‹ Contes du cheykh êl-MohdyChapitre 10 sur 42 · TROISIÈME AVENTURE · texte numérisé non relu

TROISIÈME AVENTURE

de cris aigus , de craqucmens, de râlemens, de sons tels qu'on n'en avait jamais entendu, et qui faisaient au loin retenlir toute l'atmosphère : à la variété étourdissante de cesbruissemens sonores , répondaient les sifTlemens rapidement répétés de tous lesserpens qui avaient envahi la ville et les campagnes, et qui, hérissant le sol de leurs têtes furieuses, semblaient redoubler d'irritation et de rage.

En levant les yeux vers le ciel, pour y découvrir, s'il était possible , les causes de ce concert de menacantprésage, on s'aperçut qu'un nuage, plus vaste et plus obscur encore que le premier, était venu se placer au-dessus de celui-ci , et en avait augmenté les sinistres ténèbres.

Une terreur subite glaça d'un nouvel effroi tous les coeurs à ce vacarme épouvantable, qui semblait le signal certain de la dernière catastrophe d'une destruction universelle et inévitable.

Mais bientôt les ténèbres cessent ; le nuage des sauterelles dévorantes a entièrement disparu , et la nuée supérieure s'est tout-à-coup comme fondue et séparée en mille et mille peuplades d'oiseaux marins et aquatiques de toutes sortes , qui d'un vol rapide se précipitent sur la terre : on voit, avec une stupéfaction que je

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ne puis exprimer, comme une pluie abondante de ciijognes , de cormorans , de grues , d'ibis , de pélicans, de courlis, de hérons, de mouettes, et de cent autres espèces diverses et inconnues. Ils eurenfen peu d'heures exercé sur les sauterelles , les serpens et les autres bêtes malfaisantes éparses sur la terre , là même ardeur de déglulilion insatiable qui avait déjà exterminé les sauterelles du nuage.

Aucune parcelle des colonnes hostiles n'échappa aux infatigables becs des auxiliaires emplumés.

L'expédition terminée , les oiseaux libérateurs avaient repris leur vol , et avaient bientôt disparu. Les campagnes semblaient sourire à leur délivrance si rapide ; et le soleil brillant de tout son éclat , délivré lui-même du voile impur dont il avait été trop long-temps obscurci , dardait sur elles des rayons vivifians qui leur promettaient les plus belles espérances.

La joie, l'ivresse, l'enthousiasme des infortunés habitans de Baghdàd égalaient le sentiment du bonheur que leur faisait goûter leur libération inespérée.

Alimed-Pachd me réitéra les témoi^naiies de sa vive reconnaissance ; mais il n'osa me fiire

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de nouveau les offres d'une récompense qu'il jugeait bien m'êlre inutile el ne pouvoir jamais équivaloir à mes bienfaits.

Il nie proposa cependant d'habiter son palais , de jouir de son amitié , 'et de partager avec lui les délices de la vie que je lui avais rendue ; mais je m'étais déjà trop mal trouvé de mon habitation dans les palais des grands : je résistai à ses invitations, et achetant une petite maison dans la ville, je m'y retirai pour exercer la médecine.

L'essence merveilleuse dont je m'étais si heureusement servi . et qui avait la propriété vraiment étonnante d'attirer tous les oiseaux de cent parasanges à la ronde, n'était que le moindre des trésors salutaires que j'avais recueillis dans mes lointains vovaijes.

Je possédais des spéciliques certains contre toutes les maladies qui aflligent l'humanité ; aussi j'étais chéri dans la ville de Baghdàd , ou du moins je croyais l'être : on n'entendait de tous côtés que les louanges de Hamd-ylllaliél-UalxjDi (le médecin), et mon nom n'était Jamais cité sans être comblé de bénédictions.

Je liis moi-même la cause el l'artisan du premier chagrin que j'y éprouvai : je passais un jour dans une rue écartée, j'entendis des

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cris et des lamentations plaintives : je m'approchai aussitôt : dans une maison dont la porte était ouverte, un homme déchirait cruellement à coups de kourbag le corps d'un malheureux esclave nèi^re , lui reprochant avec colère son ingratitude révoltante envers le maître dans la maison duquel il était né , et dont la bonté l'avait nourri comme s'il eût été un de ses propres en fans.

Le pauvre patient était encore dans la première jeunesse : sa figure , son âge , son infortune, ses souffrances, tout m'émut et m'intéressa en sa faveur.

Je proposai au maître de me vendre son esclave : nous fCmies d^accord sur-le-champ, et , bien loin de me faire la moindre difficulté pour consentir à mon offre , il parut l'accepter avec empressement.

Je ramenai chez moi le nouveau protégé , dont mon arrivée avait si à propos interrompu le supplice. Je le soignai, je le traitai avec humanité; de son côté il me témoigna la reconnaissance la plus vive et le dévouement le plus entier.

Mais à peine fut-il entièrement guéri des blessures dont l'avait sillonné le déchirant kourhaf^^ qu'il se rendit coupable envers moi

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de la plus monstrueuse ingralitucle : un soir en rentrant chez mo) je l'appelai vainement, il avait pris la fuite : bientôt je reconnus (|ue l'ingrat, en désertant ainsi la maison de son bienfaiteur, avait joint le vol à son premier crime. Mes bijoux avaient été pillés par lui , et parmi les plus rares, mon escarboiicle, mon inappréciable escarboucle avait disparu.

Bientôt après cet événement un nouveau fléau, presqu'aussi redoutable que celui des sauterelles, menaça la ville ; les armées du terrible Nadir-Chah s'approchèrent de Baghdàd, et tentèrent de joindre ce pachaljk à ses conquêtes.

Le corps de troupes qui attaqua la ville était commandé pur JùraJij/n-Mirza', l'un des frères du conquérant célèbre.

Cette invasion imprévue répandit de nouveau la consternation parmi les habitans de Baj^hdàd et parmi ceux des campaijnes , qui , abandonnant tout ce qu'ils possédaient, s'étaient empressés de mettre leur vie en sûreté dans l'enceinte des murailles de la ville devenue leur refuge.

Heureusement ces murailles étaient solides et bien fortifiées, les troupes qu^^/Zi/ncd- Pacha avait réunies pour sa garnison étaient

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nombreuses , et les Persans ne tentèrent que (les assauts inutiles.

Fier d'avoir repoussé si heureusement les attaques opiniâtres de l'ennemi, Ahmed-Pachd résolut de mettre fin à ses tentatives hostiles en l'écrasant entièrement d'un seul coup. Ayant réuni toutes les forces que Baghdàd renfermait dans son sein , il fondit à l'improvisle sur les attaquans mal en ordre , et en fit un cruel carnage. Le nombre des Persans qui purent trouver leur salut dans une fuite précipitée fut peu considérable , et Baghdàd fut pour toujours délivré de la crainte de l'invasion.

Mais la victoire avait été bien chèrement achetée : Alimed-Pachcî B.\^\i perdu un grand nombre de ses soldats , les plus vaillans de ses guerriers étaient restés sur le champ de bataille , lui-même fut rapporté dans son palais , grièvement blessé.

Je fus appelé aussitôt : je m'empressai de lui donner tous mes soins ; mais ses blessures étaient nombreuses et profondes, et la plus grande partie de son sang s'était, pendant le transport , écoulée de ces funestes ouvertures.

Je le guéris cependant ; mais la cure fut longue , et la convalescence tardive. Je ne l'avais pas quitté pendant tout le temps que sa vie s'é-

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tait trouvée en danger : il exigea de mon amitié que mon séjour auprès de lui se prolongeât pendant tout le temps de sa convalescence , et même quelques journées encore après le jour où je lui avais déclaré que mes soins et ma présence dans son palais lui étaient entièrement inutiles.

Fatale absence) Quand je rentrai dans ma modeste demeure, je la trouvai déserte : Safféh, ma chère Sajj'ch, n'y était plus, elle avait été enlevée pendant mon séjour si prolongé au palais. Le désordre intérieur des appartemens, les traces des effractions m'annoncèrent assez que cet enlèvement avait été exécuté par la violence.

J'étais vivement afîligé , mais je crus devoir me résigner à un malheur qui me semblait irréparable : et ma consolation vint surtout de la certitude que j'avais acquise que Safyéh n'avait pas été ingrate , et que la séparation qui l'avait éloignée de moi avait été bien loin d'êlre volontaire : Safyéh^ pure et innocente, ne s'était pas montrée indigne du nom qu'elle portait.

Triste et abattu , je passais mes jours dans l'ennui , et mes nuits dans un insupportable veuvage. Je ne quittais plus ma maison qui était devenue la demeure du silence et du deuil.

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Une nouvelle invitation du Pacha m'oi fit cependant sortir et m'appela une seconde fois à son palais.

Dans la portion la plus reculée de ses vastes jardins, dans l'endroit le moins fréquenté , un soir, au lever de la lune, on avait entendu des sifîlemens, d'abord presqu'imperceptibles à 1 oreille , mais qui ensuite étaient devenus progressivement plus percans , et s'étaient prolongés avec une intensité effrayante. ,

Il ne formait aucun doute que quelques-uns des reptiles qu'avait poursuivis l'armée des oiseaux n'eussent pu parvenir à s'échapper de la bataille générale, et n'eussent réussi à trouver, dans quelque cavité ignorée , une sûre retraite contre leurs ennemis aériens.

Ahmed-Pachii avait recours à moi dans ce nouveau péril , et me supphait d'employer toutes les ressources de mon art pour le délivrer entièrement de ses hôtes dangereux.

Je me rendis au palais : j'écoutai plusieurs soirs attentivement les sifîlemens, et, par l'identité constante de leurs sons , je me convainquis qu'un seul et même serpent les faisait entendre : certain alors de n'avoir qu'un seul ennemi à combattre , j'entrepris de reconnaître son repaire.

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Mes recherches me firent dccoiivrir un long conduit souterrain, à demi - comblé par le temps et les éhoulemcns du sol, et qui paraissait avoir dû servir autrefois à conduire les eaux du fleuve dans les jardins du Pachà.

Je ne doutai aucunement alors que cette retraite ne fut celle de l'ennemi que je cherchais; il ne me restait plus qu'à essayer de m'en rendre maître. Je fis aussitôt apporter une immense toucht (bassin de cuivre) que je fis remphr de lait, et dans laquelle je versai en même temps des essences puissamment enivrantes et narcotiques : je ne négligeai point d'y joindre aussi les sucs des plantes qui sont particulièrement recherchées des reptiles et dont l'odeur peut les attirer.

Mon repas soporatif ainsi préparé, je me cachai soigneusement aux environs du conduit souterrain , me confiant d'ailleurs contre les attaques du serpent dans les vertus d'une pierre talismanique que je portais en bague : je ne quittais jamais cette amulette parce que j'en connaissais les propriétés miraculeuses pour préserver celui qui en était muni des morsures de toute espèce de reptilo.

J'attendis donc l'événement en silence et avec tranquillité; j'étais seul, car nul n'avait osé de-

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meurer avec moi clans un lieu si dangereux : je n'y attendis pas long-temps.

.Te vis bientôt sortir de la cavité, dont je guettais l'entrée avec une attention que rien ne pouvait distraire , une tête monstrueuse, effroyable , qui s'arrêta sur le seuil de son asile , portant de tous côtés des regards inquiets et circonspects ; cette tête dont les yeux étaient d'un rouge enflammé, semblables à deux charbons embrasés, et dont la gueule béante menaçait d'une triple palissade de dents acérées comme les fers des lances, était décorée d'une magnifique aigrette où brillaient, à travers des reflets dorés, les vives couleurs du plus bel azur. Je reconnus dans cet animal extraordinaire le melek-él-hafdt (^\e roi des serpens).

Après quelques instans d'hésitation, la iête s'avança tout-à-fait en dehors, traînant après elle un corps énorme, recouvert d'écaiiles verdoyantes , long de dix" coudées , et aussi gros que le corps d'un jeune enfant; on aurait cru voir le tronc d'un palmier de vingt ans, animé et se mouvant en. tortueux anneaux.

Le serpent horrible glissa sa masse hideuse jusqu'auprès du vase dont l'odeur Favait attiré, et dont il convoitait la liqueur appétissante. Il but tout jusqu'à la dernière goutte; mais aussi

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il ne larda pas à s'étendre sur le sable, en proie à un engourdissement et à un sommeil léthargique qui seml)lait voisin de la mort.

Je m'avançai alors sans crainte , mon ennemi était sans défense à ma disposition : je me hâtai de renfermer dans une cage de fer dont j'avais eu soin de me munir, et j'allai aussitôt, fier de mon succès, présenter au Pachà le monstre devenu mon captif.

J'obtins facilement de lui le don de l'animal endormi , qu'à cause de sa rareté extraordinaire ma curiosité voulut conserver vivant, la prison où il était enfermé lui otant toute espèce de moyen de nuire et de ni'échapper.

La crainte que témoignait encore le Pacha d'avoir dans son jardin d'autres hôtes de même nature, m'engagea à y passer quelques nuits, comme en sentinelle ; mais toutes mes recherches me convainquirent que le mclck él-hayat était le seul reptile qui eût pu échapper à la destruction générale dans laquelle ses sujets avaient été enveloppés par la poursuite de l'armée volatile.

La dernière des nuits que j'avais destinées à ma recherche, j'errais, à la clarté d'une lime resplendissante, dans les diversesparties du jardin , sans savoir oii m'égarai! ma course vague

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et incertaine. Au sein de cette nuit silencieuse et solitaire, j'étais absorbé par les plus tristes pensées j je ne pensais plus aux serpens : tous mes souvenirs se reportaient par une émotion involontaire sur Safyéh , sur ma Sajfcli dont j'étais séparé pour toujours.

Tout-à-coup je crus entendre le son de sa voix cbérie : je crus que mes oreilles étaient abusées par les illusions de mon cœur; cependant, relevant les yeux, je vis que sans le savoir mes pas m'avaient porté près du harem , de l'enceinte consacrée aux femmes ô! Ahmed-Pachd. Je m'approchai encore, écoutant avec anxiété : mon coeur battait vivement, en proie aux secousses successives du doute et de l'espérance.

Enfin mon incertitude cessa ; j'entendis de nouveau la voix : c'était bien celle de ma Safyéh^ et aucun doute ne pouvait plus me rester.

Elle chantait les vers suivans, et son chant était souvent entrecoupé par les gémissemens et les sanglots.

« Ail! loin de i.ui je ne puis vivre! » Vivre loin de lui c'est la mort!...

» Quel est donc l'inflexible sort » Dont le barbare arrêt s'obstine à nie poursuivre ?

i> D'une servitude cruelle u J'ai dit la fin à .^a bonté :

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>• Je jicnls encor ma liberlû ; » IVIiii» mon cœur rcsic libre , il i,i;i sera fidèle.

» Jadis des Francs je fu'i caiUive :

u Captive ici d'un .Musulman, » Toujours dans les l'ers d'un lyran !... >• J')' mourrai si le ciel n'entend ma voi.\ plaintive.

)) Mais le ciel reçoit ma prière — » Je me sens rcnailre à l'espoir;

» C'est LDI qu'ici je viens de voir

)) L'avoir vu c'est déjà n'être pins prisonnière. »

Avec quel empressement ne m'élancai-je pas au grillage en bois qui fermait la fenêtre , d'où parlait cette voix dont mes oreilles éprouvaient depuis si long-lcmpsla privation cruelle!

Safyêh m'apprit bientôt que les eunuques de l'ingrat ^/i/y/f'r/ l'avaient, par son ordre, enlevée de ma maison , profitant de mon absence, pendant les soins que je prodiguais à leur maître ; mais lorsqu'elle eut été introduite dans le harem du Pacha , et qu'elle lui eut été présentée, elle avait repoussé ses tentatives avec tant d'énergie, qu'il l'avait renvoyée avec mépris et colère dans le pavillon le plus écarté du harem , cl depuis ce temps son ravisseur ne s'était plus ollert à sa vue.

Ivre d'amour et de fureur, je m'élançai vers la grande salle du palais où Ahmed-PachA devait tenir en ce moment même son divan : car

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pendant mon entretien proloni,'é avec Safyéh , l'aurore avait éclairé l'horizon , et le soleil du matin répandait déjà ses rayons dans la circonférence élhérée.

Alimed-Pachd était en effet dans sa salle d'audience , entouré des grands de sa cour et des ministres de ses volontés : il frémit à ma vue, et les traits animés de ma physionomie lui apprirent que je savais tout.

Je m'avançai rapidement vers lui, et, sans lui adresser les saluts et les bénédictions ordinaires : (( Perfide, ingrat! m'écriai-je avec véhé- ))mence, quel afrite, quel démon infernal a » versé dans ton cœur un poison mille fois plus » pestilentiel que celui qu'un serpent avait fait )) passer dans tes veines , dans ces veines que » j'ai rendues à la santé? Ou plutôt quel génie » infidèle et malfaisant m'a inspiré ma fatale )) résolution de venir à ton secours?. Comment » as- tu payé mon imprudente bienveillance? Je » t'ai rendu la vie, et tu m'enlèves plus que la )) vie : tu me dois le bonheur d'exister, et tu » m'arraches celle qui faisait tout le bonheur )) de mon existence. »

Mes reproches et mes invectives se succédaient avec un emportement semblable à la fureur des flots d'une mer coiuroucée.

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Le Pachâ , pâle et immobile, jgardail un morne silence, et ne répondit pas un seul mot à mes paroles onti aj^eantes.

Ceux qui l'entouraient, immobiles et silencieux comme lui , étaient ploni^és dans la stïipéfaction. Je sortis enfin en ordonnant au Pacha bumilié de renvoyer sur-le-champ Safyéh avec honneur dans ma maison.

Mais à peine me fus-je mis en chemin pour m'y rendre , que les courtisans è! Ahined ^ sortant de leur stupeur, se pressèrent autour de lui en tumulte, maudissant mon audace envers leur maître, s'écriant (ju'il n'y avait pas de châtiment assez terrible pour venger son alFi-ontet pour punir la rébellion et l'insulte dont je m'étais rendu coupable.

Ahmed-PacJia\ d'abord attéré par mes justes reproches , sentit, à ces discours excitatifs de sa colère, s'élever en lui l'orage de la haine, du courroux et de la vengeance. L'explosion de ces sentimens , qui fermentaient dans son roeiu', fut terrible.

Oubliant à la foi j , et mes bienfaits et mon pouvoir, et le crime de son ingratitude, il y mil le comble en ordonnant à quelques-uns de ses gardes de se rendre sur-le-champ à ma maison et de lui rapporter ma tète à ses pieds.

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Mais j'avais déjà eu le temps de réfléchir en rentrant chez moi , et j'avais prévu d'avance ce qui allait arriver.

Les gardes revinrent bientôt : « Seigneur! » dirent -ils au Pacha, après s'être prosternés devant lui, « seigneur, suivant tes ordres nous » avons été à la maison du médecin Hamd- )) Allah; mais il avait déjà pris la fuite : nous » n'avons trouvé qu'un vieillard décrépit , qui » paraît être son père ou son aïeul , car son vi- )) sage , sillonné par les ravages de l'âge , nous » a paru, malgré la barbe blanche qui descend )) j usqu'à sa ceinture, présent er encore quelques )) traits de famille , quelques traces de ressem- » blance avec la physionomie de son fils ou de )) son pelit-fils. Ce vieillard morose et taciturne, y> dont l'intelligence et les forces paraissent af- » faiblies par son grand âge , n'a témoigné au- » cune émotion à noire aspect , et a daigné à » peine nous répondre que celui que nous » cherchions n'y était plus. ))

(t — Imbéciles! » s'écnaAhnied, dont la fureur, loin de se calmer, semblait au contraire éclater avec une nouvelle effervescence, « imbr- )) ciles! Hàlez-vous de retourner : ce vieillard » décrépit n'est sans doute que Hamd-Allali y) lui-même, qui s'est déguisé à vos yeux fasci-

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)) nés par ses artifices trompeurs , par les ma- )) giqiies prestiiifes de sa science détestable et )) diaboll(|Lie : allez, et apportez-moi la tête du » vieillard ! »

Les gardes, redoutant pour eux-mêmes le courroux de leur despotique maître, coururent de nouveau en toute liàte à ma maison ; mais ils ne purent exécuter leurs nouveaux ordres : déjà le vieillard lui-même avait aussi disparu.

Toutefois , en poursuivant leurs recherches dans toutes les parties de la maison, les ministres de la cruauté ^ Ahmed- Pachci découvrirent au fond du harem une jeune fille charmante, timide, éplorée , qui, dans son trouble et son effroi, en entendant le bruit et les clameurs dont tout retentissait, s'y était réfuj,'iée tremblante et cherchait à s'y cacher à tous les yeux.

Les gardes, n'ayant rien pu découvrir de plus, se saisirent de leur tendre et innocente proie, et, malgré ses larmes et ses supplications , ils l'entraînèrent devant leur maître irrité.

La vue des attraits de la jeune et faible victime jetée palpitante à ses pieds , parut suspendre les émotions féroces dont la cruauté agitait le coeur de l'impitoyable Ahmed. A travers ces émotions haineuses de vengeance et de

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rage se glissa , comme à son insu , un mouvement, non de commisération, mais d'un instinct égoïste de jouissance sensuelle , et d'un désir vague pour la séduisante captive dont les attraits enivraient ses regards.

Sa voix prit des accens plus doux , il interrogea la jeune fille sans dureté: bien plus, il lui déclara , sans trop employer d'abord le ton impérieux d'un maître , combien il sentait son cœur épris : bientôt il réclama avec exigence le prix d'une indulgence qui lui était si peu ordinaire et dont il semblait s'étonner et s'indigner lui-même.

A toutes ces questions , à toutes ces propositions , à ces ordres même , l'infortunée , Lors d'elle-même , et comme anéantie par la terreur, ne répondait que par des sanglots convulsifs et par un torrent de larmes.

Ahmed-Pachd ^ s'impalientant de ces pleurs et de ce silence, ordonna qu'elle fût confiée aux femmes de son harem , et qu'on ne la lui représentât que lorsque ses larmes auraient cessé de couler.

Les portes du harem s'ouvrirent et se refermèrent sur cette nouvelle captive.

C'est ainsi que les ordres du Pachà lui-même m'introduisirent dans cette fatale enceinte ; car

l.\6 TROISIÈME AVKNTURE

le vieillard décrépit, la jeune fille brillante de tous les charmes de la beauté et de tous les attraits du jeune âge, n'étaient autres que moimcme, transformé si merveilleusement par les opérations de cette science {[u'y/hnied appelait mon art détestable et diabolique ; cet art avait été bien puissant, puisque son illusion avait abusé mcrae les yeux du ravisseur doublement coupable, que ses soupçons avaient déjà prémuni une fois , et qui était si intéressé à ne pas se laisser de nouveau surprendre.

Dès que je fus entré dans le harem, ma douleur factice parut un peu se calmer, et mes larmes artificielles coulèrent avec moins d'abandon : entouré de mes nouvelles compai^nes, je ne cherchai que Safyéh , et comme si notre commune douleur eût été entre nous le lien d'une sympathie involontaire , nos bras s'ouvrirent, et une douce étreinte fit palpiter l'un sur Tautre nos cœurs afïlii^és.

Bientôt, m'éloignant de l'essaim folâtre des beautés insouciantes qui m'obsédaient, je suivis Safyèh dans le réduit solitaire où elle était confinée, et, me dérobant aux jeux et aux plaisirs tumultueux du harem, je voulus opinàlrémenl partager la retraite et l'exil de la seule habitante de ces lieux dont la présence m'était chère.

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Loin des témoins importuns jo me fis reconnaître à Safyéh , et nous nous livrâmes à toute l'ivresse des sentimens dont nos âmes charmées éprouvaient si bien la mutuelle influence.

Heureux d'être près l'un de l'autre , nous avions oublié et les maux de notre longue séparation , et le Pacha ravisseur, et la prison dont les murs nous retenaient en sa puissance , et les malheurs qui pouvaient nous menacer encore. Nous étions réunis; que nous falIaili-1 davantage? Nous ne nous quittions pas un seul instant : mes yeux ne voyaient que Safyéh , Safyéh n'avait de regards que pour Hamd- Allah; pouvions-nous penser à aller chercher ailleurs un autre bonheur?

Hélas ! ce bonheur dont l'enivrement nous ôtait toute prudence et toute prévision, n'eut qu'une trop courte durée. Unjour, soit que nous eussions été épiés , soit qu'un hasard involontaire eût trahi notre secret , Zomrouhy la jolie favorite de Ahmed-Pachd, survint à notre insu auprès de nous : elle entendit un de nos entretiens, et tous les mystères qui nous entouraient lui furent connus.

Notre secret cependant aurait pu tomber dans des mains plus dangereuses : Zomrouk

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n'avait jamais oublie la cure miraculeuse qui l'avait arrachée à une perle certaine, et les souvenirs de son cœur avaient toujours conservé une tendre reconnaissance pour le libérateur au(|uel elle devait la vie.

Dans le ravissement que lui causa la découverte à laquelle elle était si loin de s'attendre, en proie à la douce extase de la gratitude , et peut-être d'un sentiment intérieur plus vif encore que son émotion venait de faire naître en son coeur, elle se précipita sur moi et me couvrit de baisers et de caresses passionnés.

Etonné , troublé de cet épanchement imprévu, je ne faisais eucore aucun mouvement pour repousser des cmbrassemens dont je ne par'aijeais pas l'ivresse ; mais j'allais me déi^ager des bras de l'aimante Zomroah^ et lui adresser quelques paroles pour calmer le désordre qui semblait bouleverser son ame : je n'en eus pas le temps. Safycli , stupéfaite comme moi, avait considéré immobile le spectacle si révoltant pour son amour dont ses yeux avaient été subitement frappés : son imagination, devenue tout-à-coup la proie du délire le plus insensé, lui peignait celle scène imprévue comme la suite préméditée d'une liai- .>on aiitéiieurc et d'uTie inlelligcncc perfide en-

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tre Zomrouk et moi. Tous les poisons de la jalousie la plus effervescente fermentèrent en un instant dans son ame lorturce ; tous les ouragans de la tempête la plus effrénée gonflaient son sein oppressé : le débordement de sa fureur soudaine et de son indignation irréfléchie ne connut dans ses transports insensés ni mesure ni prudence.

«Ainsi donc, s'écria-t-elle avec les accens y) de la rage, perfide Zoinroiih , Hamd- Allah )) plus perfide encore, ainsi donc vous trora- » piez la malheureuse et fidèle Safyéhl Cet )) amour , Hamd- Allah ^ cet amour que je » croyais posséder dans ma folie confiante , cet )) amour qui faisait le charme de ma vie , il était » feint, ou du moins je ne le possédais pas )) seule , et je le partageais avec une odieuse )) rivale ! »

Puis tournant ses yeux égarés sur la tremblante Zoinrouk^ et faisant à son nom une allusion amère : ce Oui , dit-elle, oui, Hamd-Allah » a préféré le bouton de rose à la rose épanouie, )) dont il a long-temps savouré le parfum ! »

Les éclats de la voix de Safyéh^ que nulle protestation, nulle considération ne pouvait appaiser, attirèrent bientôt autour de nous toutes les habitantes du harem. Le bruit, les

TROISIEME ATEKTURE

vociférations qui accompagnaient ce concours tumultueux , appelèrent sur leurs pas les eunuques auxquels leur garde était confiée.

Ils virent les transports frénétiques de Sa-

fyéh, ils entendirent ses plaintes furibondes, et

ils se hâtèrent d'en aller rendre compte à leur

maître. Ahmed-Pachd ïv\i SiUS9^\\.oi au milieu de

nous.

A sa vue , Safyéh sentait pour ainsi dire son délire s'accroitre; sans voir les dangers terribles qu'elle allait appeler sur nos têtes et sur la sienne , toute entière aux émotions présentes , et ne voulant rien connaître que le bonheur de m'arracher pour toujours aux bras de celle que son aveuglement lui représentait comme sa rivale préférée , Safyéh révéla ellemême à Ahmed-Pachci tous nos secrets , et l'amour abusé et délirant me livra involontairement à l'ingratitude et à la vengeance ulcérée.

Safyéh fut sur-le-champ récompensée de ses aveux trop naïfs et trop sincères par trois coups mortels. Trois fois le poignard à* Ahmed- Pa- , châ se plongea dans ce sein si séduisant , asile de passions si douces et si violentes; je vis ses Ijeauxyeux, se fermant sous les doigts de l'ange de la destruction, éteindre les feux dont ils élin-

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celaient et s'ensevelir pour la dernière fois so usleurs longues et soyeuses paupières, comme sous les draperies d'un funèbre linceul ; le sang, s'élançant à gros bouillons de sa poitrine déchirée , souillait ses membres délicats et ses vêlemens, et inondait la terre autour d'elle.

Elle tomba inanimée , et je ne pus voler à son secours ; saisi à l'improviste , j'avais été chargé de fers pesans , tout effort m'était interdit, toute résistance mi'était impossible.

Zomrouk , presque anéantie par la terreur, était évanouie , et son ame était devenue comme étrangère à tout ce qui l'sntourait. Moi-même, sans espoir, incapable dans mon trouble de coordonner mes idées bouleversées, je m'attendais à me voir avec Zomrouk partager le terrible sort de la malheureuse Safyéh ; tous les cimeterres des lâches flatteurs qui accompagnaient le Pacha étaient levés sur nos têtes , et semblaient se disputer à qui le premier donnerait, en nous frappant de mort, un gage de son dévouement servile.

(( Non ! s'écria le Pacha d'une voix redouta- )) ble comine les éclats du tonnerre , non ! qu'ils » vivent, ne les frappez pas ! Ils sont plus cou- )) pables que Safyéh; je leur réserve une pu- )) nilion plus cruelle : ils vivront, mais pour

ir)2 TROISIÈME AVENTURE d'aGTB.

» mourir de mille morts, et ils appelleront lonj^- )) temps comme un bienfait l'instant qui termi- )) nera leur existence. »

Les ordres ^Ahmed-Pachd fureni donnés à l'instant , et chacun des esclaves dont le vil troupeau l'entourait s'empressa de les exécuter.

Une outre immense, composée de deuxpeaux entières de chameau , fut préparée : mes fers me furent ôtés , et je fus jeté dans cette outre qui devait être et mon linceul et mon tombeau, avec le corps de l'infortunée Zom/ow/i, toujours inanimé et privé de l'usage de ses sens.

Pour mettre encore le comble aux tourmens qui devaient terminer si eifroyablemcnt notre vie, le serpent épouvantable, le mclck clhafcft, Idoni j'avais fait la funeste et imprudente capture , fut retiré encore à demi-endormi de la cage de fer oi^i je l'avais emprisonné et renfermé dans l'ouire fatale avec nous.

L'outre fut close avec un soin barbare , et transportés ainsi sur les bords du Tygre , nous fûmes précipités dans les eaux profondes du fleuve.

QUATRIÈME AVEIITURE d'aGTB. ] 53

diatricinr vlurutiirc mcrocillcuee ùc i^amïi-^llàl) fl-vlkljmpmv, surnomme ^iiyb le iiliigicieit.

L'abîme s'entr'ouvrit sous le choc : nous fûmes engloutis , nous et notre prison. La masse pesante et lancée avec violence plongea jusqu'au sable qui tapissait le lit des eaux rapides; mais bientôt, soulevée par les ondes écumeuses, elle fut entraînée avec rapidité par la force du courant , et ne larda pas à être roulée au sein des vagues jusqu'à la mer qui recevait le fleuve à son embouchure peu éloignée.

Je m'aperçus alors, dans ma nacelle bizarre, que ma navigation sous-marine m'avait fait arriver dans ce vaste océan ; je reconnus ce changement , que mes yeux ne pouvaient vérifier, au ballottement saccadé de ma prison flottante, qui, au lieu d'être portée droit en avant, dans la direction d'une pente régulière, était agitée en tous sens par les flots tumultueux et lancée successivement cà et là comme un frêle jouet abandonné aux caprices désordonnés des vagues mutinées.

Ce mouvement violent fit sortir la malheureuse Zomrouk de l'évanouissement si prolongé, dans lequel elle ressemblait moins à une

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personne vivante qu'à celle dont la mort a brisé pour toujours toutes les forces vitales.

Un tlemi-soupir, un Ici^jer frémissement de son beau corps si étroitement pressé contre le mien dans noire cachot resserré , m'annoncèrent au sein des ténèbres son prochain retour à la vie. Je me hâtai de le seconder en lui fiùsant respirer ce tlacon dont tu connus l'efJet salutaire et qui heureusement était resté dans mon sein.

L'effet en fut prompt et complet : sa respiration se fit de nouveau passage à travers ses lèvres glacées ; son sang recommença à circuler, ses premiers mouvemens me firent connaître qu'elle n'était plus en proie à ce fatal évanouissement précurseur de la mort.

Mais n'aliait-elle pas mourir plus sûrement encore en se trouvant à son réveil déjà enfermée dans son effroyable tombeau ! Devaisje avoir à me reprocher également la mort des deux femmes charmantes qui m'avaient aimé !

Je lui parlai ; ma voix parut la ranimer entièrement, et elle se jeta vivement dans mes bras , entrelaçant les siens autour de moi , comme si elle eût saisi son seul abri, son seul refuge dans cette position désespérante.

Cependant ses lèvres tremblantes ne pou-

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valent prononcer que ces mois qu'elle répétait cent fois : « Oui , c'est toi , c'est mon llamdy> Allah! c'est mon sauveur!... Tu ne m'as » pas abandonnée , tu ne m'as pas rejetée de » ton sein ! ))

Je voulus en vain lui faire connaître les terribles événemens qui s'étaient passés pendant son long évanouissement, et lui apprendre par quel horrible raffinement de cruauté nous avions été condamnés à l'affreux supplice dont nous étions en ce moment même les déplorables victimes : son esprit encore troublé était incapable de lier deux idées entre elles , et ne pouvait se rendre un compte suffisamment lucide de nos infortunes extraordinaires; son imagination, tourmentée sans être éclairée par les sensations diverses qui se succédaient rapidement en elle , ne pouvait lui présenter aucune image assez distincte , pour qu elle pût comprendre plcineriout notre sort funeste et les maux irrémédiables auxquels nous étions réservés.

Quant à moi, le désespoir semblait anéantir le peu de forces physiques et intellectuelles qui me restait encore ; j'avais beau tendre avec anxiélé tous les ressorts de mon esprit; c'était eu vain que je cherchais quelque ressource ,

l56 QUATRIÈME AVENTURE

quelque moyen de salut, dans le trésor des connaissances sublimes que j'avais amassées-; j'étais entièicmenl désarmé contre les cruelles extrémités auxquelles j'étais réduit.

Que pouvais-je faire avec toute ma science ; seul , isolé du monde entier et privé de l'arsenal scientifique des talismans , des essences , des spécifiques merveilleux , des livres mystérieux dans lesquels existaient tous mes moyens de puissance? Hélas! tout était resté dans ma maison à Baghdàd : j'étais faible , dépouillé , sans armes et sans défense , comme le tendre enfant qui , pour la première fois , ouvre les yeux à la lumière de la vie.

Mais il semblait que nos maux ne fussent pas encore assez i,a'ands et notre position assez cruelle. Le formidable serpent, \e inele/i c7hayat^ noire dangereux compagnon de voyage, était endormi au moment où on nous l'avait si barbarement associé. Son assoupissement s'était p.rolongé et avait été pour nous jusqu'alors un gage de sûreté, ou du moins d'une tranquillité momentanée; mais les secousses redoublées , par lesquelles les vagues de la mer de Perse heurtaient notre frêle embarcation, avaient opéré sur la torpeur du reptile vénéneux comme sur révanouisseiuent de Zom-

d'agtb le magiciex. i/ïy

rouk. Peut-être aussi l'odeur du flacon vivifiant avait-elle concouru à le retirer de son engourdissement.

Le terrible animal s'était réveillé : déjà je sentais ses anneaux tortueux se déplier, ses écailles visqueuses se dresser avec effort , ses longs enroulemens se glisser le long de nos corps resserrés dans un petit espace : je crus voir les prunelles de ses yeux menacans s'allumer et lancer de rapides étincelles; nous ne pouvions plus former le moindre doute, conserver le moindre espoir ; encore quelques instans bien courts , et le monstre entièrement sorti de son assoupissement allait nous déchirer, nous dévorer de ses dents féroces dont

nous entendions déjà le craquement sinistre

Je serrai sur mon cœur, comme pour un dernier adieu, Zomroak éperdue, haletante, et. qui semblait n'avoir été rappelée à la vie que pour savourer pour ainsi dire les angoisses de la mort la plus épouvantable.

Cependant celte attente dont il est impossible de décrire les tortures morales se prolongeait sans que notre redoutable ennemi commençât son attaque... Notre ennemi était plus effrayé de notre compagnie que nous ne l'étions de la sienne. Ces mouvemens, que

l58 QUATRIÈME AVENTl'RF.

j'avais cru les apprêts d'un combat dont l'issue ne pouvait être incertaine , étaient au contraire les efforts vivement tentés d'une fuite qui lui était impossible comme à nous ; il n''avait roulé ses lonufs anneau:: que pour les éloigner de nous autant que l'exiguité de notre dumeure commune le lui permettait.

Mais quel pouvait être le molif de cette timidité si extraordinaire dans le melekél-haycit? Quelle cause en nous pouvait lui inspirer un elFroi et un respect si étrangers à sa nature?

Celte cause , c'était la bague talisraanique qui n'avait pas quitté mon doigt. Cette bague inappréciable, à laquelle jene pensais nullement en ce moment , était non-seulement pour nous un sûr préservatif contre les morsures du serpent , mais encore pour lui un épouvantail redoutable, dont la vertu toute-puissante le forçait à chercher tous les moyens de s'en éloigner et de se soustraire par la fuite à son influence répulsive.

Aussi ses efforts pour s'échapper de notre prison commune devinrent-ils bientôt plus violons encore; il avait découvert avec sagacité le côté le plus faible du cuir qui formait notre enveloppe , et ses dents acérées ne cessaient de l'attaquer avec une activité infatigable.

n'AGYB LE MAGTCrEN. 1 5f)

Enfin l'outre fut forcée, et sur-le-charap l'eau dans laquelle nous étions plongés pénétra en bouillonnant par l'ouverture ; mais notre salut vint cette fois du reptile même dont l'opération avait créé ce nouveau danger pour nous.

Le serpent mit autant de promptitude à s'élancer par l'étroite ouverture que l'eau ellemême à s'y insinuer. Son corps, beaucoup plus Aolumineux que le passage auquel son impatience de fuir ne lui avait pas permis de donner la dimension nécessaire , était resserré fortement par les bords de la déchirure, à travers laquelle il ne pouvait se glisser qu'avec un effort pénible j avant qu'il fût entièrement passé, je saisis sa queue hardiment de la main droite, et l'arrêtai au moment où son départ aurait cessé d'opposer à l'entrée des flots l'obstacle ejui venait de nous sauver du naufrage. Pour m'assurer entièrement de mon prisonnier, qu'il m'importait tant de retenir, je me hâtai de prendre de l'autre main un des poinçons d'or qui attachaient les châles du turban de Zomrouh , et perçant avec force les cartilages de la queue , ce levier placé en travers fixa l'extrémité^du serpent dans l'ouverture resserrée qui demeura hermétiquement fermée : notre sûreté intérieure fut encore assurée par tous les au-

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très poinçons de même espèce que la coifTure (le Zomrouk pût me fournir.

Ainsi retenu et blesse , le melch c'I-hayât fit Jes bontls furieux et s'él.inca avec une force extraordinaire ; mais ni ses bonds ni ses clans ne purent le tirer de son esclava<^e; il clait en ma puissance , et forcé d'obéir à son maître, comme le cbeval fouf,'ueux au cavalier dont la main babile l'a asservi à ses volontés.

Noire courrier d'une nouvelle espèce s'élancait tout droit devant lui avec la rapidité de la flèclie qui vole vers son but , et il entraînait après lui l'on Ire qui nous contenait à travers les flots : malgré Ictu' résistance, nous voguions comme la djerme légère, que les ailes de ses voiles triangulaires, unissant leur impulsion aux efforts redoublés des rameurs , font sillonner les eaux grossies du fleuve béni de l'Egvpte , sous la double influence du vent et du courant favorables. Le cliemin que nous fîmes dans un court espace de temps passe toute croyance; cependant, quelque célérité qu'eût notre voyage extraordinaire , il était encore trop lent au gré de mes désirs , surtout d'après Fespoir que j'avais conçu d'être bientôt jeté sur une plage oi!i il nous serait possible de quitter sans danger notre char sous-mariu.

d'agyb lk magicien. 161

Dans mon impatience j'essayais d'augmenter la vitesse de notre conducteur involontaire, et un petit poignard, que j'avais conservé caché sous mes vêtemens , me servit d'aiguillon pour activer encore et précipiter ses élans.

Enfin il me sembla que nous cessions de rouler dans des gouffres liquides, et bientôt je ne pus douter que nous étions sur un rivage sablonneux , dont la surface solide , par ses frottemens, opposait aux efforts du serpent une résistance bien différente de c^Jle qu'il avait eue à vaincre dans les flots de la nier.

Je me hasardai à faire, avec la pointe de mon poignard , dans le cuir de l'outre, une ouverture légère et presque imperceptible : l'air extérieur pénétra seul : nous étions à sec, nous étions sauvés=

Je me hâtai de rendre la liberté au melek élhaydt dont l'assistance me devenait inutile. J'étais sur le sol foulé par les pieds des hommes. A peine eus-je retiré les poinçons qui le retenaient dans son esclavage , qu'il s'empressa de jouir des droits que je venais de lui rendre, et, se lançant aussitôt loin de nous par un bond rapide , il disparut bientôt dans les fentes d'un des rochers qui bordaient le rivage.

Cependant je m'occupais avec activité du

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soin de nous rentlre noiis-mênies à la liberté : mon poignard me servit à fendre enlièrement un des cotes de l'outre , et nous sortîmes aussitôt, Zomrouk et moi, de celle ouverture.

Nos regards se portèrent aussitôt autour de nous, pour reconnaître dans quelle contrée nous avait fait aborder noire navigation si extraordinaire. Autour de nous une plage sablonneuse, semée cà et là de quelques roches escarpées , s'offrit d'abord à notre vue.

Soudain un b'oi\it étrange , des clameurs qui semblaient exprimer l'épouvante vinrent frapper nos oreilles.

JNous levâmes les yeux, et, sur quelquesuns des monticules groupés devant nous, nous aperçûmes une multitude efîrayée qui prenait la fuile avec tous les symptômes de la plus vive terreur : elle faisait retentir l'air de cris de détresse, dans lesquels nous ne sûmes distinguer que ces paroles dont nous ne pouvions comprendre le sens :

(( Voilà les Nesndsl ... fuyons les Nesnâs! ... )) Les voilà , ils viennent nous dévorer, comme » ils ont exterminé les malheureux habilans » de Chahcir et d^Ouaùar. »

Ne voyant rien d'hoslile dans leurs démonstrations à notre égard , et leur retraite préci-

b'AG^b I-E MAGICIEN-. l6.^

pitée nous annonçant assez combien ils étaient peu disposés à vouloir nous attaquer, nous les laissâmes s'éloigner sans essayer d'arrêter leur fuite.

Continuant notre route paisiblement, et sans nous hâter, nous nous dirigeâmes vers l'intérieur du pays. Nous y vîmes de tous côtés les traces des plus grands désastres , partout des habitations incendiées, des champs ravagés 5 enfin, en continuant d'avancer, nous nous trouvâmes dans une vaste plaine : elle était inondée de sang nouvellement versé , et presque entièrement jonchée <le cadavres.

Le soleil venait de disparaître pendant notre longue marche , et à peine eûmes-nous essayé de traverser ce champ de carnage tout-àfail désert d'êtres vivans , que les ténèbres de la nuit nous avaient déjà entièrement enveloppés.

Je parcourus quelque temps ce séjour de la désolation , cherchant un refuge plus convenable pour Zomrouk et pour moi, et un abri sous lequel nous pussions pendant celte nuit même goûter un sommeil réparateur et obtenir un repasj car l'un et l'autre nous avaient été tout-àfait interdits pendant notre longue et périlleuse traversée. Mes pas s'égarèrent au milieu des

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