient fai- » blés , sans aucune arme , et qu'ils ne nous )) aient jamais attaqués, nous avons soin d'y y> aller en grand nombre et armés de manière )) à empêcher toute résistance; car nous avons y) remarqué que lorsque des chasseurs peu
DL CELLAliT. 12(^9
)) nombreux s'étaient engagés dans l'intérieur, » jamais aucun d'eux n'a reparu.
» Nous avons fait dernièrement une grande )) chasse : dans ma part étaient quelques mâles » et quelques femelles d'un âge fait et parve- )) nus à leur taille ; je les ai vendus les pre- » miers , dans les villes des provinces , et ceux » qui en ont mangé les ont trouvés d'un très- )) bon goût. Les petits me sont restés, et je les » ai apportés au marché de la capitale, où j'esy> pérais trouver des amateurs de viandes dé- )) licates; mais la route, l'entassement, la mau- » vaise nourriture les ont fait étonnamment » maigrir, et je crains de ne pouvoir vendre )) ce qui m'en restera après votre achat , qu'à )) ceux qui voudront avoir la patience de les )) engraisser. Aussi j'en ferai bon marché, et » vous feriez bien de profiter de l'occasion. »
C'étaitbienmon intention, et, après plusieurs débats sur le prix, j'achetai enfin toute la marchandise sans exception, et j'ordonnai de la transporter sur-le-champ à la maison que j'habitais.
Le vieillard m'y avait précédé j pendant la longue conversation que j'avais eue avec le marchand, il m'avait quitté , en m'indiquant lo chemin que j'avais à suivre pour le rejoindre,
3o() AVENTURES
En me voyant arriver avec mes nombreuses emplettes , il se mit à rire : (( Ah ! ah ! mon cher )) fils , me dit-il , je vois que l'appétit t'est enfin » revenu, tu as trouvé viande à ta dent. Mais » sais-tu que tu es un véritable friand : com- » ment , tu as tout acheté ! Tu as donc voulu » faire ta provision de l'année? Allons , tant pis )) pour les autres amateurs de la ville , il faudra )) qu'ils attendent la chasse prochaine ; quant à » celle-ci , ils n'en goûteront pas. »
Heureuxd'avoir pu sauver d'une mortcruelle mes petits animaux^ je m'empressai de leur procurer bonne nourriture, soins et asile convenables. Les pauvres enfans reprirent bientôt et la santé et l'embonpoint ; leurs jolies petites formes redevinrent potelées , gracieuses et élégantes. Je me plaisais à voir leurs doux ébats, leurs jeux enfantins; c'est de ma main qu'ils recevaient leurs alimens, tout ce qui pouvait concourir à leur bien-être et à leur bonheur; aussi ils m'aimaient beaucoup, m'entouraient avec un joyeux empressement, et me prodiguaient leurs tendres et innocentes caresses. J'aimais à les recevoir et à les leur rendre ; je me considérais comme un père au milieu d'une nombreuse famille.
(( Eh bien ! me dit un jour le vieillard mon
DU GELLABY. 3oi
)) bienfaiteur, (a basse-cour est en bon état; » maintenant , quand en mangerons-nous? »
Je frissonnai à cette question inattendue; j'avais tout-à-fait oublié que ces jolis petits enfans n'étaient, aux yeux des habitans, que des viandes destinées à satisfaire leur voracité impie.
« Quoi! m'écriai-je, quoi! vous oseriez man- » ger des créatures du Dieu tout-puissant, sem- » blables à vous et à moi , des êtres humains , » nos frères en création et en espèce , et vous » êtes musulmans! Et vous croyez qu'il n'y a y) pas cC autre dieu que Dieu, et que Mahomet » est son pj'opJiete ! y>
« — Oh ! me répondit-il , comment pour- » rais-je regarder comme de mon espèce des » êtres d'une autre couleur que moi , qui ne » parlent pas ma langue , et qui ne sont pas de )) ma religion. Toi-même , tu le sais, nous t'au- » rions mangé sans scrupule et avec plaisir, si le » Dieu très-haut , qui te favorisait sans doute , )) ne nous eût fait reconnaître que , malgré ta » couleur proscrite, tu étais circoncis et musul- » man ; un circoncis, un musulman, ne pouvait » être qu'un homme comme nous , et la preuve » en est que tu as ensuite appris notre langage : » aussi chacun des habitans a vu en toi un frère, )) et moi je t'ai accueilli en fils.
302 AVKNTIIRES
)) Mais quant à ces petits animaux, que lu » prétends nous assimiler, comprends-tu quel- )) que chose à leurs cris inarticulés, plus sem- » blables au raraai^e des oiseaux qu'au langage ï) humain ? Depuis que tu passes ton temps au )) milieu d'eux, ont-ils appris de toi un seul » mot de notre langue? Vois d'ailleurs leur cou- )) leur, est-ce une couleur humaine? Ils sont » jaunes , les hommes sont noirs. »
(C — Leur couleur ! lui répliquai-je en m'a- )) nimant par degrés, mais Dieu n'a-t-ilpas créé » des hommes de couleurs différentes? Quelle » que soit leur teinte, tous les hommes ne sont- )) ils pas fi'ères? Et Dieu, dans son divin Koran , )) nous ordonne d'aimer nos frères. Leur cou- )) leur!... Mais, moi je suis blanc; Mahomet, )) l'apôtre céleste, Mahomet était blanc, tous )) les patriarches et les prophètes de Dieu étaient )) blancs , ses anges et ses bons génies sont » blancs, Dieu lui-même est blanc; Satan, )) Eblis et les Afrites seuls sont noirs.... »
» — Oh! oh! s'écria mon bienfaiteur en » souriant , voilà une nouvelle doctrine : je ne )) te conseille pas d'aller la prêcher dans la » mosquée de noire ville , elle y trouverait )) des contradicteurs moins tolérans que moi. » Ecoule, je ne disconviens pas que tes raison-
DU GEIXABY. 3o3
» nemens peuvent valoir quelque chose chez les » peuples blancs , s'il y en a comme tu le dis ; )) mais le divin Koran ne parle ni de noirs ni de )) blancs, il parle des fils cVAdaniy «t Adam )) était noir sans aucun doute. Ici nous sommes » tous noirs , nous croyons Mahomet noir, les )) prophètes et les anges noirs j et il m'est im- » possible de ne pas me représenter comme » noir, Dieu lui-même, l'être suprême en beauté )) comme en puissance. Les diables seuls, et les )) mauvais génies, peuvent être blancs : cepen- Tt dant je ne veux pas contraindre et contrarier y> tes préjugés : garde en vie ton petit bétail , je )) renonce à en manger. »
Satisfait d'avoir assuré la vie de mes chers petits enfans , car ils étaient bien mes enfans par l'affection paternelle que je leur portais, je vivais heureux au milieu d'eux ; ils grandissaient, se développaient : les petits garçons étaient charmans, les petites filles devenaient jolies comme les houris promises au paradis des fidèles; malgré les fausses préventions de mon hôte , à mesure qu^ils avançaient en âge , j'avais réussi facilement à leur apprendre nonseulement la langue barbare des noirs, mais encore mon propre langage, c'est-à-dire leturk, l'arabe et le persan que je possédais également.
3o4 AVENTURES
Ma petite famille suffisait à mon bonheur ; mais je fus tout-à-coup pris de la crainte que l'existence de cette pépinière de fleurs étrangères, ou plutôt, comme le disait lui-même mon vieil hôte, de ma vohère de Jolis oiseaux ^ ne parvînt à la connaissance des voraces habilans, et qu'un jour ils ne vinssent malgré moi y faire, dans une chasse facile , les provisions de leur table abominable-
Dès ce moment , le séjour de la maison de mon bienfaiteur cessa de me plaire : je le pressais chaque jour de me permettre de ra'éloigner. Il se refusa long-temps âmes instances j mais, voyant cette idée fixe fortement enracinée dans mon esprit , il y céda enfin , et poussa la générosité jusqu'à me procurer les moyens de sortir secrètement de la ville avec ma petite caravane.
En me quittant, le bon vieillard me tint longtemps embrassé , me donnant le doux nom de fils , et il me remit une forte somme en or pour subvenir aux frais de mon aventureux voyage.
La crainte de rencontrer des chasseurs et des pourvoyeurs de chair humaine m'empêcha de prendre mon chemin à travers le désert ; longeant les bords de la mer, après de longs trajets et de nombreuses stations, j'arrivai enfin
nu GELLABY. 3o5
dans un port de mer qui appartenait à des peuples d'une race bien différente de ceux que je quittais. La population de la ville semblait même partagée en deux races distinctes : les uns étaient blancs comme moi , les autres basanés , mais bien loin d'approcher de la noirceur de mes nègres anthropophages.
Je crus donc n'avoir plus rien à craindre , et abjurant la couleur dont la prudence m'avait couvert jusqu'à ce jour, après un bain convenable , je devins un matin tout-à-fait blanc, au grand étonnement de mes petits compagnons de voyage ; en me voyant presque semblable à eux, ils ne savaient comment exprimer leur joie , et ils me la prouvaient par un redoublement de caresses.
Je trouvai dans cette ville plusieurs vaisseaux chargés , prêts à retourner aux Indes ou en Perse ; je m'embarquai avec ma petite pacotille vivante sur l'un d'eux destiné pour Maskate et pour Ormuz. La traversée fut belle et sans accidens , mais longue et coûteuse ; j'avais avec moi tant de monde , dont j'avais dû payer le passage , et qu'il m'avait fallu nourrir !
En arrivant à Oraïuz, le Reys ' du bâtiment
* Capitaine du navire.
alla à la douane faire la déclaration des passagers et des marchandises qu'il transportait , et il m'y fit inscrire , à mon insu , sous le titre de marchand d'esclaves; je dus payer les droits en conséquence pour ma marchandise dès-lors bien légalement reconnue pour telle.
Je me logeai dans un des principaux karavanserays de la Aille ; à peine y fus-jc installé, que je me vis assiégé par une multitude de chalands qui étaient aussi impatiens d'acheter que moi indécis si je devais vendre. Prétextant la fatigue, je les remis tous au lendemain ; j'étais bien aise d'avoir la soirée et la nuit entière pour réfléchir.
Je réfléchis en eflet :
ce J'avais à ma charge une soixantaine de pe- )) tits garçons et de petites filles; qu'allais-je )) en faire , et qu'allais-je faire moi-même pour » subvenir aux besoins de mon existence?
» Il me paraissait bien cruel de me séparer y> de ces aimables enfans , que j'étais accoutumé )) à chérir, qui avaient pour moi l'afTeclion la » plus tendre : je l'ai dit , j'étais leur père , eux ^) mes enfans bien aimés; les éloigner de moi » c'était disperser ma famille.
y) Mais l'or que m'avait donné si cordiale- )>le bon vieillard noir avait été dépensé pour
^ ' Il
DU GELLABY. So^
» mon scTjour, soit dans le porl de mer, soit » sur le vaisseau 3 les droits exorbitans de la )) douane en avaient épuise le reste ; j'étais logé » dans un karavanseray, où j'aurais à faire de » nouveaux frais dont j'ignorais la quotité fu- » ture , et qui pouvaient être très-dispendieux.
» Le ciel, qui m'avait toujours protégé, sem- )) hlait être venu à mon secours en inspirant au Ti) reys du vaisseau cette déclaration spontanée, » et que j'avais été bien éloigné de provoquer » en aucune manière : grâce à lui j'étais re- » connu, suivant toutes les lois du pays , rnary> chanci d'esclaves , et ma propriété sur ma » marchandise se trouvait constatée suivant » toutes les formes légales , puisque j'en avais )) soldé les droits.
» Cette propriété est bien légitime , je l'ai 5) payée deux fois : une première fois comme )) comestibles au pays des Noirs j une seconde » fois comme objets de com,merce licite , par la )) nourriture , les frais de transport et la taxe » que j'ai acquittée.
)) Si je vends ces esclaves , au surplus , ce » n'est certes pas pour qu'ils soient m,angés ; )) ici , ils n'ont rien à craindre : bien plus , en » leur donnant de nouveaux maîtres , je coni- )) plèle mon bienfait envers eux; car avec moi
3o8 AVENTURES
» ils mourraient bientôt de faim et de misère.
))Je suis pauvre maintenant, et sans res- » source pour moi comme pour eux : demain , » au contraire, je puis, en donnant mon con- )) senlement , d'un seul mot devenir un riche 7) marchand ; ma marchandise est prêle , mes » magasins remplis. Allons, allons, faisons » taire les répugnances , je puis vendre , je dois )) vendre.... je vendrai ! »
Ma foi , je vendis. Le lendemain les acheteurs revinrent plus nombreux encore ; la couleur safî'anée de mes ioWes Jonquilles , loin de leur déplaire, parut au contraire piquer leurs goûts , et aiguillonner leurs caprices.
iSul d'eux ne raésofFrit aux prix que je demandai. Je me défis facilement de la plus grande partie de mes jeunes filles; elles étaient presque nubiles ou près de l'être : et je suis obligé d'avouer que j'eus plus de peine à me séparer d'elles , qu'elles à me quitter ; soit la richesse de leurs acquéreurs , et l'espoir des jouissances du luxe , soit l'amour de la nouveauté et du changement , soit tout autre motif influent sur leurs adieux, ils furent reconnaissans , affectueux même , mais sans démonstration de tendi'esse, de regrets et de chagrin : avant de sortir du karavanseray avec leurs
DU GELLABY. SoQ
nouveaux maîtres , elles m'avaient déjà oublié.
Les moins formées me restèrent avec presque la totalité des jeunes garçons : ma bourse était pleine d'or, et, me regardant dès-lors comme irrévocablement voué au genre de négoce qui venait de m'enrichir en un seul jour, je me décidai à me rendre au Kaire , sûr de trouver chez les Mamlouks un prompt débit de mon fonds de magasin.
Cette fois je pris ma route par terre , et me joignis à une caravane qui se rendait à Baghdad. Dépassant les frontières du Kirmân , nous traversâmes une partie du Laristân pour nous rendre à Chyrâz, dans le Farsistân.
Nous ne fîmes qu'un court séjour dans cette ville autrefois si belle et si célèbre ; les guerres civiles qui agitaient le nord de la Perse en avaient éloigné les principaux habitans , et je n'y trouvai que peu d'occasions de vente. En la quittant nous nous dirigeâmes par Ardjân et Ràm-Hormouz, versAhouâz, dans le Khouzistân; puis, laissant à notre gauche la ville florissante de Basrah, ainsi que les embouchures de l'Euphrate et du Tygre réunis , nous longeâmes la rive orientale de ce dernier fleuve , et nous parvînmes enfin à la grande ville de Baghdad.
3jo
J'y fis quelque séjour : je trouvai à y vendre quelques-unes de mes jeunes filles jaunes , et à les remplacer par desCircassiennes d'une blancheur éblouissante.
Je profitai bientôt du départ d'une autre caravane , qui , traversant l'Yrak-Araby et le Diarbekir, me conduisit par Orfah à Haleb, et de là à Damas. De cette dernière ville au Kaire ma route fut également heureuse , et j'arrivai sans aucun accident dans la grande capitale de l'Egypte.
Au moment où j'y entrai, le grand Aly-Bey ( que le Dieu très-haut lui fasse miséricorde et couvre de bénédictions sa mémoire!) commençait à élever l'édifice gigantesque de son étonnante fortune ; les beys qu'il créait formaient leurs liarems et leurs maisons militaires. Le reste de mes vierges jaunes , avec tous mes jeunes garçons , me furent promplement achetés, et à des prix dont je fus satisfait.
C'est alors qu'entreprenant le commerce des esclaves noirs, je partis pour le Soudan; j'en ramenai au Kaire des caravanes nombreuses de nègres et de négresses , dont la prompte vente ne tarda pas à me mettre en état de recommencer un nouveau voyage , et d'aller m' approvisionner de nouveau.
DU GELLABY. 3ll
Mon long séjour clans le pays des Noirs, mes courses à travers le Désert , tout concourut à changer la blancheur native de mon teint tartare en une couleur bronzée qui me fit regarder comme un de ces Gelldhys amenant leurs esclaves au Kaire de l'intérieur du Soudan. Bientôt , non-seulement on m'appela Gelldby comme eux, mais on me donna plus spécialement et plus particulièrement le surnom ai êl-Gelldbj ; surnom qui fit peu à peu oublier, en le remplaçant , mon véritable nom de Bou-Bekar : et ce surnom, en effet, semblait me convenir d'autant plus que j'occupais presque à moi seul , par mes magasins d'esclaves , l'Okel tout entier des Gelldby s '.
J'avais pris la haute main sur ce commerce , et les autres marchands de l'Okel, forcés de se mettre avec moi en relation pour leur commerce, n'étaient plus que mes subalternes et même mes facteurs ou mes sensals '.
J'étais ainsi parvenu à une prospérité vrai-
• Ohâlel-él-Gellâbyéh } on nomme ainsi l'okel exclusivement consacré à la vente des esclaves. Voyez sur le mot ohel la note page 4i8 du premier volume , et sur les gellâbys ou marchands d'esclaves , la LXXX® note supplémentaire.
" Le sensal est un courtier ; aucune affaire ne se fait dans l'Orient sans leur intervention.
3l2 AVEN':^URES
ment extraordinaire , le Dieu Irès-haut bénissait toutes mes opérations , tout me réussissait; mes cofîVes renfermaient plus d'or que bien des maisons des nouveaux Beys, et môme que celle de plus d'un Juif usurier; on ne parlait dans le Kaire que du riche marchand d'esclaves, Bou-Bckar êl-GelUîhy. Un événement bien simple, bien imprévu vint, comme le vent du Désert , disperser en un instant cet amas de richesses dont l'accumulation m'avait coûté tant de courses hasardeuses, tant de sueurs, de fatigues et d'inquiétudes.
Voilà ce qui m'arriva alors. Mon commerce embrassait également l'achal et la vente des noires et des blanches : j'avais des négresses choisies, de la plus grande beauté; la richesse de leur taille, le galbe voluptueux de leurs formes saillantes et moelleuses , l'élasticité rebondissante de leur embonpoint ,' la fraîcheur inaltérable du tissu de leur peau polie comme le marbre, le feu provocateur de leurs yeux scintillans et passionnés , tout me promettait que les amateurs ne me chicaneraient guère sur le prix que j'en demanderais.
J'avais aussi des beautés d'une autre contrée et d'une couleur bien opposée : la blancheur rosée de mes Circassiennes , le satiné de la
DU GELLABY. 3l3
peau dont étaient revêtues leurs chairs tendres et délicates, l'élégance de leurs charmes du pi us pur albâtre , relevés par la noirceur de leurs longues chevelures , leurs bouches de corail , qui, en s'entr'ouvrant par un doux sourire, laissaient admirer de petites dents nacrées , véritable collier de perles éblouissantes, leurs yeux de gazelles , veloutés et humides , la tendre langueur de leurs regards cai^essans à demi voilés par la frange soyeuse de leurs longs cils, semblaient appeler à la fois la volupté et l'acheteur.
Soit rivalité d'efforts pour attirer les regards, soit instinct antipathique entre deux races si différentes , ces deux classes d'esclaves ne pouvaient se souffrir ; j'avais été obligé de clore chaque espèce dans une ménagerie à part , et souvent même , enfreignant la clôture , elles se livraient entre elles à des voies de fait et à des scènes répétées de violence, que ma grande sévérité pouvait seule chaque jour réprimer.
Dans ce vaste océan de sables, Si féconds en monstres divers , Du palais des Péris ' remparts impénétrables ,
! PÉEi OU plutôt rÉBRT , est le nom que les Persan» donnent à (les génies feminluî >emblable« aux fbk de nos contes populahcs. Les Orientaux placent leur palais dans It Giooittàn, Vojex la LXXIVe noie supplémentaire, à la lin du iroisicinc Tolumc.
3l4 AVENTURES
Le figre el le lion, conqucrans des déserts,
Tels se livrent entre eux des combats implacuble».
Voyez-les, par instinct, lun à l'autre odieux; D'une haine inquiète et jamais endormis , Deviner leur rival avant qu'il s'offre aux yeux ; Flairer eu haletant une trace ennemie, S'élancer sur la piste en bonds impétueux....
Ils se sont aperrus et «léjà chacun d'eux
Saisit l'autre , l'élreint d'une horrible morsure : Ob! comme, en leur fureur qui n'a plus de mesure, Chaque ongle, chaque dent s'acharnant sur tous deux. Multiplie à l'envi blessure sur blessure!
Kf la dent, et l.i griffe ont ouvert chaque flanc,
Leur sang coule, et leur rage est loin d cire assouvie :
Ils dévorent leurs chairs, ils boivent tout leur sang,
Ils expirent ensemble! En leurs débris gisant,
La haine encor frémit et survit à la vie.
Un jour j'entends des cris effroyables; j'accours et je vois une négresse et une Circassienne aux prises.
La Circassienne , belle au-delà de toute expression , était ma favorite ; j'étais presque décidé à ne pas la vendre et à la réserver pour mon harem particulier ; on m'en avait offert des sommes considérables ; préférant le plaisir à l'argent, j'avais toujours refusé de m'en défaire. Combien j'aurais été plus sagement inspiré si je mV^tais hâté de la vendre une des premières ! j
DU GELLABY. 3l5
La négresse , non moins belle dans son espèce , avait aussi été distinguée par moi : j'avais pour elle les mêmes intentions , et j'avais de même refusé les offres par lesquelles on avait essayé plus d'une fois de me déterminer à la vendre.
Chacune d'elles connaissait mes projets, tant à son égard qu'à l'égard de sa compagne : de là était née entre elles la haine la plus implacable , se manifestant en toutes les occasions qu'elles pouvaient saisir.
Les deux rivales avaient réussi à s'approcher , et en ce moment elles combattaient corps à corps.
Acharnées l'une sur l'autre , comme deux bêtes féroces , se renversant , se roulant , s'étreignant , se meurtrissant , se déchirant l'une l'autre , les deux ennemies , de plus en plus furieuses , étaient déjà ensanglantées; leurs ongles avaient tracé dans leurs belles chairs de longs sillons hideux , livides et sanglans. Les cris que j'avais entendus étaient poussés par ma Circassienne tombée sous la négresse qui l'étranglait et lui déchirait la gorge à belles dents , tandis qu'elle-même enfonçait ses dents de perles dans le bras d'ébène de son antagoniste victorieuse.
3l6 ATENTURES
Empoigner un kourbag ' , faire tomber à bras raccomcis une grêle de coups sur le corps presque entièrement nu des deux combattantes, ce fut pour moi l'affaire d'un instant; malgré ce lénitif , les voyant s'animer d'une frénésie nouvelle et refuser de lâcher prise , je m'élançai entre elles, et saisissant les deux léles par les cheveux, je m'efforçai de les séparer.
Elles se quittèrent en effet, mais pour se jeter l'une et l'autre sur moi ; ne reconnaissant plus leur maître , dans leur accès de rage , elles avaient chacune saisi une de mes cuisses dans lesquelles leurs dents imprimaient à l'envi les plus cruelles morsures. Ce fut à mon tour de jeter d'épouvantables cris.
On accourut, on m'arracha d'entre les dents de ces Ghoules anthropophages; une foule nombreuse se précipita autour de moi : un Janissaire qui se trouvait dans l'Okel courut prévenir son Aghâ, et celui-ci se hâta d'accourir lui-même sur le théâtre de cette scène de désordre.
L'Aghâ interrogea les témoins , les délin-
» Voyez sur le lourbag la note page 4^2 du premier volume.
Dû GELLABY. 817
qualités et moi-même , et, son enquête terminée , ordonna que les deux coupables seraient, pour leur punition, vendues à vil prix; il fixa lui-même ce prix à quelques zer-maliboubs » et sur-le-champ acheta la Circassienne au prix que son arrêt venait de fixer. La négresse fut achetée par le Janissaire.
J'étais déjà mordu cruellement : frustré pour quelques mahbouhs ^ de la propriété de deux belles esclaves , dont le prix était mille fois au moins plus considérable, c'était âmes dépens que l'équitable Aghâ les avait punies. Mon malheur ne s'arrêta pas là.
Le Janissaire raconta l'histoire à ses camarades : ceux-ci en firent part à d'autres, et de bouche en bouche elle parvint aux oreilles du puissant Bey Mohammed- Abou-Dahah; on sait combien les voluptés avaient d'influence sur son caractère féroce autant qu'avare, cupide autant que tyrannique. On avait tant vanté la beauté de la Circassienne, qu'il envia la bonne fortune de l'Aghâ, et il ordonna que la belle esclave lui fût amenée. Malgré l'état où son com-
' Le sequin zer-mahboub est une monnaie d'or très-mince valant 180 médins ou environ 6 francs 45 centimes de notre monnaie.
' Mahboub est l'abréviation vulgaire de zcr-mahboub.
3l8 AVENTURES
bat l'avait mise , elle lui plut apparemment , car il la confisqua à son profit.
A peine entrée dans le harem du Bey, encore toute émue de haine et de ressentiment , elle raconta son aventure à son nouveau propriétaire. Avide de vengeance, par un singiilier caprice , ou plutôt par une rancune de jalousie raffinée, ce fut sur moi qu'elle voulut en détourner les coups.
J'ignore de quelle accusation elle put me noircir auprès du Bey; tout ce que je sais, c'est que , d'après ses ordres , la même nuit , mes magasins de l'Okel des Gelldhys furent assaillis, pillés, mes coffres enfoncés, mon or emporté , mes esclaves jeunes et vieilles , belles et laides , noires et blanches enlevées , et moi , encore tout sanglant des morsures de mes deux beautés diaboliques, je fus saisi , garrotté, bâtonné et conduit au milieu de vous, mes chers amis , pour y être déclaré radicalement fou , et en conséquence emprisonné pour toujours dans les murs du Môristân.
ce J'ai cru m'apercevoir , ajouta d'une voix » plus basse le Gelldhy^ que mon extérieur va- » lide et mon apparence de santé florissante
DU GELLABY. SlQ
)) me faisait presque juger par vous comme dé- » placé dans votre société, formée de commen- » saux tous mutilés de quelque partie du corps ; » vos yeux abusés ont pu me considérer comme » un disparate choquant dans une réunion où » aucun de vous n'a apporté son individu tout j) entier. Hélas ! mes chers amis, déjà le frère » de votre captivité et de votre folie , sous cet » autre rapport aussi je suis encore votre frère, » et, après la triste révélation que je vais vous y) faire , vous ne refuserez pas , sans doute , de » me juger digne de l'admission dans le cercle y> des mutilés.
» Apprenez que ma féroce et jalouse amante, y> ma belle et blanche Circassienne, n'avait pas » regardé toutes les infortunes dont je viens de » vous tracer le tableau , comme suffisantes )) pour venger son amour-propre blessé, et me )) punir du partage de mon amour : non con- » tente d'avoir enlevé sa rivale abhorrée à mes )) caresses , dans sa frénésie bizarrement viny) dicalive , elle avait pris l'infernale résolution » de me mettre pour toujours irrévocablement » hors d'état de lui faire jamais succéder de y) nouvelles rivales ! . . .
y) Que vous dirai-je?... Après avoir reçu ma )) copieuse bastonnade, tandis que j'étais encore
AVENTURES DU GELLABY
» si étroitement garrotté, une opération cruelle » exécutée par ses ordres, opération à laquelle )■» je n'ai pu survivre que par la force miracu- » leuse de mon tempérament et de ma cons- )) titulion physique , m'a encore plus mutilé )) que vous.
)) Hélas ! quand l'Ange du jugement m'ap- )) pellera, au grand jour de la résurrection uniï) verselle , il hésitera s'il doit placer le nom )) du pauvre Bou-Beka?' pavïm ceux desmusul- » mans , ou parmi ceux des musulmanes. »
HISTOIRE n'ABD-KRRAHMAN. 321
(Continuation île l'ijistoivc ^'3bîl-rrrûl)màn cl-3i-.l;rtnî)cràuw.
En écoutant l'histoire du malheureux Ahd~ cl-Çader, le borgne, j'avais admiré les vicissitudes extraordinaires qui l'avaient conduit au milieu de nous par de si singulières voies : reconnaissant combien j'avais eu tort de taxer ses premières paroles de folie, j'avais plus d'une fois, pendant sa narration , senti les plus vifs regrets de me trouver renfermé dans le Môristàn ,;^-sans espoir de pouvoir jamais raconter à mon tour aux curieux de la ville des aventures , dont la communication n'aurait pu manquer de plaire à mes anciens auditeurs.
Je n'en maudissais donc que de plus en plus ma cruelle destinée ; les récits du Gellàby, surtout son dernier aveu , me réconcilièrent avec elle. Comparant son sort au mien , je cessai de me plaindre ; je n'avais perdu que mes deux oreilles ; si j'étais boiteux et captif, je m'accoutumais facilement à ma démarche inégale , et rien ne m'empêchait d'espérer que ma captivité finirait un jour. Somme totale, je me trouvais encore heureux de ne pas avoir perdu , avec mes oreilles , la faculté d'entendre , et surtout
IIISTOIRK D ABD-ERRAHMAN.
(l'avoir rencontré clans les compagnons de ma caplivité, des raconteurs^ dont les narrations si variées et si extraordinaires serviraient à me faire passer sans trop d'ennui les temps prolongés de ma réclusion malencontreuse.
C'était au- bossu 3/oMrrt^ qu'arrivait maintenant le tour de nous raconter son histoire : la tournure bizarre et caustique de ses discours , les saillies spirituelles qui le distinguaient dans notre petit cercle , nous faisaient espérer un récit non moins intéressant que ceux que nous avions déjà entendus.
Nous n'eûmes pas besoin de le presser avec beaucoup d'instances , et il commença ainsi la narration dont il nous était redevable.
LA lUGUE MYSTÉRIEUSE. 323
fa iSrtjuc itivstcticu'jr, ou Iro Uoyaçifo mcrucillfiu île ittouiaîi-lc-)l3oâSii.
Que notre ami Ahd-cl-Qader ne s'imagine pas être le seul de notre société que le sort ait fait jouir quelques inslans d'un rang élevé et d'une brillante fortune : moi j'ai été roi tout comme un autre , quoique je n'aie jamais vu la capitale de mon royaume : j'ai été riche , excessivement riche; mais ce n'est pas le sort , c'est ma propre volonté qui m'a dépouillé de mes richesses et de ma couronne.
Tous mes malheurs , et j'en ai eu beaucoup , me sont arrivés , parce que le destin s'est obstiné à exécuter toutes mes volontés, à accomplir tous mes désirs , à m'accorder tous les dons que ma moindre velléité lui a demandés.
«Le bonheur consiste, dit-on, à obtenir tout » ce que l'on désire \ y> hé bien ! moi , plus j'ai été heureux, plus je suis devehu malheureux ; et si j'ai à accuser le sort avec justice , c'est de m'avoir toujours impitoyablement refusé la consolation de la plus petite contrariété, pour modérer un peu ce torrent de faveurs dont il se plaisait à me submerger, et dont les flots, après m'avoir ballotté comme un frêle jouet, m'ont enfin englouti.