‹ Contes du cheykh êl-Mohdy (volume 2)Chapitre 30 sur 49 · TROISIÈME VOYAGE · texte numérisé non relu

TROISIÈME VOYAGE

L'exécution de ce souhait fut aussi rapitlement accomplie que l'avait été celle de mes souhaits précédens. La prison et les prisonniers, les pals, les bourreaux, les soldats du Pacha disparurent au même instant ; sans m'être aperçu du moindre mouvement de transport, je me trouvai assis tranquillement sur une natte de jonc , peinte de diverses couleurs ; j'étais dans un couvent de Faqyrs idolâtres , auprès d'une grande ville de l'Inde, limitrophe des frontières de la Chine.

Je promenai mes yeux autour de moi pour reconnaîtrema nouvelle retraite; mais, de quelque côté que se tournassent mes regards , ils ne rencontraient que des ligures gigantesques , d'une sculpture si bizarrement hideuse , que j'entreprendrais vainement de vous en faire la description exacte et détaillée.

Tantôt des tètes monstrueuses sans corps, tantôt des corps informes, sans bras, sans jambes et sans têtes : ici, sur un corps d'animal, dix têtes humaines portées par un seul cou, et amoncelées en pyramide : là , sur un corps humain , dix têtes d'animaux féroces et fiuieux :

iVun côté , une statue de femme au corps élégant, à la tête gracieuse, mais dont les épaules, étrangement divisées, laissent sortir vingt bras, tous portant des armes diversement menaçantes : d'un autre côté, les corps accouplés et réunis en un seul groupe , d\m bufTle énorme , d'un tigre tacheté, d'un serpent aux écailles jaunissantes , surmonté de la lête d'un affreux crocodile, aux dents acérées, à la gueule béante j groupe effroyable et surpassant, par sa terrible laideur, les autres statues dont il était entouré.

On eût dit que le sculpteur de ces étranges ouvrages s'était efforcé de rassembler et de grouper ensemble , dans ses chefs - d'oeuvre , non-seulement ce que la nature pouvait lui offrir de désagréable , de difforme et de pénible à la vue , mais encore tout ce que son imagination délirante et déréglée avait pu créer d'épouvantable , de repoussant et d'horrible , par désespoir, sans doute , de parvenir jamais , avec son art impuissant , à représenter un seul des traits immatériels et indescriptibles de la beauté divine , dont il prétendait offrir le portrait aux adorations du peuple.

En effet , ces monstres , ces représentations si hideuses et si dégoûtantes , c'était là les divi-

Page 1