‹ Contes du cheykh êl-Mohdy (volume 2)Chapitre 36 sur 49 · L)K MOI RAD'I.E-BOSSU · texte numérisé non relu

L)K MOI RAD'I.E-BOSSU

brisés : loiis les eflbrls de la scienro médicale ne purent les rétablir dans leur ancien élal; c'est depuis ce temps que je suis devenu bossu , comme vous avez pu vous en convaincre, et je dois à cette difformilé d'avoir été distintjué ici par le sobriquet i}iylhou-Knfeh.

Je restai long-temps suspendu entre la vie et la mort : enfin, quand ma santé fut rétablie, quand on m'eut vu , à ma convalescence , condamné à rester toute ma vie contrefait , impuissant pour tout travail , inhabile à toute profession , ma famille crut s'apercevoir que , probablement par suite de quelque lésion des organes internes , j'étais devenu entièrement/bw , sans qu'on pût espérer de jamais me rendre la raison que j'avais perdue.

Je fus placé en conséquence au Môristcin , et fort heureusement le temps , ainsi que la tranquillité de la vie que j'y mène , ont diminué le désordre de mes facultés mentales : mes idées ne se troublent plus qu'à de certaines époques. Du reste , la plupart du temps, je me trouve aussi sain d'esprit que le moins fou de vous tous.

Je me suis résigné à mon sort, et, comme les précédens narrateurs, je me trouve heureux dans l'asile tranquille où j'ai bien jin^é de passer

384 1)1X1 î:mk a ovagk de molrad.

le reste de ma vie sans former le moindre désir d'en sortir.

J'ai pris également la résolution ferme et mébranlablc d'étoufler tout autre désir, et de n'avoir dorénavant jamais aucun recours à la bafoue si fatale, dont mon imprudence et ma sottise m'ont trop long-temps rendu le jouet et la victime.

Cette résolution , je Tai fidèlement suivie ; et certes , si le Génie qui y est renfermé, sans doute 5 m'a donné plus d'une fois des preuves de sa mauvaise humeur, lorsque je le dérangeais par mes sottes demandes , il peut bien y savourer maintenant , à son gré , toutes les douceurs d'une oisiveté complète. Bien véritablement , il peut se vanter, depuis ma réclusion dans le Môristàn, d'être le Génie le moins actif et le moins occupé , parmi tous les Génies sortis du Ginnistân pour s'immiscer aux affaires de ce bas monde.

HISTOIRF. d'ABD-ÊRRAHMAN. 385

Suite bc l'i^iotoirc î>'vll»b-nraf]inàn fl-Jskanbcvfliij',

La narration de Moiirad-le-Bossii nous avait inspiré un intérêt toujours croissant, et les aventures bizarres de sa navigation sur l'océan de la vie humaine avaient avec raison excité notre admiration.

Nous hésitions pourtant à croire ces aventures ré( lies, et, comme il nous avait avoué en finissant qu'il avait été véritablement fou, et qu'il était encore attaqué d'une démence intermittente, nous n'étions pas éloignés de supposer que toutes les circonstances qu'il prétendait lui être arrivées étaient seulement les visions fantastiques de son cerveau blessé, que sa folie lui présentait comme des événemens véritables.

D'un autre côté, ce qui paraissait confirmer la réalité des faits surnaturels qu'il avait racontés, c'était l'existence incontestable et patente des traces que chacune de ses aventures avait laissées sur son corps.

Il nouç présenta son talisman , que chacun de nous examina à son tour , et nous n'y remarquâmes rien de bien extraordinaire; mais nous nous hâtâmes de le lui rendre , tremblant en nous-mêmes que le Génie attaché à cette T. M. :)o

^H(^ SUITE UK l'histoire

amulette magique ne nous prît pour ses nouveaux esclaves , tandis que nous tenions dans notre main la bague mystérieuse.

Mais au moment où Mounid rem c liait cette bague à son doigt , nous entendîmes toiit-àcoup un bruit eflirayant comme celui d'une cataracte, et une foule furieuse nous entoura.

Le local du jNlôristàn était divisé en plusieurs enceintes séparées : nous habitions l'enceinte des fous paisibles , dont l'aliénation d'esprit était intermittente et sans danger : ceux dont la fureur était à peu près continuelle, et dont la manie, presque toujours en exaspération, faisait redouter des actes nuisibles, étaient retenus dans une portion distincte de l'édifice, qui, malgré sa proximité, n'avait ordinairement avec nous aucune espèce de communication.

Je ne sais comment ces malheureux avaient pu s'échapper clandestinement par quelque issue du lieu oi^i ils étaient emprisonnés ; mais ils étaient parvenus à pénétrer, à notre insu , dans la cour qui nous était réservée.

De l'asile où ils étaient cachés en silence, ils avaient entendu une partie des narra tion.s merveilleuses de Mourad, et avaient ainsi appris à connaître la vertu toute-puissante du talisman, pour satisfaire les désirs de ceux qui le

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portaient : dès qu'ils avaient vu la bague miraculeuse près de rentrer au doigt de son possesseur, ils s'étaient élancés en tumulte pour la saisir et s'en rendre maîtres.

Mourad défendit long-temps sa fatale propriété; les fous furieux se groupèrent en masse autour de lui , et s'attachèrent à chacun des membres de son corps , comme un essaim d'abeilles qui arrête son vol sur la branche fleurie d'un arbre odoriférant.

Enfin, voyant que sa bague était sur le point de lui être arrachée , Mourad réunit tous ses efforts , et se traîna près d'une grande citerne qui , dans un des coins de la cour, nous fournissait l'eau nécessaire à nos besoins.

Parvenu au bord de la citerne, par un mouvement brusque et imprévu trompant l'avidité de ses spoliateurs, il étendit vivement son bras, et jeta le bijou magique au fond de l'eau dont la citerne était remplie.

Tous les fous s'y précipitèrent à l'instant même , dans l'accès de leur frénésie furibonde , et leur chute insensée les entassa les uns sur les autres sous ces voûtes souterraines.

Ils y auraient tous trouvé , sans doute , une mort certaine et la guérison définitive de leur (oHe , si nos cris redoublés et le bruit qu'avait

388 SUITK Ui; I.MISTOIUK

occasioiié leur incursion lumullueuse n'eijl aitiré (le prompts secours.

Tous lurent retirés à demi-noyés ; mais, par l'effet (l'une destinée sinj^ulière, aiuiiii n';>vait perdu la vie.

Un seul, celui (jui avait manifesté l'avidité la plus exaspérée, et ([iii s'était précipité le premier dans la citerne , avait sans doute été blessé i^i-ièvement par la chute violente de ses camarades, et étouffé, soit par le poids de leur corps , soit par son plus long séjour sous l'eau ; car on n'avait pu le secourir que le dernier.

On le retira meurtri, brisé, ensanglanté, sans pouls, sans mouvement, sans connaissance , sans respiration , dans l'état d'un véritable cadavre.

Je m'approchai , attiré par une curiosité involontaire , pour jeter sur lui un regard : ce cadavre était celui de mon cousin ; de ce cousin qui , à diverses époques de ma malheureuse vie, s'était montré, malgré mes bontés envers lui , mon ennemi le plus ardent et mon persécuteur le plus acharné '.

' \o^(z, «liiiislf ]iremier volume, I«'s payes i 36 à i4« . et 3()8 à 4o I •

d'abd-êrrahman. 389

La vue du cadavre , (ju'un arrêt si imprévu du soil venait de jeter devantmoi, comme pour me montrer la rigueur impitoyable avec laquelle il avait voulu venger mes offenses , me glaça tous les sens d'une aussi vive horreur, que si un bourreau eût fait rouler sa tête à mes pieds ; le premier sentiment que je retrouvai dans mon cœur fut une douleur profonde mêlée d'une commisération sincère, et je me repentis bien léellement des malédictions et des imprécations multipliées que , dans les premiers temps lie ma réclusion , m'avait inspirées conlre mon cousin chacun des souvenirs qui retraçaient à mon esprit la mémoire de sa conduite si indigne envers moi.

L'habile médecin franc, iJoidoumar, se trouvait par hasard au Môristàn en ce moment ; il examina avec soin le corps inanimé de mon infortuné cousin, et malgré les signes évidens de mort qui paraissaient lui interdire tout rappel à la vie, il annonça qu'il n'avait pas perdu toute espérance.

En voyant le misérable état où la divinité vengeresse avait réduit mon cousin, j'avais oublié tous les torts multipliés qu'il avait envers moi ; je pressai dans mes bras le médecin dont les paroles consolatrices me faisaient luire en-

390 suiTK m: f.'histoire

core quelque espoir de voir arracher à une mort qui paraissait si indubitable , celui dans lequel je ne voyais plus un ennemi irréconciliable , mais un parent issu du même sang que moi, un homme qui avait été l'objet de ma bienfaisance; tant il est vrai que les bienfaits attachent d'une chaîne phis indissoluble celui qui donne que celui qui reçoit.

Les remèdes les plus actifs et les plus efficaces furent employés lont(-temps sans aucun succès : enfin leur persévérance triompha de tous les obstacles, mon cousin donna quelques signes de vie ; la respiration s'était rétablie , et bientôt il ouvrit les yeux.

Je le soutenais dans mes bras , et ses premiers regards tombèrent sur moi; mais il paraît qu'il ne me reconnut pas d'abord , car son premier mouvement, dès qu'il entrepris quelque force, fut aussitôt de me saisir à la gorge et de chercher à m'étrangler.

On me retira de ses mains , et on s'assura de lui, de manière que son approche ne pût être dangereuse ; son accès de fureur continuant avec violence , il tenait des discours sans suite et sans aucun sens, sa voix ne faisait entendre que des cris inarticulés, ou desparoles barbares et inintelligibles.

d'abd-êrrahman. Sgi

Tout son corps semblait violemment agité par un frisson continuel et par des convulsions intérieures.

Enfin le médecin reconnut que l'accident funeste, qui avait été sur le point de faire périr mon cousin , avait changé la nature de la maladie dont son esprit était affecté ; de fou et d'aliéné, il était devenu frénétique et maniaque.

Le médecin s'efforça d'appliquer aussi les remèdes de sa science à cette nouvelle crise de jualadie intérieure, dont les suites pouvaient être bien plus dangereuses , pour mon cousin , que les meurtrissures nombreuses dont sa chute dans la citerne, où il avait failli être noyé, avait couvert tous les membres de son corps.

Cependant , grâce aux soins assidus et aux médicamens puissans , les symptômes effrayans de la maladie de mon cousin diminuèrent progressivement ; son agitation nerveuse et l'effervescence de son sang se calmant peu à peu , furent remplacées par une grande faiblesse et par une déperdition presque totale de ses forces.

Je n'avais pas cessé de rester auprès de lui , et de lui prodiguer tous les soins nécessaires. Cette assiduité compatissante m'avait valu l'amitié et les égards du médecin : il se plaisait à

392 SL'ITE DE l'histoire

converser avec moi , et je profitai de cette complaisance pour lui raconter en détail la suite des évcnemens dont j'avais été si cruellement la victime.

Il m'avait écouté avec intérêt, et quelques jours après il me dit : a Une des principales » causes de vos malheurs m'a semblé, d'après )> votre récit, avoir été votre quatrième femme )) nommée Zaharah \ Ce nom m'a frappé, car » parmi les folles qui habitent une enceinte )) particulière du Môristàn , et auprès des- )) quelles j'ai été appelé pour leur donner mes » soins, une de mes malades porte le même nom: )) sa démence n'est pas furieuse comme celle » de votre cousin , sa folie est raélancclique, et » elle a des intermittences qui laissent, pendant )) de longs intervalles , à son esprit troublé )) toute sa lucidité. J'ai profité de ces momens )) pour parler à ma malade , cl l'interroger sur » quelques circonstances de sa vie : je n'ai pas » tardé à me convaincre que ma Zaharah et la » vôtre n'étaient qu'une seule et même per- )) sonne.

» Ainsi votre femme habite comme vous/Vzoyt pital des fous. Je lui ai appris la similitude » de votre infortune : elle a beaucoup pleuré ,

' Voyez, picmier volume , les pages 325 à 32g.

d'abd-èrraiiman. 393

)) et m'a témoigné le désir le plus ardent de )) vous voir. ))

Dès les premières paroles du médecin, j'avais été frappé d'une surprise que je ne pourrais exprimer. 11 semblait que la main de la Destinée se fût plue à réunir autour de moi ceux qui m'avaient causé le plus de mal , afm de les frapper devant moi des mêmes coups qu'ils avaient si méchamment appelés sur moimême ; comme si leurs maux avaient pu guérir les miens, et en être suffisamment la compensation réparatrice!

Mais bientôt l'état de malheur où Zaharali était plongée fît succéder à ma surprise les sentimens de compassion et de bienveillance qu'inspire une communauté d'infortune, et je sentis mon cœur touché pour elle de la même indulgence que j'avais déjà éprouvée en faveur de mon malheureux cousin.

Non-seulement je consentis à l'entrevue demandée , mais je ne tardai pas à la solliciter moi-même avec une impatience égale à celle que Zakarali avait témoignée. Je désirais surtout vivement de savoir par quels événemens le sort , trop équitable , avait puni sa trahison , et avait pu la conduire à la même prison, dans laquelle gémissait l'inlorluné mari

.)()| SllITt DK I. FlISTOIRi:

envers lequel elle avait si astiicieiiseinenl signalé son ingratitude.

L'enceinte Jans laquelle étaient retenues les femmes, renfermées comme folles au Môristàn , était entièrement isolée et séparée des enceintes réservées aux hommes, avec lesquelles elles n'avaient jamais la moindre communication ; mais il me fut facile de donner toutes les preuves nécessaires pour convaincre que Zaharail était réellement ma femme , et, grâce aux démarches du bon médecin franc , j'obtins la permission de parvenir avec lui jusqu'à elle.

Quand je fus entré dans une étroite cellule , qui semblait destinée à servir plutôt de tombeau que de prison , je vis devant moi , accroupie dans un coin sur le sol comme un vil animal , une femme que mes yeux ne purent reconnaître ; ce n'était plus la belle, la charmante Zaharah , la Zaharah que j'avais tant aimée.

Une contenance sombre et morne , un geste machinal, avait succédé à la vivacité gracieuse et sémillante de ses mouvemens : à peine couverte de haillons infects et en désordre, tout son corps décharné n'oliiait que les traces de la souffrance et de la misère j une maigreur affreuse, une peau jaunâtre et livide, avaient

d'abd-èrkaumam. 39.5

remplacé 'les contours potelés et élégans , la peau satinée , l'incarnat rosacé , qui lui avaient autrefois mérité le nom de Zaharah (Fleurie ) ; ses yeux autrefois si beaux., si vifs, si agacans, étaient ternis, sans feu, sans expression, et inondés de larmes abondantes, dont étaient sillonnées les pommettes saillantes de ses joues pâles , jadis brillantes de tous les attraits de la beauté et de la jeunesse; ses lèvres flétries et décolorées n'appelaient plus les baisers de l'amour; elles ne s'ouvraient plus qu'aux soupirs de la douleur et aux gémissemens de la détresse.

Elle voulut parler , sa voix était rauque et cassée; elle voulut se lever, ses jambes affaiblies et tremblantes fléchirent sous elle et purent à peine la soutenir.

Elle se jeta à mes pieds qu'elle mouilla d'un torrent de pleurs. « Mon seigneur et mon maî- ^^ tre , s'écria-t-elle en gémissant, pardonnez, )) ah ! pardonnez à votre esclave ! Je suis bien » coupable envers vous; mais je connais la » bonté de votre cœur: cessez de me maudire, » ce sont vos justes malédictions qui ont amené » sur ma tête criminelle la colère céleste et » la plus effroyable de toutes les punitions. » Je la relevai avec bienveillance, et je l'en-

Zç)(^ HISTOIRE d'auD-ÊRRAHMAN.

yaij'eai à reprendre ses sens. Bientôt mes paroles affectueuses calmèrent un peu le trouble dont elle avait clé saisie ii ma vue , et elle put satislaire à la demande que je lui fis de me faire connaître par quels étranges coups du sort elle avait été réduite à la triste situation dans laquelle je la voyais.

Elle mit de l'empressement à m'obéir (H commença ainsi sa déplorable histoire.

ZAHARAH

3rtliar!il), ou lu fnninr inftbHc.

L'époux, que j'ai tant outragé, sentira peutêtre son cœur s'ouvrir à ia commisération et à la miséricorde, en apprenant les diverses circonstances, indépendantes de ma volonté, qui m'ont irrésistiblement forcée à me rendre coupable envers lui, et qui m'ont ftiit successivement franchir, presqu'à mon insu, les divers dej^rés du crime , jusqu'à celui de la plus noire perfidie, de la plus monstrueuse ingratitude.

Lorsque mon père Ahd- él-Rizaq quitta avec ma mère la ville de Haleh ' sa patrie , et vint habiter le Kaire ^ , j'étais encore bien jeune , car je n'avais pas atteint ma troisième année ; j'étais encore confiée aux soins de ma nourrice qui nous avait accompagnés. Je n'ai conservé aucun souvenir de ce voyage et des événemens antérieurs; je ne me souviens que des jeux enfantins auxquels chaque jour je me livrais , avec le fils de ma nourrice , mon frère de lait , qui était de mon âge et que j'aimais beaucoup. Son enfance lui permettait l'en-

' Voyez la XXXIX"^ note stipplénuTitaiie , à la (in (h\ troisième volume.

^ \ oyezci-dessiis , page 3o8 du premier volume.

398 /AHARAH

liée (lu lin rein , el il paraissait de son côté se plaiie tcllemenl avec moi, qu'il ne se trouvait heureux que quand il pouvait me couvrir de caresses: ainsi se passa ma première enfance.

Cependant l'ài,^e , qui, suivant la coutume, devait exiler de l'intcrieiu' du harem le compagnon de mes jeux, élait airivé. Dès ce moment, les portes de l'appartement des femmes lui furent fermées. Je m'affligeai de l'éloignement du jeune Cherrcmy\ car tel était le nom que lui donnait sa mère , et l'ennui que me causait son absence devint si violent , que ma nourrice se détermina à le faire pénétrer auprès de moi en cachette.

Ces entrevues se renouvelèrent, et devinrent de plus en plus fréquentes , par la faiblesse toujours croissante de ma nourrice pour son fils et pour celle qu'elle avait nourrie de son lait.

Je dois avouer que nos réunions avaient fini par ne plus être entièrement innocentes ; nos sens s'étaient éveillés au milieu de nos ébats puériles, et, avant de connaître toute l'imprudence de ma conduite , je n'étais déjà plus digne d'être offerte ii un époux.

Cherrcmy ^ que désormais j'appellerai avec raison mon amant ^ ne pouvait, malgré la cou-

ou LA FEMME INFIDÈLE. 3c)L)

descendance de sa mère, ma nourrice , pénétrer qu'au fuoyen de divers déij;uiseraens dans l'asile sacré interdit si sévèrement à son sexe.

Un soir, ma mère le surprit dans mes bras, et le reconnut à l'instant, malgré les habits de femme dont il était revêtu.

Dans sa surprise , ma mère laissa éclater son indignation par des cris , qui attirèrent et ma nourrice et tous les esclaves employés au service de la maison.

On voulut saisir Cherrdny et le traîner auprès de mon père ; les pleurs et les instances suppliantes de sa mère obtinrent de la mienne que son châtiment se bornerait à une prompte expulsion , accompagnée des plus terribles menaces, s'il osaitjaraais renouveler l'attentat dont s'était rendue coupable son audace sacrilège.

Depuis ce temps , je n'ai plus revu mon fimant, jusqu'à l'époque où vous me demandâtes en mariage ' .

Je m'étais évanouie , en voyant paraître ma mère; quand je repris connaissance , une fièvre ardente s'était allumée dans mon sang, et cette indisposition passagère, attribuée d'abord àmon saisissement, fut suivie d'une longue et dangereuse maladie.

' \ oyez premier volume, page ^og.

JOO ZAHARAH

Cette maladie était relie qu'on nomme el- Gedréli ' ; je fus long-temps suspendue entre la vie et la mort , et long- temps on craignit que les suites de celte ailreuse maladie ne me dépouillassent entièrement du, peu d'attraits dont la nature avait orné mon jeune âge. Cependant cette crainte s'évanouit : à ma convalescence , mon visage n'avait perdu aucun de ses attraits, mais aussi mon cœur n'avait rien perdu de son amour.

Ma noiurice ne me quittait pas d'abord : peu à peu elle s'éloigna quelquefois , et ma santé entièrement rétablie multiplia encore ses absences.

Un joui- je lui en fis des reproches et lui en demandai la cause. Elle refusa long-temps de tnerépoudie : enfin elle céda à mes instances, et m'apprit que son fils, monbien-aimé C/ierrriny , le soir fatal de son expulsion du harem , craignant l'indiscrétion de ma mère et la vengeance de mon père , sétait hâté de se réfugier parmi les garJes du Pacha, au nombre desquels il s'était fait inscrire. Il n'avait cependant aucunement oublié sa Zaharah, et les fréquentes absences de ma nourrice avaient eu pour but d'informer chaque jour, au château (]u

' La petitr vérole.

ou LA FEMME INFIDELE. 4^1

Kaire , son fils , des progrès de la sanl(3 qui lui avait cause de si vives inquiétudes.

Il s'était informé avec une exactitude minutieuse des moindres détails de ma maladie , et faisait plusieurs fois répéter à sa mère les réponses que sollicitaient ses demandes multipliées.

Il ne pouvait même se résoudre à ajouter foi aux assurances réitérées de ma nourrice qui lui affirmait vainement que ma santé n'avait plus rien à redouter, et que ma beauté , cette beauté qu'il idolâtrait, n'avait reçu aucune atteinte de l'ennemi qui en est ordinairement l'impitoyable fléau.

Ces récits enflammaient encore mon cœur de nouveaux feux pour l'amant vers lequel se dirigeaient toutes mes pensées.

Je m'enivrais moi-même du désir insensé de le revoir , malgré les refus coustans de ma nourrice de se prêter à une nouvelle entrevue.

Mais combien la flamme dont je brûlais si éperdument ne fut-elle pas violemment excitée , lorsque je l'entendis une nuit chanter sous mes fenêtres des vers , qui me peignaient les soufliances de son amour et les tourmens que lui causait mon absence !

Il avait pénétré dans notre jardin , au grand

T. II. 3i

\o2 Z AH ARA H

péril de sa vie , et dès-lors je ne crus pouvoir m'acquitler envers lui que par le sacrifice de ma vie toute entière.

Je n'ai pas oublié ses chants ; les voici :

C'vllisfiirc.

O Zaharah! CCS jours d'absence,

Qu'ils sont longs pour mon cœur brù'anl! «

Le jour me semble un mois , le mois me semble un an , L'an, un siècle!... Pour tous le temps vole cl s'élance, Il me pèse immobile ; et mon impalieuce De tous ses vœux hàtc son pas trop lent.

Quand les rayons de l'espérance

Brillent, du bonheur sûrs garans; Le but s'approche au moins , dans ces sentiers errans Qui loin du terme encor retiennent la constance : L'espoir soutient, anime, et sa coupe d'avance Verse en nos cœurs ses philtres enivrans.

Riais si d'aucune récompense L'attente ne rit à l'amant ; Si le pauvre exilé doit éternellement Fuir de l'objet cliéri la si douce présence ; Ah ! pour lui c'est en vain qu'à chaque instant s'avance Ce temps, dont naît et s'accroît son tourment !

En vain du temps l'abime immense "

Engloutit les jours et les ans ; Pour C^E^^A^Y leur cours roule sans cliangemens : Le passé, c'est regret; le présent, c'est souffrance : L'avenir, désespoir, si ton indifférence Est sourde encore à mes gémissemens.

ou LA FEMME INFIDÈLE. 4^^

Mes désirs ne connurent plus de bornes, lorsqu'il eut obtenu de sa mère un service, qu'elle ne consentit à lui rendre qu'avec répugnance, et vaincue par ses sollicitations obstinées.

Ce service consistait à remettre entre mes mains une lettre qu'il m'adressait , et dans laquelle , en me faisant les protestations les plus brûlantes de son constant amour, il me suppliait de trouver un moy.en de m'offrir à sa vue encore une seule fois , « afin , disait-il , de se » convaincre , par ses propres yeux , de la )) conservation heureuse des attraits, dont la y) vue l'avait en des temps plus fortunés enivré )) des délices les plus ravissantes. »

Plus favorisée du sort que la plupart des jeunes filles de notre pays, j'avais trouvé dans mon jeune amant un maître de lecture , je pus lire sa lettre moi-même et sans intermédiaire ; plus heureuse encore, j'avais reçu de lui des leçons d'écriture , je pus répondre moi-même par une lettre à son message.

Je remis cette lettre à ma nourrice , et vous pouvez juger quels furent ma surprise et mon efïroi , quand , le lendemain de nos noces, je vis cette même lettre entre vos mains, et que je vous entendis me vanter à moi-même

4o4 ZAHARAH

l'espril et la sensibilité qui l'avaient dictée. Heureusement vos discours m'apprirent votre erreur, et me rassurèrent assez pour que mon trouble ne fiit pas remarqué par vous.

Celte lettre, que vous avez cru vous être adressée, était pour lui ' ; j'ignore par quelle trahison elle vous est parvenue : c'est devant lui c(uej'ai laissé tombé mon bouquet de Tamrhenncli. Chcrrdnj- était en ce moment même auprès de vous , derrière vous; et , tandis que vous , qui m*étiez alors entièrement inconnu , vous vous baissiez pour ramasser le bouquet , signal d'amour , mon Cherranj- , pour lequel j'avais entr'ouvert mon voile , avait pu contempler le visage de sa bien-aimée ; ses yeux et les miens avaient eu le temps d'échanger de doux regards, dont il paraît, d'après vos paroles, que vous avez saisi le dernier comme vous étant adressé '.

Je n'appris votre demande en mariage que quand, à l'arrivée même du cortège nuptial, mes parens m'ordonnèrent avec sévérité de me préparer à venir vous trouver dans votre maison. J'obéis, craintive, mais non résignée,

' Voyez ceUc lettre, ci-dessus, p«Tge 3o9 et 3jo du premier volume de ces contes.

' Voyez pages 3ïo et 3i i du premier volume.

ou LA FEMME INFIDÈLE. :fo5

sentant bien tout refus inutile , toute résistance impossible ; j'obéis , mais vous ne devez pas vous étonner que , le cœur tout rempli de l'amant dont je croyais alors être éloignée pour toujours , j'aie embrassé avec ardeur le premier espoir de me réunir à lui, quand le moyen s'en est présenté.

Vous savez que ma nourrice m'avait suivie dans votre maison : par son entremise, Cherrdny m'avait fait part d'un projet , qu'il avait formé, d'après les conseils de quelques nouveaux amis , avec lesquels il s'était lié dans le corps militaire dont il faisait partie.

Ils devaient s'enfuir ensemble du Kaire , et passer en Syrie , pour un but dont il ne me fit pas alors confidence. J'ai pu savoir depuis que leur dessein était de se livrer au brigandage dans cette dernière contrée. Cherrdny me proposait de quitter la maison du mari que je n'aimais pas , pour accompagner dans sa fuite l'amant que j'aimais , et partager dans l'avenir sa fortune , bonne ou mauvaise.

Je fis parvenir mon consentement, et la passion que vous me témoigniez pour la lecture de vos histoires me fit imaginer le moyen que j'ai employé , pour écarter votre surveillance , et vous éloigner de moi pendant les nuits.

4o6 Z AH ARA II

Ma ruse oblint le plus heureux succès.

Cepcndanl , j'atteste le Dieu très-haut et trèspuissant , j'atteste le Prophète élu de Dieu, j'atteste les auges, les cieux et la terre , j'en fais serment sur ma tôle et sur la vôtre , jamais je n'avais pu prévoir que ma supercherie qui me rendait déjà si coupable , pouvait avoir pour vous les suites cruelles , dont vous avez été , contre mon intention , la victime !

J'aurais pu bien facilement , il est vrai , interrompre mon sommeil factice, et faire cesser, par ce seul acte de ma volonté , les mauvais traitemens dont on vous accablait.

Mais le sort en était jeté; j'étais lancée dans une carrière , où je ne pouvais plus retourner en arrière : en avouant les combinaisons de mon adresse amoureuse, il aurait fallu nonseulement me compromettre , mais compromettre encore ma nourrice , ma complice , qui avait soin cliaque nuit de me donner les aliraens nécessaires, à l'insu des esclaves que vous aviez chargées de me surveiller.

Il fallait bien plus encore , il fallait renoncer pour toujours à l'espoir de rejoindre mon amant, mon amant si cher, sur le point de quitter l'Egypte , et me fermer pour toujours la porte du paradis des jouissances enivrantes,

ou LA FEMME INFIDÈLE. /[Q-J

vers lesquelles s'élançaient avec tant d'ardeur toutes les facultés de mon ame.

Je persistai, et je profitai même de' votre absence forcée , qui favorisait mon complot : pendant que vous étiez emprisonné , je pus quitter sans empêchement votre maison , le soir du jour que ChenYmy me fit indiquer pour me rendre avec ma nourrice dans le lieu désigné à notre réunion.

Ma nourrice , trop peu scrupuleuse , m'avait conseillé d'enlever , en partant avec son fils , vos bijoux, vos diamans et ce que nous pourrions emporter de votre or; mais je rejetai avec indignation ces basses suggestions, et j'imposai silence à ses instances réitérées. Condamnée à vous priver d'un des biens qui vous appartenaient, je voulus au moins ne vous enlever que moi-même.

Le rendez-vous était fixé dans le grand cimetière , situé hors des murs de la ville , en sortant par la porte Bah él-Nasr i. Un tombeau magnifique surmonté d'un dôme élégant, et que ma nourrice m'assura connaître parfaitement, était le lieu où mon amant devait m'attendre , à minuit , ou dans lequel je devais l'at-

' La porte de la Victoire ou cUl Secours ; l'iine des portes septentrionales du Kaire.

4o8 ZAHARAH

lendre moi-incnie , s'il n'était pas déjà arrivé.

Nous traversâmes rapidement la grande rue de la ville , peu après l'heure du coucher du soleil, couvertes de voiles épais qui nous dérobaient à la vue , mais tremblantes et redoutant de rencontrer dans noire course vagabonde TA^lia, rOuàly , ou quelqu'aulre j^arde de police.

Au moment où nous entrions dans le cimetière , nous en vîmes sortir quelques femmes du peuple, qui venaient de répandre leurs prières et les pleurs de leur affection sur la terre qui recouvrait quelques-uns de leurs parens.

En nous voyant nous empresser de pénétrer au milieu des tombes , quand l'heure avancée les forçait de les quitter, elles portèrent sur nous des regards inquiets : plus inquiètes nousmêmes , nous cherchions à nous avancer de plus en plus, pour nousdéiober à tous les yeux. Mais bientôt nous entendîmes derrière nous de grands cris s'élever de ces groupes de femmes, qui s'étaient arrêtées, et auxquelles n'avaient échappé aucuns de nos mouvemens.

ccLes Ghoules! s'écriaient leurs voix glapis- » santés j les Ghoules vont ronger les os de nos » pères, de nos frères, de nos enfans! ô Mu-

ou LA FEMME INFIDÈLE. ^OC)

)) sulmans, accourez, punissez ces monstres )) infernaux , violateurs de la sainteté des sé- » pultures ! Les Ghoules , les Ghoules ! ô Mu- )) sulmans, défendez vos pères, vos amis, vos » ancêtres de la voracité des Ghoules ! »

Heureusement, dans cette partie déserte et éloignée des habitations , les cris de ces femmes fanatiques ne furent entendus que de quelques enfans : ceux-ci , partageant la terreur des femmes, n'osaient pas plus qu'elles nous approcher, et se contentèrent de nous poursuivre de loin à coups de pierre.

La crainte nous avait fait précipiter notre fuite, sans savoir, au milieu des ténèbres qui commençaient à se répandre , de quel côté nous la dirigions. Dans l'obscurité, nous ne pûmes reconnaître le tombeau indiqué pour le rendezvous , et nous nous réfugiâmes sous une arcade basse et ruinée, reste d'un tombeau ancien à moitié écroulé.

Nous y passâmes une nuit cruelle , car nous partagions nous-mêmes une partie de la terreur de ces femmes ; chaque tombe nous semblait le siège d'un fantôme effrayant, et le moindre souffle de vent , la moindre vibration de l'atmosphère, le moindre de ces bruits vagues, imperceptibles et indéfinissables, qui paraisr

4lO ZAHARAH

sent à nos oreilles abusées onduler dans les airs pendant les ténèbres, nous semblait annoncer l'apparition d'une Ghoule aframée; chacune des vapeurs légères, qui voilait momentanément une partie du ciel étoile , était pour nos yeux fiiligués par la crainte et par la veille un spectre épouvantable.

Immobiles , serrées l'une contre l'autre , ma nourrice et moi, nous osions à peine respirer, et ce ne fut que quelques heures après , que nous osâmes à voix basse nous faire part de nos appréhensions mutuelles.

Nous nous rappelions en effet, en ce moment, avec un effroi inexprimable, que la rumeur publique accusait ce cimetière d'être liante la nuit par les Afrites et les esprits malfaisans. On racontait même dans la ville l'histoire effrayante d'unejeune fille,morte d'amour, enterrée dans le cimetière, et qui était devenue Ghoule après sa mort, ainsi que l'amant à qui chaque nuit elle venait prodiguer ses faveurs en sortant de sa sépulture.

Notre frayeur augmenta encore, lorsqu'au point du jour nous entendîmes bien distinctement un bruit de pas quis'approchaientde nous. Eperdues , nous nous serrâmes plus étroitement l'une contre l'autre j nos têtes, que baignait la

ou LA FEMME INFIDÈLE. /pi

froide sueur de l'épouvante, s'étaient enfoncées sous nos voiles redoublés autour de nous , et craignaient de n'y trouver qu'un impuissant asile.

Une voix se lit entendre — c'était celle de Cherrdny.

Il avait été surpris de ne pas nous avoir trouvé au lieu indiqué pour le rendez-vous , et nous avait cherchées pendant toute la nuit : une partie des bruits vagues et incertains , qui avaient retenti à nos oreilles au milieu des ténèbres , et qui nous avaient causé tant de frayeurs , avaient probablement été produits par ses pas , errant sur un terrain inégal , et se heurtant sur les débris des pierres tumulaires.

Au lieu des caresses passionnées et des douces paroles d'amour, que je m'attendais à recevoir de l'amant à qui ma tendresse me faisait faire tant de sacrifices, la première question qu'il nous adressa , fut pour nous demander oi^i était le paquet des riches dépouilles que nous avions du enlever de votre maison : la réponse que je lui fis parut le mécontenter beaucoup , etje commençai alors seulement à me douter que j'avais donné mon cœur à un homme bien indigne de le posséder.

Cependant nous nous levâmes et nous le sui-

.'\12 ZAHARAH

vîmes: la clarté naissante du jour nous permit bientôt d'apercevoir quatre' hommes à cheval et armés , qui semblaient garder un cheval tout harnaché mais sans cavalier , et un chameau portant un double takhteroumi ' de voyage.

Clierraiiy m'apprit que les quatre hommes étaient ses compagnons, que le cheval qu'ils gardaient était le sien, et que le takliteroiicin du chameau était la voiture préparée pour moi et pour ma nourrice.

Dès que nous fûmes entrées dans ces étroites litières , Chcrrdny donna lui-même le signal de la marche : après deux heures environ de chemin dans le désert , nous rejoignîmes une caravane , qu'on me dit être destinée pour la Syrie.

Je fus d'abord surprise des égards qu'on témoigna à Cherrdny dans la caravane , et plus encore de voir ces marques de déférence prodiguées envers lui, par ceux que je savais n'être que ses compagnons et ses égaux : je ne pus m'empccher de lui en témoigner mon étonnement.

Il me répondit que ces démonstrations de respect n'étaient que le témoignage de l'autorité que lui avaient déférée parmi eux les quatre complices de sa fuite, comme étant le premier

' Voyez, ci-dessus, la note de la page 462 du 1*' volume.

ou LA FEMME INFIDÈLE. /\l3

chef (lu complot et l'inventeur, non-setilement de l'entreprise hasardeuse, mais encore de tous les moyens d'exécution qui en avaient assuré le succès.

Ge qui excita ensuite en moi un tout autre sentiment que la surprise , c'est qu'il ne me cacha pas que les cinq chevaux et le chameau qui me portait avaient été dérobés, cette nuit même , et enlevés par violence à des liabitans de BoLildq '.

En outre, il me confia encore que, pour écarter tout soupçon de lui et de ses complices, et pour s'attirer la considération de ceux qui composaient la caravane à laquelle nous étions venus nous joindre , il s'était donné , parmi eux , pour un Agha qui , par l'ordre du Pacha et avec l'escorte de ses gardes , allait prendre possession du gouvernement d'une ville de la frontière de Syrie.

La confidence de cette supercherie, et surtout l'aveu odieux qui l'avait précédée , me firent beaucoup réfléchir ; et , à coup sûr , mon estime pour Cherrdny et la portion d'amour que je sentais encore pour lui, furent loin de

' Bourgade voisine du Kaire, el qui en est à la fois le port et le faubourg. C'est à Boulâq qu'est maintenant établie l'imprimerie du Vice-Roi.

4l4 ZAHARAH

iifagner quelque chose à de telles réflexions.

J'eus le temps de m'y livrer sans distraction dans ma voiture solitaire , car la traversée du désert me parut assez longue.

Je me soumis à la destinée que j'avais eu la folie de m'imposer moi-même; mais je commençai à connaître le repentir.

Notre caravane venait enfin d'arriver au terme de sa roule ; nous étions aux portes de Ghazzah , et , avant de se séparer , nos nombreux compagnons de voyages formèrent un camp provisoire hors de l'enceinte des murs.

Une partie de la caravane nous quitta bientôt, et entra dans la ville : en la parcourant, ces îj;ens y répandirent la nouvelle qu'avec eux était venu un Aglia , envoyé du Kaire comme gouverneur d'une des villes de la frontière.

Il se trouva par hasard que, dans ce moment même , la ville de Ghazzah attendait chaque jour l'arrivée d'un nouveau gouverneur, qui devait lui être envoyé de Constantinople.

On crut facilement, et sans rien approfondir, que l'Agha de la caravane était ce gouverneur attendu par la ville , et dont la route avait pu , sous l'intluence de quelques circonstances probables , se détourner de la voie directe , eu passant par l'Egypte et le Kaire : il était même

ou LA FEMME INFIDÈLE. 4^^

possible que les ordres souverains lui eussent enjoinl ce changement de direction , pour s'acquitter de quelque commission secrète et importante , avant de se rendre à sa destination définitive.

Ce bruit se répandit bientôt parmi tous les habitans; bientôt il obtint d'eux, sans aucun examen, la croyance la plus entière : bientôt encore nous vîmes arriver au camp de la caravane une députation nombreuse et empressée des personnages les plus recommandables de la ville de Ghazzah , qui venaient pour présenter leurs hommages à leur nouveau gouverneur et le conduire, au milieu d'un cortège honorifique , à la magnifique maison qui lui avait été préparée.

Cherrciny , à mon grand étonnement, ne me sembla aucunement se troubler, et loin d'être déconcerté par ces circonstances fortuites qu'il n'avait pu prévoir , il me parut sur-le-champ déterminé à suivre impudemment cette nouvelle chance de fortune , aussi long-temps et aussi loin que sa destinée voudrait le lui permettre.

Il reçut avec une hauteur bienveillante les notables de la ville , accueillit leurs hommages, leur promit sa nrotection , leur (it distribuer

jl6 ZAHARAn

des pipes cl du café , et sembla mettre de la condescendance à se laisser conduire par eux , en cérémonie, dans son nouveau domicile.

J'étais émerveillée de l'air naturel , de l'aplomb d'elîronterie imperturbable avec lequel le fiiux gouverneur jouait son rôle improvisé, et j'en vins tout naturellement, je l'avoue, presque à conclure que ceux qui jouaient le rôle véritable de grands de la terre, n'avaient peutêtre ni plus de talens ni plus de mérite , mais seulement autant de confiance dans la sottise des autres que l'impudent Cherrdny.

Nous le suivîmes avec les quatre déserteurs, dont chacun se donna hardiment en entrant dans la ville le titre de Najb ' ou Lieutenant du Goui^erneur.

Nous venions de prendre possession de' la belle maison que nous devions habiter; le cortège qui nous avait accompagnés ne s'était pas encore séparé, quand une rumeur confuse et des acclamations bruyantes se firent entendre à l'autre extrémité de la ville , du côté du port.

Le véritable Qaym-iiuiqdin 2 de Ghazzah

' Voyez la X'' note snpplénu-ntaire.

* Gouverneur , voyez ci-(l(ssus la uote île la page 4^9 d» premier volume.

ou LA FEMME INFIDELE. 4^7

arrivait en droiture de Constantinople , et , en ce moment même , il débarquait avec une suite nombreuse.

A peine cette nouvelle était-elle parvenue jusqu'à nous , que les gens de notre cortège , sans perdre de temps à chercher l'explication de ce qui leur paraissait incompréhensible dans cette double arrivée , se hâtèrent de courir au devant de l'autre Qaym-maqdni , laissant aux deux compétiteurs le soin de s'entendre ensemble, selon qu'ils le jugeraient convenable; bien persuadés , au reste , que , quelque chose qui pût arriver, le gouvernement ne resterait pas en vacance , et que le plus grand malheur qui pût les menacer dans cette affaire , c'était de conserver leurs àLQ,\xyi gouverneurs a la fois.

Leur départ permit à Cherrâny et à ses afîidés de songer à leur sûreté.

Il en était temps ; car le bruit se rapprochait de plus en plus : quelques instans encore, toute retraite devenait impossible, la tête du gouverneur usurpateur ne pouvait alors manquer de tomber aux pieds du gouverneur légitime.

Par une fenêtre grillée de l'appartement où je m'étais retirée avec ma nourrice , je voyais Cherrâny et ses compagnons dans la cour intérieure , dont il s'était hâté de fermer solide-

t. II. 32

4i8 ZAHARAH

ment les portes en dedans; je les voyais s'agiter , courir çà et là avec inquiétude , parler ensemble, tantôt avec violence, tantôt avec l'abattement du désespoir, sans cependant que l'éloignenient pût me permettre d'entendre distinctement et de comprendre leurs paroles. .Te jugeai qu'ils tenaient conseil sur les moyens de retraite.

Tout-à-coup leur indécision sembla avoir cessé , et ils me parurent avoir pris définitivement leur parti.

La maison du gouverneur était adjacente à la partie des murs extérieurs do la ville, qui en fermaient l'enceinte du côté de la campagne. C'est de ce côté que les complices arrêtèrent leur plan d'évasion : je A'is les quatre faux Nayhs escalader cette muraille avec peine , et disparaître bientôt de l'autre côté. Cherrdny ne les avait pas suivis ; il monta à lu chambre que j'occupais avec sa mère , et nous enjoignk de le suivre à l'instant dans son escalade. Cette route nous sembla trop périlleuse , et nous nous refusâmes avec fermeté à accompagner sa retraite hasardeuse. Furieux de notre opiniâtreté qu'il ne put vaincre , et jugeant , au bruit qui se faisait entendre à la porte de la rue , qu'elle ne tarderait ])as <Vctre enfoncée , il se décida enfin

ou LA FEMMK INFIDÈLE. 4^9

à nous quitter ; mais le monstre de cruauté et (l'ingratitude se vengea de ma résistance en me frappant à l'instant de plusieurs coups de poignard.

Il disparut : j'étais tombée baignée dans mon sang et évanouie; la frayeur dont cette scène sanglante avait frappé la mère de Cherrâny l'avait également privée de l'usage de ses sens. J'ignore ce qui se passa pendant mon long évanouissement : quand je revins à la vie, je me trouvai entourée de femmes compatissantes, qui me prodiguaient tous les secours que mon état avait rendu nécessaires. J'appris d'elles que la porte avait promptement cédé aux efforts de la suite du Gouverneur; en pénétrant dans la maison , oii il ne trouva plus les brigands qui s'en étaient emparés , il avait été étonné de rencontrer les corps de deux femmes , l'une évanouie , l'autre qui paraissait avoir été assassinée à l'instant même; et il avait sur-le-champ ordonné qu'on nous administrât les soins les plus empressés.

Elles ajoutèrent que, sans doute, nous étions des infortunées qui avaient été enlevées et faites esclaves par les gens du faux Aghâ , dans quelques-unes des excursions de leur brigandage.

4^0 ZAHARAH

Je ne pouvais répondre; ma nourrice, qui avait tlcjà entièrement repris ses sens, jugeant combien aurait été dangereux pour nous tout soupçon d'aflinité avec le brigand, fabriqua sur-le-champ , à mon grand étonnement , une histoire assez vraisemblable , qu'elle débita avec une efiVonterie digne de Cheminy, et qui m'aurait persuadée moi-même , si la vérité ne m'avait pas été parfaitement connue.

Suivant son récit, elle était ma mère; nous étions venues du Kaire en Syrie , et nous étions tombées, dans la traversée du désert, entre les mains des brigands , qui nous avaient forcées par la violence de les suivre : elle termina sa narration bien circonstanciée par de ferventes actions de grâces à Dieu et à son Prophète , dont la main tutélaire avait conduit l'Aghâ dans son gouvernement tout exprès pour nous retirer d'esclavage.

L^histoire mensongère fut sur-le-champ rapportée au Gouverneur; elle l'intéressa. Le lendemain , il vint nous voir , et ma nourrice lui répéta, avec autant d'aplomb et d'un ton aussi imperturbable , le récit qu'elle avait fait la veille.

L'Aghâ était un vieillard respectable , nonseulement par son grand âge , mais encore par

ou LA FEMME I^fFIDÈLE. 421

sa bonté et par toutes les vertus dont il était doué : il fut touché de notre sort , et il nous assura qu'aussitôt que ma sanlé serait rétablie, il nous ferait reconduire au Kaire avec une escorte suffisante pour assurer notre sûreté pendant la traversée du Désert. Ma prétendue mère se jeta aux pieds de notre bienfaiteur : baisant ses mains et le pan de sa robe, elle appela sur lui toutes les bénédictions du Ciel.

Il la releva bientôt , et lui déclara qu'en attendant mon rétablissement il avait résolu de me traiter comme sa propre fille.

Sa fille , en effet , était une de celles qui avaient eu pour moi les soins les plus tendres ; nous étions du même âge , et nous eûmes bientôt lié ensemble l'amitié la plus intime.

Elle m'apprit que son père était veuf depuis plusieurs années , qu'il avait renoncé aux plaisirs du harem, et que, concentrant tous ses sentimens sur sa fille chérie , il n'en était pas moins empressé à exercer sur tous les malheureux la noble bienfaisance dont il venait de nous donner des marques si éclatantes.

Mes blessures ne tardèrent pas à se guérir, et en quelques semaines elles furent cicatrisées. Un soir, pendant ma convalescence , je respi-

422 ZAHARAH

rais l'air * dans un petit pavillon au fond du jardin : j'étais seule, un bruit soudain vint me tirer de la rêverie dans laquelle j'étais plongée. Je levai les yeux : Cherrdny% mon assassin , était devant moi.

Son air était aussi audacieux que s'il n'avait rien eu à se reprocher à mon égard : j'allais parler.... L'appel du secours déjà s'échappait de mes lèvres —

« Pas un mot ! me dit-il avec impudence , je » ne suis pas venu ici pour écouter des repro- » ches , encore moins pour apporter ma tète à )) l'Aghâ. Ainsi, silence ! Ce qui est fait est fait j )) n'en parlons plus : écoute, ZaharaJi, écoute » attentivement ce que je vais t'ordonner. Je » suis resté caché aux environs de la ville avec » mes quatre hommes ; nous avons voulu laisser )) le temps d'oublier notre première aiïaire : » on ne pense plus à nous ; mais nous , nous )) n'avons pas oublié la riche proie dont nous )) avons été un instant les maîtres j cette proie )) sera même rendue plus riche encore par les )) richesses et les effets précieux que cet Aghâ » maudit a apportés de Constantinople. Nous )) sommes revenus ; mes compagnons sont ca-

' Voyez ci-dessus la uolc <lc la paye 4^' ^^^^ premier volume.

ou LA FEMME INFIDÈLE. 4'-^^

)) chés derrière ce mur que je viens d'esca- » lader : je vais les rejoindre ; mais nous reny) trerons ici cette nuit. Tu nous aideras dans » notre expédition : tu mêleras dans les ali- » mens de la famille ce poison que je vais te » remettre 3 son effet sera prompt : deux heu- » res après l'avoir versé , tu mettras le feu à la )) maison : ce sera pour nous le signal d'agir : » le désordre qui résultera de l'incendie facili- )) tera notre pillage et notre évasion; car cette )) fois je t'emmène avec moi. Avertis ma mère , )) et soyez toutes deux prêtes à me suivre. »

Je frémis d'horreur à l'épouvantable proposition de préparer moi-même le désastre et la mort de mon bienfaiteur et de sa famille : ne pouvant contenir ma juste indignation, je poussai un cri d'effroi. Un coup violent étouffa ma voix et me renversa par terre , les cicatrices de mes blessures à peine fermées se rouvrirent , et quand on accourut à mes cris répétés , l'indigne Cherrâny s'était déjà évadé.

Je n'osai parler de sa fatale entrevue , que je cachai même à sa mère; mais une fièvre violente s'empara de moi , et me mit pendant plusieurs jours en danger.

Le quatrième jour, je me sentais un peu mieux; un bruil soudain, que nous entendîmes

4 34 ZÂHARAH.

dans le rue, appela ma nourrice et moi au treillage d'une des fenêtres donnant sur la place publique : nous vîmes une grande foule de peuple , poussant des cris et accablant de malédictions cinq malheureux, lies étroitement, et que les bourreaux entraînaient au milieu de la place : nous reconnûmes Cherrcmj et ses complices , et au même instant les cinq têtes roulèrent sur la terre ensanglantée. La mère de Cherrdny éprouva un saisissement qui la priva subitement de la vie, et moi je devins aussitôt entièrement folle.

Il paraît que tous les soins qu'on prit, pour guérir ma raison, furent inutiles; l'Aghâ se détermina alors à m'envoyer au Môristân du Kaire. Ma folie résista long -temps aux remèdes; enfin les soins de ce médecin franc sont parvenus depuis quelque temps à en diminuer les cruels accès , et à me rendre des intervalles de raison . Je bénis le Ciel , qui m'a si j ustement punie, d'avoir permis que ma démence eût des intermittences, puisque c''est à ces intervalles lucides que je dois d'avoir senti toute l'énormité de mes fautes, d'avoir pu vous en faire le récit , et d'obtenir enfin de votx-e générosité un pardon dont je me reconnais véritablement bien indigne.

HISTOIRE d'abD-ÈRRAHMAN. ^^5

0uitf bf l'i^'moirt b':3lbli-frral)m5it.

Je répétai à la malheureuse Zaharah que je lui accordais, du fond du cœur, un entier pardon , et que je révoquais toutes les malédictions que j'avais appelées sur sa tête , lorsque , ignorant les circonstances qui l'avaient rendue criminelle envers moi , j'avais dû la croire coupable d'une perfidie préméditée.

Le médecin Bouloiimar avait écouté avec attention le récit qui venait de nous être fait. « Je crois , me dit-il , connaître très-parlicu- » lièrement les Ghoules qui ont tant effrayé le » Kaire à l'époque que vient de nous rappeler » Zaharah. l-in morte est maintenant aussi vi- » vante que vous et moi : le Ghoul et la Ghoide y) ont fait, comme vous, un assez long séjour y> au Môristân ; ils en sont sortis par mes soins , » et maintenant , mariés ensemble , ils coulent » les jours les plus heureux. »

Je témoignai au médecin mon désir de connaître cette histoire si étrange et si merveilleuse.

(( L'époux , me répondit-il , vous la racon- » tera lui-même quand vous le voudrez : il » vient tous les vendredis au Môristân , pour y

4fl6 HISTOIRE d'aBD ÊRRAHMAN.

» répandre ses aumônes parmi les anciens com- » pagnons de son infortune : je lui ferai part » de votre désir, et je ne doute pas de son » consentement à vous raconter ses aventures; » elles vous intéresseront plus dans sa bouche )) que dans la mienne. »

En efTet, le vendredi suivant, le jeune homme , amené par le médecin franc Bouloumar, vint auprès de moi : il me salua avec politesse , me témoigna de la bienveillance , et prit la parole en ces termes :

t( J'ai appris que vous désiriez entendre de » moi le récit de mes étranges amours , et des » aventures extraordinaires qui m'ont con- )) duit , par des voies si bizarres , à la félicité )) dont je jouis maintenant.

)) Si j'ai été contraint par ma destinée de )) passer à travers de bien dures épreuves , j'en )) suis bien dédommagé à présent par le bon- » heur auquel m'a conduit la roule de Finfor- » tune. »

OlIERDÉH ET MEGNOUN. 4*7

(Dufrbfl) et iilcgnoun, ou les ornait» apxis In mort.

Je suis né au Kaire , mon nom est Tdleb él- Mesry; mais je suis plus connu sous le surnom d'él-Megnoun (le fou, l'insensé), que m'ont attiré les vicissitudes malheureuses de ma vie.

Mon père , Abd él-lVahab , est un des principaux négocians du Kaire , et son commerce consiste particulièrement dans les riches cargaisons de café qu'il tire de Geddahy dans VYemen. Nous habitons le quartier de Bdb él- Fotouh ( la Porte de la conquête ) , non loin de la mosquée antique nommée Game él-Hdkem.

Un de mes oncles, Hassan Tcheleby él-Geddaouf, associé de mon père , habitait Geddali avec sa famille , composée d'une femme et d'une fille unique; il surveillait, dans cette ville , les expéditions qu'il adressait à mon père.

Sa femme mourut;, le séjour de Geddah lui devint insupportable , et nous le vîmes arriver au Kaire avec sa fille chérie , ma cousine Ouerdéh (Rose).

Mon père , qui aimait beaucoup son frère , le décida facilement à rester avec nous en lamille, et à habiter un des vastes corps de logis dont se composait notre maison.

428 OUERDÉH ET MEGNOUN

On disait généralement , et depuis j'ai pu me convaincre combien c'était avec raison , que ma cousine était réellement aussi séduisante que la charmante fleur dont elle portait le nom : quatorze ans étaient au plus son âge , et à celte époque de la vie la nature développe tous les trésors de beauté dont elle se plaît à orner le sexe qu'elle favorise.

J'avais senti un désir insurmontable de voir ma cousine : j'y étais parvenu à son insu et sans être soupçonné par personne. La voir, l'aimer de l'amour le plus ardent fut pour moi la même chose.

Oh ! combien sa beauté incomparable était au-dessus de ce qu'on m'en avait dépeint , audessus même de tout ce que mon imagination enthousiaste avait pu se figurer dans ses rêves de plus parfait et de plus séduisant!

Son souffle est un parfum, et sa joue une rose, Ses dents de perles un collier, Et le corail de sa iùvre mi-close, Une coupe enivrante appelant le baiser:

Sa taille a d'un rameau l'clcganlc souplesse, Puis doucement se gonfle en gracieux contours; Tels ces mobiles monts fju'ondulc avec mollesse Des vents , dans le Salira , le capricieux cours.

Ses noirs cheveux des nuits sciublenl l'obscur nuage, Où brille avec splendeur laslre de son visage;

ou LES AMANS APRÈS LA MORT. ^'2q

De son tendre regard quand le rayon s<5iluit, Ses yeux sont un soleil dont l'éclat éblouit.

Du zéphir la caresse à ses mains rend hommage; Pour lui plaire l'oiseau module son concert; Sous ses pas la fleur naît, pour orner son passage : Elle eût en paradis changé l'affreux Désert. .

Le paradis, il est dans son charmant sourire !... Qui ne l'a jamais vue ignore les amours ; Qui l'a vue une fois est en proie au délire, Il Faime et l'aimera toujours.

Je n'avais pu apercevoir que d'un peu loin , et un seul instant, ma ravissante cousine : avec quelle ardeur je désirais pouvoir fixer mes regards sur elle, de plus près et plus longtemps. Si un seul coup -d'oeil jeté rapidement et d'une manière furtive avait suffi pour allumer dans mon cœur une si vive flamme , quelle ne devrait pas être la violence de l'incendie, si , parvenant à lui faire connaître ma passion brûlante , j'en obtenais le doux retour d'une tendresse réciproque ; si elle m'accordait la permission d'avoir avec elle quelques entretiens secrets , en attendant l'époque , peu éloignée encore, à laquelle mon âge me permettrait de déclarer à mon père que je la choisissais pour épouse!

Une nuit, je m'introduisis dans l'enceinte des jardins qui faisait partie de sa demeure, et,

43o Ol ERDÉH ET MEGNOUN

SOUS les fenêtres du pavillon dans lequel elle reposait, je chantai les vers suivans, m'efforcant d'v peindre toute l'ardeur de mon amour pour elle.

« Vierge naïve, que mes chants , » En s'élevant vers toi, caressent ton oreille! » Les zéphyrs de la nuit te portent mes accens :

» Que (iii plus tendre des amans

» La voix plaintive te réveille!

» Rose est ton nom : de tes appas naissans w Brille la (leur à la rose pareille : » Rloi je suis l'oiseau du printemps jo Qui pour la rose chantc'et veille : »> Heureux si j'obtiens d'elle un regard que j'attends.

» Mais les charmes si ravissans

» Font pâlir la i-ose vermeille :

» L'araonr du rossignol ne dure qu'un printemps,

a Pendant de longs mois il sommeille : » Mes feux sont sans repos et nuil et jour brùlans.

w Aux doux transports que l'amour te conseille » Laisse obéir tes jeunes sens :

» Qu'en ton sein le désir s'éveille, » Viens avec une ivresse à la mienne pareille, ■ L'un sur l'autre presser nos deux cœurs innocent. »

J'avais chanté à demi-voix sans que le moindre bruil eût interrompu le profond silence de la nuit; croyant n'avoir pas été entendu , j'allais recommencer encore à répéter d'un ton un peu plus haut :

* Vierge naïve, entends mes i liants.'... «

ou LES AMANS APRÈS LA MORT. 43 1

J'entendis une douce voix murmurer mon nom presque auprès de mon oreille : celte voix était celle de ma cousine , de ma bien-aimée Ouerdéh. Elle avait reconnu la mienne, et s'était hâtée de descendre à la fenêtre d'une salle basse, à travers le grillage de laquelle nous pouvions du moins nous voir et nous parler.

Quel délicieux entretien j'eus cette nuit avec elle ! Elle m'aA'^oua que ma vue l'avait frappée à son arrivée dans notre maison , et que déjà alors elle avait senti son cœur battre d'une émotion qui m'en rendait le maître.

Nos entretiens ne purent cependant être que fort rares et fort courts; mais notre attente pénible s'adoucissait de plus en plus par l'espérance d'un bonheur prochain.

Enfin , j'atteignis l'âge auquel il pouvait m'être permis de demander à mon père une épouse. Je lui déclarai que jamais aucune autre que ma cousine Ouerdéh ne posséderait ma tendresse.

Cette alliance plut à mon père : elle resserrait les liens de sa famille, et satisfaisait sa tendre amitié pour son frère , dont le sang s'unissait ainsi au sien : il alla en conséquence trouver son frère pour lui présenter ma demande.

Hassan- Tcheleby accueiUil d'abord cette proposition avec bienveillance ; mais lorsque

43a OUERDÉH ET MEGNOL'.'<

mon père , clans l'explosion de sa joie , eut dit que cette union était d'autant plus assortie , que , sa nièce Ouerdéh et moi , nous avions un égal mérite , et que nous étions deux joyaux de même valeiu-, l'amour-propre paternel de mon oncle fut blessé de cette comparaison.

(c Certes, dit-il, vous vous trompez étran- )) gement, mon frère , dans vos appréciations ; » qu'est votre fils TcUeb , dont on ne connaît » encore ni les talens ni le caractère , auprès » de ma fille Ouerdéh, brillante d'attraits et )) riche de tous les trésors dont l'a comblé la «nature? Ouerdéh est une beauté digne d'un )) prince , et elle mérite de recevoir la dot d'un » prince.

» Combien, ajouta-t-il , oifrez-vous pour sa )) dot? ))

Les offres de mon père , étonné du ton singulier qu'avait pris son frère , furent libérales , sans être prodigues, a Y pensez-vous ! s'écria )) mon oncle , s'emportant tout-à-coup ; sachez )) que je ne donnerais pas ma fille Ouerdéh à » votre Tâleb pour le double , pour le quadru- :» pie de la somme que vous m'offrez. »

Mon père répondit peut-être un peu vivement à ces paroles olTensantes; alors mon oncle devint furieux. « Je jure, s'écria-t-il , par

. ou LES AMANS APRÈS LA MORT. 4^^^

» Dieu même , Oa-yillah , B-Illah, T-Illah! Je » jure que jamais ma fille n'épousera votre fils, )) tant qu'elle et moi nous serons tous les deux )) vivans ! »

Emporté par sa colère, mon oncle quitta mon père , pour donner les ordres nécessaires à une séparation immédiate et à un changement de domicile , déclarant qu'il ne pouvait plus habiter entre les mêmes murs que son frère. Mais la destinée ne lui laissa pas le temps de réaliser son dessein.

Mon père , à qui j'avais tout avoué , avait à son tour fait à son frère la confidence de mes visites clandestines auprès de Ouerdéh , et de notice amour mutuel. Hassan-Tcheleby n'eut pas plus tôt quitté mon père, qu'il courut faire à sa fille les plus véhémens reproches.

En but à cet orage de la colère paternelle , la faible et tendre enfant ne put articuler une parole , et n'opposa d'autres défenses qu'un torrent de larmes.

Le Dieu tout -puissant , bienfaisant formateur de tous les êtres , n'a , dans ce vaste univers , voulu déshériter aucune de ses créatures : l'être le plus faible , l'animal le plus vil a eu sa part dans la distribution de ses dons , a f"ecu de sa bonté prévoyante des moyens de

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défense et de conservai ion. Si le Créaleur a accordé h l'homme la vi^^ueur corporelle, la noblesse de l'ame, la force du courage; au lion, l'impétuosité irrésistible de l'attaque; il a doué le chien de la course rapide et de la sagacité de l'instinct ' : la femme a eu pour apanage la beauté qui attire, les grâces (jui enchaînent, les caresses qui séduisent , et les pleurs qui désarment.

Mais les larmes de ma charmante cousine furent sans pouvoir sur le courroux exaspéré de mon oncle : s'irritant même des pleurs et des tendres gémissemens de sa douce victime , il lui défendit, avec des imprécations et des menaces terribles, de jamais penser à la possibihlé d'une imion avec moi.

Foudroyée par ce revers auquel son amour était si loin de s'attendre ; écrasée par la tempête soudaine qui renversait de fond en comble l'édifice de bonheur qu'avaient élevé nos espérances, la malheureuse Ouerdéh tomba évanouie aux pieds de son père. Elle ne reprit ses sens que pour être en proie aux accès les plus violens d'une fièvre mortelle. Les médecins furent en vain appelés j ils déclarèrent d'un com-

• Voyez la LXIX'" note supplémentaire à la fiu du troisième volume.

ou LES AMANS APRÈS LA MORT. ^3B

Yniin accord qu'ils désespéraient de pouvoir la sauver

Tandis qu'elle était réduite à ce fatal état, moi-même j'étais dangereusement malade , et la nouvelle du refus cruel de mon oncle avait occasioné en moi une crise non moins terrible; cependant la vigueur de mon âge combattait l'invasion du mal qui semblait attaquer toutes mes forces vitales.

Plus faible que moi, l'infortunée Ouerdéh succomba le quatrième jour, et les hurlemens funèbres ' des femmes qui rendaient les derniers devoirs à son corps privé de vie, m'annoncèrent la perte irréparable que je venais de faire : mon père lui-même vint m'en instruire , espérant que ma maladie , causée par le désir de posséder Ouerdéh , pourrait être guérie par ^a connaissance de l'impossibilité désormais certaine de cette possession si désirée.

Mon désespoir ne s'exhala pas par des cris et des gémissemens. J'étais morne et silencieux , quoique mon cœui' fût déchiré de tortures inexprimables : j'entendais de ma chambre les apprêts funéraires ; de ma chambre je voyais , dans le grand cimetière voisin , les

' Voyez ci-dessus, dans le premier volume, la note de la page 439.

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tombeaux de notre famille, dont la coupole sinistre allait être le dernier asile de celle que j'aurais voulu rendre si heureuse, et qu'un malheur inouï enlevait à la vie et à mon amour.

Mille idées sombres et désespérées fermentaient dans mon ame égarée : soudain une pensée, une seule pensée fixe, domina toutes les autres , et l'espoir d'exécuter ce projet insensé sembla m'avoir rendu toutes mes forces.

Ouerdéh venait d'être transportée à la sépulture commune de notre famille : le soir même je feignis un assoupissement insurmontable , et ce nouveau symptôme parut à mon père un premier pas vers ma guérison ; car depuis ma maladie une insomnie continuelle avait chassé le sommeil de mes paupières.

On s'éloigna pour que le moindre bruit ne pût troubler mon repos simulé.

Mais, lorsque je me vis seul, profitant des ombres de la nuit, je descendis dans le jardin sans être vu , et , sortant par une des brèches de la muraille , je fus bientôt arrivé au tombeau qui renfermait ma chère Ouerdéh , résolu de la revoir encore une fois , et de déposer un dernier baiser, un baiser d'éternel adieu sur sa dépouille glacée.

Hors de moi-même , j'eus bientôt soulevé la

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