A BAGUE MYSTÉRIEUSE
Je vois que mon préambule éveille iléjà volrc altenlion : je bornerai là mon exortie, cl je passe de suite à mes aventures.
Quoique ces aventures soient peut-élre aussi nombreuses et non moins extraordinaires que celles qui. ont signalé la carrière de notre ami Ahd-él-Ç)ader^ je n'ai oublié aucune circonstance des événement qui ont agité mon existence si merveilleusement nomade ; j\ai sur toute ma personne trop de souvenirs vivans pour m'en rafraîchir continuellement la mémoire.
Je suis né à Myt-Rahynéh ' , village assez considérable , situé , comme vous le savez , à peu de distance tics bords tlu Nil, cl qui n'est éloigné du Kaire et de Gyzéh que tl'environ une journée de chemin vers le mitli.
Mon père était un simple fellah de ce village, son nom était Fath- Allah, et son surnom él- Moghrchfy car il n'était pas originaire tl'Egypte : son père, mon aïeul , Ismayl, Ebn-el- Modnd, était né tlans une des tribus qui habitent les montagnes tle Dcien % dans le Moghrchf mais il avait quitté, je ne sais par quelle circonstance , sa patrie , accompagné tle son
' Ce village, ou plulùt ce hameau, est conslruil sur une jiartie tics ruines de l'ancienne IMcnipliis. ' Le mont Atlas.
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juune fils , et était venu se fixer en Egypte , où il était mort, en ne laissant à mon père que ce qu'il avait apporté lui-même clans ce pays, c'està-dire son surnom ^êl-Mohgrehy et son désir de faire fortune.
C'était en effet dans cet espoir que mon grand-père était venu habiter l'Egypte , se figurant cette contrée bénie comme la mer des trésors cachés et îa mine abondante des libéralités de la destinée.
Le métier qu'il y avait exercé ne l'avait pourtant pas enrichi, sans que pour cela l'espoir dont il était excité eût perdu un seul des aiguillons toujours actifs qui animaient son ardeur dans la carrière fatigante qu'il avait choisie. Cette carrière, suivant lui, ne pouvait manquer de le faire parvenir un jour au but heureux de tous ses désirs , et à l'instant même de sa mort, il se plaignait que le sort, envieux, l'arrêtât dans sa course, précisément quand il ne lui fallait plus que quelques efforts pour entrer en jouissance du but si ardemment et si patiemment poursuivi.
On ne sera donc pas étonné que mon père , imbu dès son enfance des opinions et des espérances du vieillard , eut après sa mort continué à se livrer au même métier, mtimemcnt pcr-
T. A BAGt'E MYSTERIEUSE
suadé que tôt ou tard lui ou ses descendans découvriraient enfin ce qui était l'objet de ses recherches opiniâtres.
Vous devinez, je pense, que le métier de mon grand-père et de mon père était celui de dicicheiirs de trésors; aussi mon père, ainsi que mon grand-père qui l'avait lait toute sa vie, passait-il son temps à exécuter au hasard des fouilles soit dans le Désert, soit aux environs de la plaine de Sakarah^ soit dans les sables et les rochers qui entourent les grandes Pyramides.
Malgré toutes ses fatigues, il ne trouvait pas de trésor; cependant ses fouilles continuelles lui faisaient parfois découvrir quelque morceau de métal , quelques bijoux , quelques petites idoles des anciens peuples de Pharaon.
Ces découvertes partielles, semblant lui en promettre de plus considérables , l'encourageaient dans ses travaux , et la vente qu'il faisait de ces objets à quelques voyageurs curieux, ou à quelques francs du Kaire qui en faisaient commerce , lui procurait quelquefois des sommes assez considérables.
J'étais destiné, par mon père, aux mêmes travaux que ceux auxquels il se livrait chaque jour, et je devais avoir en héritage, de lui, les mêmes espérances qui lui avaient été trans-
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mises par mon grand-père ; mais la destinée , qui se fait un jeu de nos projets et de nos calculs, voulut que sans travail et sans fatigue je devinsse maître , moi-même , d'un véritable trésor, trésor d'une valeur inappréciable, mais pourtant d'une nature bien singulière, car c'est à lui que je dois le long cours des adversités dont j'ai été poursuivi dans presque tous les pays de ce vaste univers.
En attendant que l'âge me permît de partager les travaux de mon père , je passais mon temps à jouer avec les autres enfans du village que j'habitais : j'atteignis ainsi sans rien faire , et sans penser à rien , ma seizième année , époque que mon père avait fixée pour m'emmener avec lui dans ses courses, quelquefois prolongées à une distance assez grande de sa demeure habituelle.
Près de Myt-Rahynéh est un vaste étang , ou plutôt un lac triangulaire , borné de tous les côtés par une chaîne de monticules, qu'on regarde communément comme produits par l'accumulation des sables sur les débris de quelque grande ville des anciens temps, détruite et ensevelie par les ravages des siècles : im bois de palmiers couvre ces monticules , et entoure ainsi le lac d'une ceinture verdoyante,
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dont les cimes, se balançant avec grâce audessus des eaux limpides du lac, y reflètent leurs vacillantes images : semblables ainsi à cette couronne des plumes flexibles de l'aulruclio qui forme l'entourage élégant dont s'encadre la surface brillante de ces miroirs, que les femmes du Kaire, et je crois des autres pays aussi, aiment tant à tenir en leurs mains.
C'est dans ce bois que moi et mes jeunes compagnons nous aimions à nous livrer à nos courses et à nos jeux j c'est dans les eaux de ce lac que nous prenions surtout plaisir à nous baigner chaque jour, et à nous exercer en folâtrant à la natation.
Un jour, en plongeant dans l'angle oriental du lac , je louchai involontairement , et par hasard, quelque chose de dur, que ma main saisit machinalement dans le limon sur lequel elle s'était appuyée.
Retournant aussitôt sur le bord, je lavai avec soin la fange épaisse qui entourait comme une croûte l'objet que je venais de découvrir; je ne tardai pas à reconnaître que ce que j'avais trouvé n'était autre chose qu'une bague assez grossièrement travaillée : l'anneau en était de bronze , et le chaton renfermait une pierre noii'âtre, en forme de cachet, presque brute et
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sans poli , mais qui laissait apercevoir quelques caractères ^'ravés sur sa face extérieure.
J'éprouvai une joie enfantine de ma découverte , à laquelle cependant j'étais bien éloigné d'attribuer tout le prix qu'elle avait réellement , et passant aussitôt cet anneau à mon doigt, je continuai de me livrer à ces jeux qui faisaient mon occupation habituelle.
Quelque temps après arriva le jour où mon père devait, pour la première fois, m'emmener avec lui dans ses excursions; mais avant de quitter Mft-Rahyjiéh , avec moi , il voulut me faire connaître à un oncle maternel, que je n'avais pas encore vu et qui habitait le Kaire.
Cet oncle , nommé Ahmed él-Gyzdouy^ était sdys ' du prince Zou-l-fyqar ^ l'un des premiers beys du Kaire , auquel était échu le gouvernement de la riche province de Charqyéh , et mon père désirait me concilier l'amitié de cet oncle, dont il espérait par la suite obtenir pour moi la protection et les bons offices.
Mon père me conduisit donc au Kaire , et me présenta à son beau-frère Ahmed. J'étais jeune alors, brillant de force et de santé : on me trouvait la physionomie agréable et régulière , ma taille était souple et bien conformée ;
' Palefrenier.
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je irélais alors ni bossu , ni bèjjue , ni sourd , ni astlnnaliquc , et un désastreux coup de sabre (que Dieu et le Prophète maudissent à jamais celui qui m'en a gratifié) ne me partageait pas alors le visage d'une manière aussi désagréable.
Je plus à mon oncle; il demanda à me garder quelque temps auprès de lui : mon père y consentit, et il partit sans moi, me laissantlivré au\ transports de la joie que j'éprouvais d'échanger le séjour de notre pauvre cabane et les travaux pénibles auxquels j'allais être condamné , pour les demeures brillantes de la ville grande et magnifique , pour l'oisiveté et les plaisirs du palais que j'allais habiter avec mon oncle.
Je n'avais en elFet rien à faire pendant tout le cours de mes journées; seulement j'aidais un peu mon oncle dans ses fonctions, auxquelles il désirait me former, espérant par là me procurer quelque jour, dans la maison de son maître , des occupations moins fatigantes et plus lucratives que celles qu'aurait pu me promettre mon retour auprès de mon père. Mais le sort fatal avait décidé que je ne suivrais ni la carrière de mon père Falh-yillah ni celle de mon oncle ylhmcd cl-Gjzdouy. Il était écrit sur la table de lumière que je ne serais ni chercheur
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de trésors ni palefrenier d'un bey ; j'étais prédestiné à devenii- sourd, asthmatique, bègue, bossu et fou du Moristân ; déjà , à mon insu , je portais à mon doigt l'arrêt irrévocable de ma destinée.
Un jour de grande fête, et je me souviens parfaitement que c'était celle du Mouled e'n- Naby ', tous les domestiques et les esclaves de la maison , sur lesquels , à l'occasion de la fête, le maître avait répandu ses libéralités, s'étaient réunis et se livraient à la joie et au plaisir. J'étais avec eux, car chacun m'aimait dans la maison , soit à cause de cette amabilité naturelle qu'offre toujours la jeunesse , soit à cause de mon oncle que le Bey son maître traitait avec quelque faveur : le kdteh ' cophte , attaché au Bey, et chargé de tenir le registre des contributions de ses villages, était par hasard présent à notre réunion.
J'étais alors nonchalamment appuyé sur le perron de la cour intérieure , et machinalement, sans penser à rien , je m'amusais à faire tourner et retourner dans mon doigt la bague que j'avais si singulièrement trouvée, et que mon père m'avait laissée , la croyant de nulle
' L'anniversaire de la naissance du Propliète. ' Ecrivain , secrétaire.