‹ Contes du cheykh êl-Mohdy (volume 2)Chapitre 26 sur 49 · PREMIER VOYAGE · texte numérisé non relu

PREMIER VOYAGE

dont il aurait miraculeusement desséche le sol.

Tout n'était pourtant pas entièrement sec dans ce fleuve pétrifié; nous apercevions devant nous quelques petits lacs d'une eau rouj;eàtre et salée, dont les bords, entourés de cjuclques joncs ou roseaux, étaient couverts d'une espèce d'écume blanchâtre et desséchée : j'appris que cette croûte d'écume n'était autre chose que du sel de jiatroun^ ([u'on vient y recueillir à certaines époques de l'année , et que les redevances de cette récolle faisaient partie des contributions attribuées au Bey, notre maîlre

Devant nous et de l'autre côté du ravin , s'élevaient trois couvens de moines chrétiens : l'un d'eux était le monastère à^Eiib(i-Bichdy^ vers lequel nous nous dirigeâmes.

Nous fûmes reçus sans diflicultés dans le monastère qui me parut une véritable forteresse : suivant l'usage qui y élait établi , un grand panier suspendu par une corde à une poulie fut la voie singulière qui servit à nous introduire par une fenêtre très- élevée.

Comme le jour était déjà avancé, ma présentation au savant vieillard qui se nommait él- Qass Makaryous ' , fut i-emisc au lendemain ,

' Le prclie IMacaiic

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et le Jtciteb Ahyfdnyous nie quitta après nVavoir recommandé à quelques moines dont l'apparence était fort sale et les habits vieux et déchirés.

Je ne doute pas que, comme chrétien, le Txdteh n'ait été beaucoup mieux traité par mes hôtes, que je ne le fus moi-même , en ma qualité de musulman.

On me conduisit dans un petit jardin desséché , en partie dallé de larges pierres, et renfermé de toutes parts par de hautes murailles. A peine quelques arbres chélifs et presque sans feuilles y annoncaient-ils une apparence de A'^égétation.

On m'y servit, à terre, quelques plats de bois grossièrement travaillés , ne contenant que des fèves communes et des hoummous ' à moitié cuits, nageant dans une eau saumâtre; l'eau même que l'on me donna à boire avait un goût salé et amer qui déchirait mon gosier, et soulevait dans mon estomac des nausées insupportables.

Après mon repas , on me fit passer dans une salle basse , obscure, humide , en partie taillée dans le roc, ne recevant le jour que par la porte; et la pierre du roc natif, qui formait le

' Pois-cliiches.

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sol (le celle espèce de caveau , lut le seul lil di' repos olFert à mes membres fatii,'ués.

Malijré ma lassitude , je ne pus goûter un instant de sommeil pendant la nuit entière; tandis que les aspérilésde mon tropaustère coussin meurtrissaient mes membres gonilés douloureusement par les faligues de ma longue marche, des tourbillons acharnes de moustiques innombrables et alfamés ne cessaient de m'assaillir de leurs piqûres poignantes sans qu'il me fût possible de m'en préserver. A chaque inslant je sentais passer sur toutes les parties de mon corps, et surtout sur mon visage, ces lézards malfaisans (ju'on appelle boursah, et je tremblais que leur contact ne me communiquât la lèpre '. Le lendemain j'étais plus brisé qu*j\ mon arrivée, ma tête élait enflée au point deme rendre méconnaissable. Mes yeux enflammés et baignés de larmes acres pouvaient à peine s'enlr'ouvrir à travers les chairs tuméfiées qui faisaient saillie autour de leur orbite.

Après un repas en tout semblable à celui de la veille, on me conduisit en pi'ésence du vénérable MakaryoïLs.

' CeUe opinion , à I qjard du lézard ùoursali, est vul|raii'e en Egypte. NOytv. la note, à la liii de ce volume.

l)i: MOLRAD-LE-BOSSL. 33q

Sa taille avait tlu être clcvcc autrefois; maiiilenant elle était courbée par de lonj,'u< s années, son front chauve était luisant et poli comme le marbre d'une colonne ; sa barbe entièrement l)lancbe était touffue et descendait en plusieurs lonij;ucs pointes au-dessous de sa ceinture; une robe brune le couvrait, et un bâton surmonté d'une traverse était placé auprès de lui pour soutenir ses pas affaiblis. Ses pieds étaient nus ainsi que sa tcte , mais si tout en lui annonçait une vieillesse avancée, la vivacité des yeux qu^on apercevait sous le rideau épais des sourcils raides et blancs qui les recouvraient , prouvait que ce grand âge ne lui avait rien enlevé de ses facultés intellectuelles.

Il examina attentivement ma bague, et témoigna quelque surprise en déchiffrant l'inscription qu'elle portait.

« Mon fils, me dit -il, cette inscription est )) écrite en caractères plus anciens que tous les » ouvrages des hommes qui sont paivenus jus- » qu'à nous.

)) Yoici le sens singulier qu'elle présente. »

Cl Que désire Mourad? Qu'il dise, ou qu'il » pense seulement : MOURAD DÉSIRE! tout » ce que désirera Mourad sera accompli. »

«J'ignore, ajoula-t-il, si celui à qui cette

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» bague a appartenu et qui paraît avoir porté » le nom de Mourad ^ dont la si i^nifi cation est » dcsir, comme vous le savez, a eu l'espèce de » puissance que semble annoncer celte inscrip- » lion • mais , s'il l'a réellement possédée , je )) doute qu'elle ail contribué à son bonheur.

)) O mon fds! ce n'est pas la puissance de sa- )) lisfaire tous ses désirs , c'est le courage de les » réprimer et de les renfermer dans de justes )) bornes qui peut assurer notre félicité sur » cette terre. Le coeur de l'homme est insatia- )) ble, un désir satisfait en appelle un autre, et » celui-là contient mille autres désirs, causes )) de nos malheurs j comme le noyau le plus )) petit contient en un espace imperceptible y> l'arbre immense qui bientôt s'élancera jus- )) qu'au nuage , et fera périr par son ombre » toute la végétation qui l'environne : peut-être » même un jour ses branches écraseront les fils » de celui qui l'a planté.

» Modération dans ses désirs , contentement y> de ce que Von possède , voilà la vraie et Ihini- )) que richesse.... r^

J'interrompis le vieillard. c( Respectable maî- )) tre, lui dis-je , à votre âge ces pensées con- )) viennent sans doute j quant à moi, je suis loin » de me sentir disposé à suivre vos pnéceptes;

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)) moi aussi je m'appelle Mourad, et si cette » bague avait la vertu de comraïuniquer à son )) possesseur celte puissance de satisfaire tous » mes désirs ; je suis si fatigué de la route que » j'ai faite pour venir ici , et surtout de l'hospi- » talité que j'y ai reçue , que mon premier be- )) soin serait , n'importe comment et n'importe y) par quelle voie , d'être de retour dans la ma- » gnifîque maison que j'habitais à la place él- » Ezbekyéh du Kaire; voilà ce que Mourad dé- )) SIRE, et je..., »

Je parlais encore , lorsque ma harangue fut subitement interrompue : tout-à-coup je me sentis enlever à travers les airs sans savoir qui m'enlevait , et je me trouvai au même instant jeté dans une salle basse du palais de Zou-lfrqar-Bef^ que j'avais quitté deux jours avant au Kaire : je tombai , comme lancé par le tourbillon d'un ouragan , au milieu même d'un grand plateau de cuivre, autour du quel étaient rassemblés mes anciens commensaux prenant leur repas.

On s'attendait peu à.me voir si tôt de retour : ma chute singulière, et aussi imprévue pour moi que pour eux , avait renversé et brisé tout ce qui couvrait le plateau. Le premier mouvement des convives fut de punir, par une grêle

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de coups, le lort que j'avais fait involontairement à leur îjppétit. Ileureuscmenl mon oncle entendit mes cris; il intervint auprès de mes agresseurs vindicatifs , qui consentirent, d'après ses remontrances, a suspendre leurs mauvais Iraitemens.

Je racontai avec sincérité mon aventiu'e , mais personne ne voulut la croire ; quelquesuns prétendirent même m'avoir aperçu m'élançant méchamment de la porte au milieu des mets, où j'étais tombé, sans doute, disaient-ils, par une espèce de jeu et d'amusement que tous s'accordèrent à trouver condamnable.

Cependant on répara le dégât que mon arrivée surnaturelle et imprévue avait causé, et, sans ajouter foi à mon histoire , on en prit occasion de raconter des récits fabuleux de même naluie, tirés du recueil des Mille et une Nuits ^ où les Génies , les Dives et les Afrites jouent si souvent un rôle sous le règne du khalyfe de Baghdad ', du céMihre Hciroun él-Rachyd\

' Voyez la LXlVe note supplémentaire à la fin du troisième volume.

' Ce kbalj fe , cinquième prince de la dynastie des Abhassides , est trop connu p(jur ({u'unc note soit nécessaire à son sujet : on sait (ju'il était contemporain de Charloniaijne , au- (juel il envoya une ;iinl).i,ssa<lo.

DE .MOl'RAD-Î.E-BOSSU,

Ainsi se passa le reste de la journée : puis, après avoir pris un repas qui me sembla bien préférable à ceux que m'avait oflerts la table véritablement plus que frugale du couvent chrétien , je cherchai , sur des coussins plus commodes que ceux du monastère , le repos dont j'avais été si désagréablement privé pendant toute la dernière nuit , et je ne tardai pas à savourer les douceurs du sommei 1 .

Mon sommeil fut profond , mais agité par des songes délirans et des visions fantastiques ; soit effet de la lassitude du voyage , soit reflet des narrations e;^travagantes que j'avais entendues raconter pendant toute la soirée , l'état où. je me trouvais n'était précisément ni veille ni sommeil j c'était un cauchemar fatigant , dans lequel se déroulaient , devant mon imagination enivrée , mille apparitions sans formes appréciables, mille tableaux vaporeux, échappant à tout souvenir et à toute description.

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