DEUXIÈME VOYAGE
la sensualité la plus capricieuse et la ij;ourmandise la plus recherchée.
Des musiciens et des chanteurs, faisant ententlre les concerts les plus ravissans, complètent ce cortège qui en un instant est rangé autour (le moi , sous les arbres du monticule où j'étais assis.
Je commençais à fiiire usage des premiers plats qui m'étaient présentés d'une manière si miraculeuse; mais je fus interrompu dans celte agréable occupation par l'arrivée des eunuques , des portiers et des gardes du Pacha , qui accouraient sur les traces des déjserteurs, et les forçaient, à coups de bâton et de kourhag ^ de retourner au poste qu'un pouvoir mystérieux leur avait fait abandonner. J'eus ma bonne part dans la distribution que firent les bras terriblement actifs de ces bourreaux dont la colère doublait les forces , et comme je restai le dernier sur le champ de bataille , tous les coups des infatigables batteurs finirent par se réunir contre moi seul.
Ne pouvant résister à tant d'ennemis acharnés et impitoyables , c'est bien naturellement , et sans avoir besoin de réflexion , que mon cœur forma intérieurement le souhait d'être dans un lieu sûr à l'abri de leur rage.
DE MOURAD r.F,-l!OS.SL. 349
J'avais à peine senti naître en mon cœur ce désir si légitime, ([ue j'étais déjà clans un lieu qui me parut clos de toutes parts , où je me crus en sûreté, car mes persécuteurs avaient disparu subitement.
Je n'y étais cependant pas seul, et quoique l'obscurité profonde qui régnait en ce lieu m'empêchât de reconnaître de quelle nature était cet asile qui m'avait reçu si à propos , bientôt les gémissemens et le bruit des chaînes que j'entendis autour de moi m'apprirent que j'étais au fond d'une prison , et que j'avais des compagnons d'infortune.
Je gardai un profond silence pendant le reste de la nuit, et je la passai, sans dormir, en proie à des réflexions qui étaient loin d'être agréables.
Le lendemain matin les prisonniers qui m'environnaient , et dont je faisais bien involontairement partie, m'apprirent que j'étais encore à Baglidad, et que mon asile n'était autre que le plus profond des cachots de la forteresse : ils ajoutèrent que , la veille , ilâ avaient été pris les armes à la main dans une rébeUion contre le Pacha, et qu'ils avaient été tous condamnés à perdre la vie.
Leurs sanglots et leur désespoir redoublé-
.îiH) DEUXIEME \()\AGE
reni, (juantl ils entendirent dans la cour do la prison apprêter les inslrumens de leur supplice, cl (juand le bruit des armes leur annonça l'arrivée des soldats qui devaient les y conduire.
Déjà, à travers un étroit soupirail, ils apercevaient, sur l'esplanade de la citadelle, se dresser les pals ' qui leur étaient destinés, les bourreaux s'apprêter à leur terilble ministère; déjà les portes de la prison s'ouvraient, et les soldats pénétraient dans le cachot pour y saisir les victimes désespérées.
Je n'avais pas le temps de réfléchir sur ma position : quelques instans encore, et j'allais
' On sait assez ce «(u'est le supplice du pal : j'ajoiilerai seulemeut ici les détails sui\ ans (jui sont moins connus. Le pal est en bois , et à peu piès de la grosseur de la jambe : le ])alient peut \ ivre plus ou moins lony-lcmps, suivant qu'il est bien ou mal cmp;'.lé; car la pointe du pieu peut ressortir ou par le dos , entre les deux épaules , sans lésion des organes de la \ie , ou ])ar le milieu de la poitrine , avec lésion com- |ilète; ces deux variantes, qui ont une si grande influence sur la prolongalion de la vie et des souffrances du supplicié , dépendent , soit de l'adresse de l'exécuteur, soit de sa bonne volonté, que la niailnHiieuse viclinie paie quelquefois fort cher. ^
On assure ([u'on a \u des coiidamnés , bien et dûment emlirnchcs suivant toutes les rèijles de l'art suppliciai rc , vivre trois jours entiers sur le j);il!
r)E >IOl I\Al)-I,I>BOSSU.
immanquablement être confondu avec les coupables, puisque je n'aurais pu expliquer comment je me trouvais au milieu d'eux. Sans perdre une seule minute à me lamenter inutilement sur mon sort , et à accuser la destinée , je m'adressai au Génie qui , je n'en doutais plus , m'avait rendu le malheureux jouet de ses caprices.
« Qui que tu sois, m'écriai -je, ô toi cjui )) m'as conduit ici! tires-en à l'instant même ï) l'infortuné Mourad , et transporte- le dans » un lieu assez éloii,mé pour que les bour- » reaux qui le menacent ne puissent lui ins- » pirer aucune crainte! O Génie! c'est là ce » que Mourad désire de toutes les forces de son )) ame : transporte bien loin le malheureux )) Mourad! ))
^/^tigl^lStV