LES AMANS APRÈS LA MORT
pesante dalle , arraché le cercueil du sein de la terre, déchiré le linceul funèbre : puis, baignant de mes larmes les restes chéris que la terre allait dévorer, je pressai d'un baiser pudique et religieux ces lèvres froides et décolorées qui ne devaient jamais plus me faire entendre des paroles de tendresse.
A peine eus-je déposé sur le glacial cadavre cette dernière offrande d'un coeur désespéré , qu'épouvanté moi-même de mon action sacrilège , ma tête s'égara , mon cerveau me sembla se heurter, par un choc violent , contre sa voûte osseuse , et je pris la fuite sans rétablir en leur premier état les linceuls , le cercueil et la dalle funéraire.
Je ne m'arrêtai que dans ma chambre, où je tombai sans mouvement et sans connaissance : on me trouva quelques heures après plus glacé moi-même que le cadavre de celle dont j'avais osé violer la sépulture. Bientôt des convulsions effrayantes tordirent tous mes membres , et semblaient briser en moi tous les ressorts de la vie : les médecins furent persuadés que le terme de mon existence était sur le point d'arriver, et que je me débattais entre les br;is terribles de l'ange de la mort.
Mais le jour qui suivit cette nuit si mémo-
j38 OtF.RBÉH ET MEGNOUIf
rable poui" moi , fut pour tout ce quartier de (a ville un jour de détresse et d'épouvante.
Les femmes et les parens, qui vinrent, suivant l'usage , pour faire des prières auprès de la sépulture de l'infortunée Oueidéh , trouvèrent le tombeau ouvert , le cercueil brisé : le corps était disparu. A l'instant chacun s'enfuit épouvanté , s'écriant que des Ghoules immondes sont venues cette nuit même violer le sépulcre et dévorer le cadavre. La terreur se répandit : dès ce moment nul n'osa approcher le redoutable cimetière , regardé comme devenu le domaine des Ghoules dévastatrices et des esprits malfaisans-
Pendant que le flehors de notre maison était ainsi en proie à l'épouvante, l'intérieur retentissait des cris et des lamentations. A mes convulsions frénétiques avait succédé une telle prostration de forces , que le dernier soufïle de ma misérable vie semblait devoir s'éteindre en quelques instans. Cet état dura deux jours entiers : n'ayant plus aucun espoir, les médecins n'hésitèrent plus à m'administrer un puissant confortalif, dont l'action eût été dangereuse pour lui liomme bien portant. L'elFet m'en fut salutaire : je pus prendre ensuite d'autres potions , qui me procurèrent un sommeil doux et
or LES AMANS APRÈS LA ÎVIORT. 4 19
sans agitation : les médecins recommandèrent de protéger ce sommeil bienfaisant par une (ranquiUité absolue , et je fus encore laissé seul dans une obscurité complète.
Mon sommeil se prolongea : les rêveries sombres et oppressives qui m'avaient tourmenté jusqu'alors cédèrent l'empire de mon imagination assoupie à des tableaux doux et rians ; des songes voluptueux me transportaient dans les jardins délicieux du paradis fortuné promis aux vrais croyans; j'étais entouré des Houris ravissantes ', qui toutes ressemblaient à Ouerdéh et paraissaient multiplier autour de moi son
image chérie.,
Je m'éveillai au sein des ténèbres ; je n'étais pas seul , des bras caressans m'enlaçaient de leurs tendres étreintes, des lèvres tremblantes avaient effleuré mon front , et chacun de mes yeux avait reçu un baiser.
Une douce voix murmurait à mon oreille : (C Ne crains rien , ô mon Tdleb : c'est ta Ouer- » déh , ta Ouerdéh chérie , qui est auprès de » toi !
» Ecoute, ajouta-l-elle , lu ne sais pas : je » suis morte, je suis devenue G houle ; meurs » aussi ! Tu deviendras aussi Ghoule comme
' Voyez la XXIX* note supplémentaire.
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)) moi , et persone ne poini a plus nous sé- )) parei". )>
Immobile , stupéfait , je cherchais à rassembler mes idées, et je me croyais encore le jouet d'un vain songe : cependant peu d'inslans me sufiirent pour me convaincre que j'étais bien réellement éveillé , et que la présence de Ouerdéh auprès de moi n'ét«iit point une illusion mensongère de mon imagination.
Je l'interrogeai sur ce retour incompréhensible à la vie : je multipliai mes questions.
c( Oh! me disait-elle, crois-moi, cher ami, » je suis bien morte , je suis Ghoule maintenant ; » mais c'est bien à tort qu'on croit les Ghoules ï> cruelles et malfaisantes. Je t'assure qu'on se » trompe , et qu'on les calomnie : je puis en » juger par moi-même maintenant. On les ac- )) cuse aussi de dévorer les cadavres et d'en )) faire leur seule nourriture : bien certaine- )) ment, depuis que je suis Ghoule j je n'ai senti )) aucune tentation de ce repas infernal. Les » nuits j'erre dans les jardins voisins du cime- )) tière , j'y mange quelques fruits; le jour je » me cache au fond de mon tombeau, et j'y » dors Iranquillement. »
J'essayai en vain de persuader Ouerdéh qu'elle était, non pas Ghoule ^ mais réellement
ou LES AMANS APRÈS LA MORT. .\.\l
vivante : j'employai inutilement tous les raisonnemens que mon esprit put me fournir; quoique cependant ce même esprit ne pût aucunement comprendre comment cette même Ouercléh , que je ne pouvais douter d'avoir vue morte , ensevelie , inhumée , pouvait être en même temps en possession de toutes les facultés de la vie.
Lon^- temps avant que l'aurore commençât à éclairer le ciel d'une demi-lueur, elle voulut retourner à son tombeau : je ne pus obtenir la permission de l'y accompagner, et elle me défendit expressément de jamais oser y pénétrer.
Le lendemain ma santé parut avoir éprouvé une révolution si favorable , que les médecins, étonnés d'un si prompt changement, me déclarèrent en convalescence.
Je reçus encore plus d'une visite nocturne ; Ouerdéh était toujours aussi tendre , mais non moins chaste et innocente ; ses caresses étaient pures, et moi j'étais trop heureux de la serrer sur mon sein , de l'entendre me parler de sa tendresse , pour avoir jamais conçu la pensée d'obtenir plus qu'elle ne m'accordait, et je me bornais au plaisir de nos entretiens.
Une fois j'avais encore voulu lui prouvei
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qu'elle n'était point une Glande^ comme elle le croyait; la tendre colombe s'était irritée de mon obstination , et m'avait menacé de ne plus revenir me voir : j'avais dès-lors entièrement renoncé à tout dessein d'argumenter encore contre elle.
Cependant le bruit de la prise de possession du cimetière de Bdh-en-Nasv s'était propagé dans toute la ville du Kaire : Ouerdéh avait été aperçue couverte de son linceul, soit en errant dans les jardins, pour y prendre sa nourriture accoutumée , soit dans le cimetière même , soit dans le trajet entre le cimetière et la brèche du jardin par laquelle elle parvenait jusqu'à moi.
UOualy ' fut averti ; l'Agha chargé de la police de la ville envoya des soldats observer les lieux secrètement pendant la nuit.
Ma pauvre Ouerdéh se rendait une nuit auprès de moi , lorsqu'elle fut saisie par un détachement et conduite devant VOualy, qui la renvoya devant le Qddy suprême '.
Bientôt la renommée annonça dans toute la ville qu'une des Ghoules du cimetière avait été prise, et mille contes non moins merveilleux, qu'absurdes furent à l'instant même inventés ,
' Voyez la X* note supplémenlaiic.
' Voyez la LXXXIX*" not'' supplëmciilaire.
ou LES AMAISS APRÈS LA MORT. 44^
colportés et accrus par la crédulité publique. On parlait d'assembler les mollahs, \esfmamsy les cheykhs él-isldm \ tous les corps civils et religieux, pour décider du supplice de cette ennemie de Dieu et des hommes.
Le Qàdy qui avait été envoyé au Kairc était heureusement un vieillard expérimenté , instruit, humain et peu disposé à se laisser influencer par les préjugés de la multitude : il examina lui-même la prétendue Ghoule , et envoya chercher des médecins habiles.
Ceux-ci reconnurent et déclarèrent hautement que Ouerdéh était seulement folle , mais que sa démence n'était ni dangereuse ni incurable. Le Qâdy ordonna qu'elle serait conduite au Môristân.
A peine quelques jours s'étaient passés depuis cette réclusion à Y Hôpital des fous ^ 4ueje m'y vis enfermé moi-même.
Inquiet de n'avoir pas revu depuis quelques nuits l'ange consolateur dont les visites venaient adoucir les ennuis de ma couche solitaire, en proie à un involontaire chagrin, à mille craintes vagues; ne pouvant modérer ma sollicitude et mes alarmes , j'avais enfin pris le
' Yoye2 ci-dessus , dans le premier volume , les notes des» pages 465 et 473.
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parti d'aller une nuit au tombeau de Onerdéh^ malgré la défense expresse qu'elle m'on avait laite : je ne l'y trouvai pas.
J'y retournai une seconde nuit , puis une troisième, Oiicidéh ne reparaissant plus. Alors, frappé dans toutes mes facultés mentales par re dernier malheur, plus accablant que tous les autres , je devins réellement fou , et même fou furieux : je parcourus le cimetière , les jardins, les ruines diverses , appelant Ouerdéh à grands cris , et poussant daris mon délire frénétique des hurlemcns semblables à ceux des animaux féroces du Désert.
Je fus bientôt arrêté par les mêmes soldats qui avaient saisi Ouerdéh^ et qui surveillaient chaque nuit les environs du cimetière. Conduit devant le Qàdy, reconnu fou maniaque et dangereux par les médecins , je fus enchaîné et jeté , par son ordre, dans une des cellules obscures du Môristân.
J'y restai pendant de longues années , mort à la société humaine , mort à la raison ; ignorant que ma chère Ouerdéh , l'ame de ma vie, était si près de moi , et qu'habitans du même séjour, nous n'étions séparés l'un de l'autre que par quelques couis cl quelques muiailles.
Notre délivrance et notre réunion inespérée
ou LES AMANS APRÈS LA MORT. /\^S
eurent pour cause des événemeiis également imprévus.
J'étais souvent en proie à des accès de fureur tellement violens, que j'étais l'objet d'une surveillance particulière et des précautions les plus rigoureuses : je n'étais pas habituellement enchaîné, mais la porte de mon cachot était presque toujours exactement fermée. Dans les premières époques , les attaques périodiques de ces accès arrivaient comme régies par les lois d'une infTuence maligne et occulte , et sans qu'aucune cause extérieure parût décider l'invasion ou la cessation de ces crises intermittentes. Dès qu'on s'apercevait de l'approche d'un de ces accès, souvent terribles, et toujours dangereux pour ceux qui se trouvaient exposés à mes violences , on avait soin de me lemettre mes chaînes. Lorsque l'accès terminé avait entièrement abattu mes forces , que mes efforts frénétiques épuisaient en convulsions et en élans impuissans , on me rendait un peu de libertc , et mes chaînes m'étaient ôtées.
Un jour, mon gardien avait prévu que le retour d'un de ces paroxismes n'était pas éloigné; il avait ouvert mon cachot, et s'occupait à me charger de fers, suivant son habitude dans ces circonstances; lout-à-coup un bruit effrayant
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se fit entendre : le lumiilte , les cris forcenés^ les lunleraens sauvages , qui retentissaient de toutes parts , semblaient annoncer que mes compagnons , les fous du Môristân , étaient en révolte ouverte , et qu'ils étaient devenus les maîtres redoutables des lieux où ils avaient jusqu'alors tremblé comme esclaves.
Mon gardien épouvanté prit la fuite : cette fuite me laissa libre , sans fers , et la porte de ma cellule , qu'il avait laissée ouverte, me permettait d'aller jouir, avec mes compagnons révoltés, de ma portion dans la liberté qu'ils semblaient avoir conquise. Je m'éloignai cependant des cours où le redoublement du bruit et les cris discordans me faisaient croire qu'une lutte dangereuse était engagée, soit entre les nouveaux affranchis et leurs anciens tyrans, soit entre les confédérés eux-mêmes.
En m'échappant du côté opposé, je m'égarai dans une suite de corridors obscurs, dont les portes étaient également ouvertes, et dont, sans doute , la terreur avait chassé les gardiens. Je me trouvai enfin dans une cour isolée , d'où quelques femmes semblaient fuir avec crainte à ma vue.
Mon aspect devait , en effet , être effrayant : à moitié nu, sale, amaigri par les souffrances,
ou LES AMANS APHÈS LA MORT. 44?
la ])arbe en désordre , la physionomie égarée , les yeux étincelans , je bondissais plutôt que je ne courais; car mon accès de manie furieuse commençait à m'agiter et semblait donner à tous mes membres une force surnaturelle.
Au moment où j'allais me livrer sans mesure et sans obstacle à mon effroyable frénésie , une voix douce et touchante se fit entendre non loin de moi : c'était la voix d'une femme.
A l'instant je sens une révolution soudaine se faire en moi : un calme salutaire rafraîchit tous mes sens , les torrens embrasés du sang qui bouillonnait dans mes veines s'appaisent tout- à-coup, et n'y répandent plus qu'une influence bienfaisante ; un frémissement extraordinaire , d'une nature bien différente de ceux qui depuis si long-temps torturaient convulsivement toutes mes fibres, parcourt en un instant tous mes membres, et chacune des parties de mon corps semble obéir miraculeusement à la réaction d'une sensation délicieuse.
Cette voix était celle de Ouerdéh , de Ouercléh si éperdument chérie, si longuement, si douloureusement regrettée.
Elle chantait d'un ton plein de tristesse et de mélancolie ces vers , imités de ceux que j'avais
^.j^ OUKRDÉH ET MEGNOUN
composés pour elle , et dans lesquels j'avais osé lui adresser le premier aveu de mon amour.
n O Tai.eb! de mes tristes chaiils I) Que le plaintif iiiuruiure arrive à tuii oreille .' • Mort comme moi, tu dois entendre mes acceiis .
» Que le plus leudre des amans « A la voix d'OuEnoÉii du tombenu se réveille !
u Elle n'a plus ces charmes rnvissans, » Que Taleb préférait à la rose vermeille :
» Elle n'est plus la rose du printemps, Il Mais toujours pour Taleb ma tendresse est pareille,
)' Du sein de? morts je l'appelle et l'attends.
.. L'hiver chnsse Tété, l'hiver cède au printemps ' :
» Tout change de changer en vain tout me conseille,
» Puis-je donc oublier nos amours innoccns !
» A ce doux souvenir, un désir qui s'éveille
) Rallume dans mon cœur des feux toujours brùlans.
). Kn ce cœur les chagrins sont toujours renaissans : » Ta mémoire jamais nuit et jour n'y sommeille; » Nuit et jour les reg^rets embrasent tous mes sens : 1 O Taleb ! nuit et jour pour toi je pleure et veille, » Taleb est nuit el jour le refrain de mes chants >•
J'avais à peine entendu ces accens, que mon cœur était si heureux de reconnaître , déjà d'un seul bond je m'étais élancé jusqu'à elle ; déjà je la serrais sur mon sein.
Nous nous tenions embrassés par les plus
' Les Orientaux ne reconnaissent que trois saisons; ;v(/y'(lc printemps), saj/(\'élc), chitâ (l'hiver).
ou I,ES AMANS APRÈS LA MOKT. 449
ïlouces étreintes : nos bouches ne s'adressaient mutuellement aucune parole. Qu'avions-nous à nous dire? Je l'avais retrouvée , elle se voyait réunie à moi ; nos regards enivrés avaient un langaj^e suffisant pour nous peindre l'un à l'autre la félicité dont jouissaient nos deux coeurs.
Mais bientôt les gardiens rentrèrent : ils rapportèrent la plupart de mes malheureux compagnons , blessés , froissés , meurtris , à demi-noyés , car l'eau et la vase découlaient de tous leurs vêtemens souillés de la bourbe infecte des cloaques oii ils s'étaient précipités, croyant y trouver une issue extérieure.
Les gardiens voulurent me séparer de ma Ouerdéh chérie ; mais mes forces étaient centuplées, les bras dont je l'entourais semblaient de fer pour leur résister ; tous leurs efforts furent inutiles. Les médecins, les cheykhs administrateurs de l'hôpital arrivèrent, et ils- allaient sans doute trouver des moyens de se faire obéir ((ui auraient rendu toute ma résistance impuissante.
La raison m'était entièrement revenue j je pus juger notre position et réfléchir : voici (juelle fut la démarche que me conseilla la réflexion.
Je posai doucement à terre Ouenléli demi-
45o OLKRDÉH El MRONOIJN
évanouie ; coinposarit mou altitude , rassére liant ma pliysionomie , abaissant modestement les yeux, je m'avançai d'un pas i^rave et tranquille vers le respectable cheykh qui occupait le plus haut rang dans ^administration du Môrislàn. Il parut extrêmement surpris de voir la tranquillité subite de ce maniaque forcené , dont les forces frénétiques avaient, peu d'instans auparavant , repoussé la lutte de dix hommes vigoureux.
Je me jetai à ses pieds , et baisant respectueusement le bas de sa robe : « /}• ard-ah , y)fdSrdy ', » lui dis-je d'une voix supphanle; puis je lui racontai d'un ton posé, d'un accent modéré et raisonnable , mais cependant avec l'énergie d'un coeur qui sent vivement , mes longues tribulations , mon amour pour Ouerdèh , et le malheur qui nous avait séparés.
Pamii les personnes qui entouraient le vénérable cheykh, était le médecin franc , le savant et compatissant Bou/ouniar, qui depuis est devenu le plus cher de mes amis ; il avait écouté attentivement ma narration , qui lui avait paru sensée et n'attestant aucune trace de démence.
Il s'avança vers moi, interrogea les batte-
' Je nie mets sous voUe protection, Seigneur!
ou LKS AMAINS APRÈS I,A MORT. 4^^^
mens de mon pouls , m'adressa diverses questions , m'examina scrupuleusement.
Se tournant alors vers le cheykh : « Cet » homme n'est plus fou , lui dit-il . et il ne Tau- » rait peut-être jamais été, si de cruels traite- » mens n'avaient fait dégénérer en frénésie )> continue une aliénation d'esprit passagère, » qui n'était que l'effet momentané du choc )) violent qu'ont reçu à la fois son cœur et son » esprit. Quoi qu'il en soit, Dieu l'avait frappé ï) de maladie , Dieu l'a guéri : j'atteste que , si » on le rend à la liberté , ses facultés men- )) taies n'ont plus à craindre aucune fatale re- » chute. »
Mon secourable protecteur s'empressa aussitôt de faire le même examen à l'égard de l'infortunée Ouerdéh , qui , assise sur la terre , répandait un torrent de larmes. Il la déclara complètement guérie comme moi; la secousse salutaire , que notre réunion inespérée avait causée à nos esprits , ayant fait subitement cesser le désordre auquel ils avaient si long-temps été en proie depuis notre séparation cruelle.
Le cheykh, ému de compassion , ordonna que nous fussions traités en conséquence de cette décision favorable, et, pendant le peu de jours que nous passâmes encore au Môristàn , nous
/|5^ DIKKDÉH II IVTKGNOUN
lûims cMlièremciit remis au soin du nouvel îimi que venait de nous flonner la faveur si ini prévue tle la desliiice.
Ce court délai et celle surveillance avaient pour but (le bien constater noire entière i,'uérison : tout prouva qu'elle était con)plèle.
Pendant cet intervalle , le chey kh bienfaisant et le bon médecin , à qui notre infortune avait inspiré le plus vif intérêt , n'étaient pas restés jnactifs : à notre insu , ils avaient vu mon père et celui de Ouerdéh.
Mon père et mon oncle nous avaient cru pour toujours enlevés à leur tendresse ; leur malheur commim les avait réunis et avait entièrement chassé de l'esprit de mon oncle cette haine si déraisonnable dont l'avait enflammé , p0'4» notre malheur et pour le sien , l'exaltalion désordonnée d'un eniviemeni vaniteux.
Quant au serment fatal qu'avait prononcé son imprudence , il s'en crut , avec raison , dégagé légitimement par la mort et l'ensevelissement de sa fille; il était en effet constaté que j'épouserais bien et duement morte, celle qui ne devait qu'à mon amour éperdu et à mon attentat désespéré , son retour miraculeux du domaine de la mort à une nouvelle vie.
Ils consentirent à nous unir, et notre ma-
ou LES AMA^S APRÈS LA MORT. 4^^
lia^c resserra de nouveaux liens leur amitié fraternelle.
Nous ne sortîmes du Môristan que pour célébrer ce mariage si désiré , reculé si longtemps par des circonstances si fatales ; et dans les délices inexprimables de nos embrassemens, Ouerdéh et moi, nous oubliâmes toutes les rigueurs de la destinée bizarre , qui , par le chemin de l'infortune la plus intolérable , nous a enfin conduits au bonheur le plus grand dont peuvent jouir des êtres mortels.
Mais comme l'a si bien dit notre grand poëte Montanabhy ' :
L'enfant, qui de l'abeille enlève le» rayons, De l'essaini tout entier provoque la piqûre : Sous les cou[)s redoublés de? ailés bitaillon.s, Il voit son sang couler par plus d'une blessure; Mais le vainqueur oublie, en tenant sa capture, Sa douleur et les aiguillons.
' Voyez la LXVIIT note supplcmcniaiic , à l.i fin du troisième volume.
454 SlilTE ni; RÉOÎT
lîiiitc ^u tli'iit br 1(1 rriliidiou b ,^bb-rrnil)inàii rl-Sdhiinlirrâiiy èane l'iQopital tiii inôridtàn.
Cependant quelques mois s'étaient déjà écoulés depuis la terrible chute de mon infortuné cousin dans la citerne , chute qui lui aurait été si fatale , sans l'heureuse intervention du médecin franc , aux soins duquel il devait bien réellement la vie.
Ces soins n'avaient pas cessé de lui être prodigués. L'accès frénétique , dont j'avais moimême été sur le point de me voir la victime , semblait avoir été une crise favorable pour le malade.
Ses forces abattues paraissaient peu à peu renaître, à mesure que l'agitation cfTervescente de ses esprits parvenait à se calmer, et sa faiblesse corporelle semblait diminuer progressivement, à proportion que sa raison elle-même , reprenant sa luicidité , se dégageait des ténèbres de la folie : ainsi tout en Itii avançait vers une guérison qu'on pouvait dès-lors espérer de voir bientôt devenir totale.
En effet la crise violente dont les convulsions frénétiques avaient été si furieuses, semblait n'avoir été que le dernier paroxisme de
d'abd-èrrahman. 4^5
sa maladie mentale , et tout annonçait qu'à l'époque , qu'on pouvait prévoir être peu éloignée , où son corps entrerait en pleine convalescence, les facultés de son esprit, rétablies en même temps de leur lésion , ne laisseraient plus rien à désirer sous ce double rapport de santé.
Je ne l'avais pas quitté pendant cette maladie si longue , et , oubliant sincèrement tous ses torts, je lui avais prodigué les soins affectueux d'un frère pour un frère.
Sa haine pour moi avait disparu , avec les transports furieux qui avaient torturé à la fois et son ame et son corps : il me reconnaissait maintenant, mais c'était pour recevoir mes soins avec gratitude : sa physionomie , ses regards , m'exprimaient , mieux que n'auraient pu faire les paroles , ses regrets sincères et son profond repentir de sa conduite coupable envers moi.
Plus je m'efforçais de lui donner, par mes soins affectueux, des preuves irrécusables que je l'avais entièrement oubbée , plus il cherchait à la rappeler lui-même dans sa mémoire pour s'accuser sévèrement , et condamner sa noire ingratitude.
Un repentir amer rongeait sans relâche son