‹ Contes du cheykh êl-Mohdy (volume 2)Chapitre 32 sur 49 · QUATRIÈME VOYAGE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME VOYAGE

Jeux furent à la fois vaincus. LuUanl corps à corps et faisant retentir les échos d'Jiorribles rugisseraens , ces épouvantables animaux se déchiraient l'un l'autre des dents et des griffes, sans lâcher prise. Leur sang ruisselait et inondait la terre ; il ne cessa de couler que quand tous deux, également épuisés, perdirent en même temps les forces avec la vie , et roulèrent inanimés à mes pieds.

Je n'avais plus rien à redouter de mes deux ennemis ; mais j'étais au fond d'un précipice affreux d'où je ne pouvais sortir, et le lendemain la faim commença à me faire souffrir des tourmens qui me semblèrent de plus en plus intolérables.

Elevant les yeux vers les rochers escarpés et arides qui m'entouraient comme une muraille de fer, désirant , mais n'espérant pas y découvrir quelques substances alimentaires , quelle ne fut pas ma joie en apercevant un grand arbre dont la cime était chargée de fruits qui m'étaient inconnus, mais qui à mon estomac affamé parurent devoir être exquis et délicitîux : l'arbre était d'une hauteur démesurée, et le tronc recouvert d'une écorce lisse , sans aucun branchage , ne me permettait guère de croire que je pourrais grimper jusqu'aux fruits

DE MOLRAD-LE-BOSSU. 35g

si vivement désires qui en décoraient le faîte de leurs savoureuses j^uirlandes. ^

La faiiu aiguillonne mon adresse , et centuple mes forces : avec des efforts incroyables , et dont je ne me serais jamais pensé capable, je parviens au haut de l'arbre , et je vais saisir ces fruits que je dévore déjà en idée , quand du milieu de ces fruits mêmes je vois se dresser la tête hideuse d'une hydre effroyable , dont la j,'rosseur monstrueuse paraît sufïire pour m'engloutir tout entier, dont la gueule écumante et les yeux enflammés fixés sur moi semblent me menacer à la fois de mille morts.

Combien je désirais d'échapper sain et sauf à la rage de ce nouveau monstre ! Au même instant, lâchant le tronc que je tenais embrassé, je glissai rapidement le long de l'arbre, et je fus tout étonné d'être parvenu au bas sans m'ê- Ire brisé cent fois tous les membres dans ma chute.

Quel jour et quelle nuit je passai ! Tristement accroupi contre un bloc de rocher, le sommeil n'approcha pas un seul instant de ma paupière : la faim insupportable , la terreur plus insupportable encore, torturaient mon corps et mon esprit.

Je voyais , toujours au haut de l'arbre, l'ef-

3f)0 Qi atrii:me voyage

IVoyablc serpent dont les yeux, semblables aux charbons d'une fournaise embrasée, étaient sans relâche fixés sur moi comme sur une proie assurée; à chaque instant je croyais voir les replis de ses anneaux i^Mj^antesques se dérouler pour s'élancer sur moi; à chaque instant sa gueule hérissée de dents innombrables , et distillant un venin livide, semblait s'entr'ouvrir pour faire de son cloaque empesté mon inévitable tombeau.

Pour combler encore les tourmens de ma funeste position , des miasmes d'une odeur infecte s'élançaient, comme des flèches empoisonnées , des cadavres des deux animaux féroces gisans à mes côtés : cette peste volatile et mortifère viciait par ses émanations fétides le peu d'air qui me parvenait au fond de l'espèce de puits, que formaient autour de moi les roches taillées à pic comme les parois intérieures d'une tour, et qui s'élevaient à une hauteur où mes yeux pouvaient à peine atteindre.

Vous ne serez donc pas étonnés du désir bien naturel que je ne pus m'cmpêcher d'exprimer, d'être délivré et du serpent vivant et des monstres morts, dont la présence était pour moi une double source d'alarmes et de soulfi'anccs.

A peine ce souhait fut-il formé, que l'air et

les roches qui in'entouraienl relentirent des croassemens les plus lugubres et des hurlemens les plus épouvantables.

Les croassemens étaient poussés par une nuée incommensurable de vautours, d'aigles, de milans, de corbeaux d'une grosseur extraordmaire, dont le vol intercepta au-dessus de moi la clarté du jour ; les hurlemens sortaient des mille et mille gueules, d'une armée de chakals et de hyènes affreuses qui , le poil hérissé , les dents affamées, se précipitaient le long des rocs escarpés avec une agilité vraiment incompréhensible.

Les oiseaux de proie se jetèrent sur le serpent mon ennemi , et l'eurent bientôt mis en pièces avec leurs becs et leurs serres aussi durs que l'acier.

Les animaux carnassiers s'élancèrent sur les deux charognes , dont il paraît que l'odeur fétide les avait attirés de tous les déserts d'alentour.

Leur repas ne fut pas long , et quoiqu'ils n'eussent pas encore paru faire attention à moi, je ne doutai pas que leurs voraces estomacs ne mepréparassent unebien fatalesépulture, quand leurs premières proies y auraient été entièrement englouties. '

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(( Grand Dieu ! m'écriai-je , sauve-moi de ce » gouffre de destruction ! Disperse loin de moi )) cette armée d'ennemis dévorans , et con- » duis-moi dans quelque endroit habité, cultivé » par les hommes ! »

Ce cri de détresse extrême était à peine sorti de mes lèvres tremblantes, qu'un tonnerre extraordinaire , et dont les éclats étaient mille fois plus terribles que je n'en avais jamais entendu , retentit dans les nues au-dessus de moi avec un fracas épouvantable : je crus le ciel brisé et écroulé sur ma tête. Les chakals et les hyènes s'enfuirent , les aigles et les vautours s'envolèrent, et je me trouvai, avec un plaisir que je ne puis exprimer, couché sur un gazon verdoyant , dans une campagne riante et fertile.

La vaste étendue qui se déployait devant mes yeux ravis , était au loin couverte d'hommes actifs, occupés à cultiver la terre, qui partout semblait répondre par ses dons à leurs * travaux.

J'étais sauvé : cette fois mon vœu avait été bien entièrement ,' bien loyalement exécuté; mais les éclats de ce tonnerre surnaturel m'avaient rendu entièrement sourd, et vous savez (jue je le suis encore.

(Einquirmc lloyngc ^c «îloitrnîi-lc-iJotJôU.

Je m'approchai des cultivateurs : je leur demandai, par signes, du pain : ils m'offrirent du travail ; j'acceptai l'un et l'autre avec empressement et reconnaissance.

Je fus long-temps heureux avec ces bonnes gens : mes journées actives étaient employées à de rudes fatigues , mais ces fatigues me procuraient toutes les choses nécessaires à mes besoins présens , et l'amitié de tous ceux avec lesquels je vivais ne me laissait aucune inquiétude pour l'avenir. Pourquoi faut-il que ma propre sottise et l'instabilité de mes désirs égarés m'aient fait perdre ce bonheur si simple, mais si constant et si inaltérable!

Un jour., couché dans la modeste mais commode cabane que j'habitais, je me reposais quelques instans , suivant l'usage , pendant la grande chaleur du milieu de la journée. Je sommeillais à demi plutôt que je ne dormais : mes pensées vagabondes erraient , presque à mon insu, sur l'univers entier et sur la destinée si diverse des hommesjqui l'habitent : j'en vms a comparer, dans un examen insensé e( jaloux, ma position heureuse, mais fatigante,

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