‹ Contes du cheykh êl-Mohdy (volume 2)Chapitre 33 sur 49 · CINQUIÈME VO\AGE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME VO\AGE

avec celle des heureux du siècle, avec celle des riches.

c( Que leur sort est fortuné, m'écriai-je: dans )) leur destinée privilégiée , ce que tous mes )) travaux , toutes mes sueurs, ne pourraient » me procurer pendant toute une longue vie , » un peu d'or le leur donne chaque jour. Ah ! » que n'ai-je aussi de l'or, beaucoup d'or !... »

Je parlais à haute \oix , mais je ne pus continuer mon exclamation cupide ; la voix me manqua ainsi que la respiration j un poids extraordinaire me surchargeait l'estomac et tous les membres, et me retenait sous sa masse comme si la montagne de Kaf ' s'était appesantie sui' moi — J'étais comprimé, enterré, écrasé sous une montagne de pièces d'or : ma poitrine en fut aplatie , enfoncée , mes côtes déformées, mes poumons affaissés et flétris, et c'est depuis ce temps, mes chers auditeurs, que je suis resté asthmatique.

« Qu'ai-je désiré ! pensai-je en moi-même. Ce

)) trésor va causer ma mort Ah ! j'aurais dû

» plutôt désirer la puissance, qui donne à la fois )) les honneurs e( la jouissance des trésors ! . . . » Que je serais heureux si j'étais roi/ »

' Yoyez la XW!!!'' noie suppldnicnlaiic à la lin du troisième volume.

DE moi:rad-le-b.ossu.

L'or sous lequel je gémissais enseveli avait déjà disparu j j'étais monté sur lui coursier belliqueux, revêtu d'habits magnifiques, une armée nombreuse m'entourait; j'étais dans les vastes plaines de la Tartarie ; j'étais roi de Samarqand et de Bohhard ' .

' Voyez la LXXXA'* noie supplémentaire, à la fin du troisième volume.

'MU) SIXIÈMK VOWGK

SiririiK Uovnnr &r ii1oiirali-lc-lî096u.

J'étais roi; mais le moment précis de mon avènement à ce rang suprême avait été bien mal choisi par le caprice de ma destinée fantasque : j'ai dit que j'étais entouré (rujw armée , j'aurais dû dire de deux armées.

On se battait autour de moi avec acharnement , les morts et les mourans étaient au loin amoncelés dans la plaine, le sang ruisselait de tous côtés en (orrens semblables au débordement de notre fleuve béni '. Les soldats qui défendaient ma cause royale étaient enfoncés, vaincus , taillés en pièces : je n'étais plus' entouré que de rebelles , et j'étais face à face avec un usurpateur audacieux, plein de force et de rage ; son cimeterre sanglant, déjà teint du sang de mes sujets fidèles , était , près de frapper, suspendu sur ma tcte.

Le désir d'échapper au coup fatal qui menaçait SI inévitablement ma vie fut en mon ame aussi rapide que la foudre qui, en un clin-d'oeil, a parcouru toute l'immensité des cieux. A

Je disparus tout aussi rapidement du fatal

• Le Nil.

cliamp de bataille; mais au moment même où je disparaissais, le coup terrible commençait à m'atteindre, et c'est à lui que je dus cette énorme blessure , dont vous voyez la cicatrice encore gravée si profondément sur mon visage, et qui le sillonne d'une manière que je suis, en vérité, bien loin de regarder comme un embellissement.

La pensée de l'homme est si rapide , et tant de sensations différentes peuvent se presser à la fois dans un point incommensurable de cette durée du temps, que cette crainte du danger imminent, qui m'avait inspiré le désir si promptement senti d'en être délivré, avait été en même temps accompagnée comme par un faisceau d'autres pensées se pressant autour de la pensée dominante et s'idenlifiant avec elle; ces autres pensées étaient le regret de commencer l'exercice de ma haute dignité par ce qu'elle avait de plus pénible et de plus dangereux , le reproche à ma destinée de n'avoir pas choisi plutôt , pour l'entrée de cette carrière brillante , les plaisirs de l'oisiveté , les sensualités des palais somptueux, les délices enivrantes du harem.

Au désir d'être enlevé du champ de bataille, se mariait, de la manière la plus intime, le désir d'être transporté au milieu des beautés at-

3()8 SIXILMi; VOYAGF

traj.Tutos , qui devaient être les propriétés indispensables et apanaij'ères de la royauté que je venais de recevoir.

Il paraît que les replis les plus profonds de mon ame ne pouvaient cacher le moindre de mes vœux secrets, la plus indéfinie de mes velléités à peine senties, à l'être inconnu soumis à la puissance de ma bague mystérieuse, et qui se faisait un cruel plaisir de me prouver, en obéissant strictement, que moi-mcrae j'étais le jouet de son pouvoir fatal.

Je me trouvai transporté, en efTet, dans un pavillon magnifique, faisantprobablementpartie d'un de mes palais. L'air était embaumé des plus doux parfums; des colonnes du marbre le plusprécieux soutenaient une élégante coupole, au-dessus d'un vaste bassin de porphyre rempli de l'eau la plus limpide sur laquelle s'élevait une légère vapeur. Quatre femmes charmantes, quatre femmes semblables aux houris fortunées du paradis, et dont les corps sans voiles prodiguaient h la vue les trésors de la plus ravissante beauté, s'y livraient ensemble aux plaisirs du bain.

''-"Vi"

SLT»— aiDurmiD*

rapparition eoubainc bons et eanttua'iït ïsc ooluptc Vnn \)ommt iuronnu. ... fit poitaeri un cri i'tdtoi our quotrc belles bûijutitef». . ^e»"

t)E MOURAD-LE-BOSSL.

Sfpticmc Uoyojic bc iKouroô-U-flossu.

J'eus à peine le temps de faire, d'un seul coup-cVœil, ces observations rapides • ma vue, éblouie par ces astres rcsplendissans d'attraits, ne put caresser que d'un seul regard l'ensemble ravissant de leur voluptueux groupe : mon odorat respira une seule fois les vapeurs embaumées de cette atmosphère de félicité : mon oreille entendit un seul son de la musique délicieuse qui semblait sortir d'un lieu plus caché , et faisait résonner l'élégante coupole des concerts les plus mélodieux.

L'apparition soudaine, dans ce sanctuaire de volupté , d'un homme inconnu, sanglant , couvert de poussière , dans tout le désordre du combat et de la fuite, fit pousser un cri d'effroi ^ aux quatre belles baigneuses. J'avais à peine eu le temps de jeter les yeux sur le spectacle enchanteur qu'elles m'offraient, que quatre eunuques noirs, d'une tailfe gigantesque et difforme , d'une laideur ignoble , d'une physionomie hideuse et féroce , l'oeil enflammé de fureur, s'étaient déjà élancés au devant de moi, armés de poignards étincelans.

En un instant le tableau enchanteur des dé- X. ir. 29

'^•JO SKPTIÈMI. AOYAGE

lires sôcluisanles du liareni ol du luxe sensuel des palais maj^nifiqucs, lespi'omessos dcliranlcs d'un amour enivrant et de voluptés inelîahles, tout s'eflaca de mon imagination fascinée , et elle vit ces images riantes éclypsées par l'horrible et menaçant fantôme d'une mort cruelle et inévitable. Cet asile fortuné de tous les plaisirs , ce temple de la douce oisiveté et des voluptés obéissantes, dont mes voeux s'élaienf montrés si avides , me semblaient en ce moment encore plus funestes que le théâtre de la guerre et des condDats, et j'aurais déjà voulu m'en trouver aussi loin que je l'étais du fatal champ de bataille.

J'étais armé moi-même , il est vrai ; car, en arrivant, je tenais encore le sabre nu dont, à mon apparition subite sous le cimeterre de l'usurpateur, j'avais trouvé ma main armée, sans que pourtant j'eusse pris la peine de le tirer moimême hors de son fourreau. Mais ce sabre était tombé à teire , échappé de ma main, dès le premier moment de mon ravissement à la vue de mes belles odalisques j d'ailleurs, pouvais-je juger convenable de me compromettre avec ces vils esclaves qui , dans la rage dont ils semblaient animés, auraient bien pu, au milieu même de mon palais , méconnaître en moi le

DE MOfRADT.E-BOSST . .171

maîlro et le souverain, qu'ils n'avaient jamais vu jusqu'au moment de son entrée si subite et si élrani^e dans le Lain de ses femmes.

(( O ma bague! m'écriai-je , tout, oui tout, y> pour moi est préférable à ces poignards homi- )) cides! sauve-moi! sauve-moi!... Quelles que )) soient les mains dans lesquelles lu feras tom- )) ber le malheureux Mourad^ tout sera pour )) lui préférable aux poignards de ces eunuques Ti assassins. »

■Mf

S^a iirrTFÈME voyage

Ijiiitinnr lloi'oçic ^f illcnlrn^ lc-Coii*u.

Ma bague m'avait sauve, avec la rapidité incompréhensible que son pouvoir miraculeux avait toujours manifestée pour satisfaire chacun des désirs que j'avais formés jusqu'alors.

A peine , en effet, avais-je prononcé ces paroles, et déjà les poignards meurtriers dont je sentais les pointes aiguës sur ma poitrine, les eunuques hideux, les attrayantes baigneuses, le bain de porphyre , les colonnes de marbre , la coupole magnifique , tout s'était évanoui.

J'étais seul, sur le sable , au bord de la mer, et dans une des îles de l'océan Indien, qui me sembla déserte.

Je ne balançai pas à m'éloigner du rivage , pour me procurer un asile et les alimens , dont je sentais déjà le besoin aiguillonner mon estomac.

Je ne rencontrai pendant long-temps que des roches stériles et amoncelées les unes sur les autres, comme si la main des géans et des Afritcs avait voulu bâtir là ses horribles citadelles.

Cependant je parvins le soir à l'entrée d'une forêt d'arbres qui m'étaient inconnus, et je n'hésitai pas à m'enfoncer sous leur ombrage.

DE MOURAD-LE-BOSSl). 3"]^

J'y trouvai quelques fruits sauvages, que je dévorai avec empressement ; une caverne, creusée par la nature clans le flanc d'un rocher, me servit de retraite pendant la nuit : je m'étendis par terre, et je ne tardai pas à être plongé dans le plus profond sommeil.

En m'endormant je pensais involontairement à ma situation bizarre , et je prenais la résolution de pénétrer le lendemain dans l'intérieur de cette contrée inconnue.

Je pensais bien qu'en invoquant le Génie de ma hagiiej il ne manquerait certainement pas de me transporter ailleurs 5 mais je commençais à me lasser de la protection véritablement oppressive etvexatoire d'un ami pire pour moi que les plus haineux ennemis, et je craignais que le nouveau séjour qu'il me procurerait ne fût , suivant sa coutume malfaisante , plus dangereux et plus inhospitalier que celui où je me trouvais maintenant ; je me déterminai donc à ne former aucun de ces désirs qui m'avaient déjà été si funestes.

* Au reste, jepensais que, dans ce moment, tout ce que je pouvais avoir à craindre était d'être réduit à vivre seul dans un pays désert, et je me soumettais d'autant plus facilement à cette nécessité que je savais qu'il ne tenait qu'à ma

Page 1