CINQUIÈME AVENTURE
pocir faire de temps en temps des voyages dans les parties du pays qui étaient les moins habitées, et où j'espérais découvrir quelque plante utile , quelque rareté minérale dont les vertus merveilleuses auraient augmenté le trésor des moyens puissans dont la science m'avait déjà enrichi.
J'étais seul , soit chez moi , soit dans ces expéditions lointaines : j'avais renoncé à recevoir sous mon toit un esclave, dont l'ingratitude pouvait me faii-e un ennemi dangereux , une femme qui , oubliant les droits de la tendresse et de la reconnaissance , aurait été toujours prête à se laisser séduire.
Safyéh m'avait fait croire à la constance des femmes; Zomrouk^ à laquelle je ne pouvais encore penser qu'avec ini déchirement de cœur, m'avait appris à connaître leur ingratitude et leur infidélité.
J'avais même formé la ferme résolution de fermer pour toujours mon cœur, à peine convalescent de ses blessures , aux émotions tendres et séductrices d'une passion , dont les catastrophes terribles avaient failli déjà plus d'une fois causer ma perte certaine.
L'amour était à la fois banni de mon cœur et de ma pensée , et la laideur générale des
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femmes du pays me rassurait contre Téventualité de toute faiblesse.
Un soir, au moment où le soleil venait de disparaître, je revenais d'une course peu éloignée , je passais pour me rendre chez moi par un défilé assez étroit, resserré entre deux rochers escarpés. Dans un enfoncement humide et marécageux que j'étais obligé de traverser, je sentis mes pieds heurter dans l'obscurité un objet étendu à travers la route et qui me barrait le passage.
La lumière de mon escarboucle qui ne me quittait plus , me laissa bientôt apercevoir un corps qui semblait privé de vie.
Ce corps était celui d'une jeune femme, entièiement nue, et gisant sur la terre ensanglantée : toutes les parties de son corps et les longues tresses de sa noire chevelure étaient souillées à la fois par la fange du terrain , sur lequel elle paraissait avoir été traînée , et par le sang qui coulait encore en abondance de ses blessures larges et profondes.
Sept coups de poignard paraissaient avoir terminé la vie de cette malheureuse victime, et les derniers atomes de l'esprit vital , qui pouvaient encore animer son cœur intérieurement, semblaient prêts à s'évaporer avec les dernières
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ijouttes du sang dont les lorrens l'inondaient.
Je me hâtai d'appliquer sur ces blessures la miraculeuse pierre connue sous le nom de hagar-cl-dam * , produit précieux des déserts de Gog et de Magog ' , et dont la vertu styptique arrête sur-le-champ le sang dont elle force les ruisseaux à rétrograder dans les veines.
Le sang s'arrêta en effet : alors, prenant dans mes bras ce corps inanimé , je le transportai dans ma maison qui était heureusement peu éloignée du lieu de l'assassinat.
Je prodiguai aussitôt tous les secours à l'infortunée ; je lavai ses plaies, et je reconnus facilement à leur inspection que le terrible poignard malais qui l'avait percée avec tant de rage était empoisonné. Les remèdes ne me manquaient pas contre toute espèce de poison, et bientôt l'état des blessures ne me causa plus aucune inquiétude.
En lavant le sang et la fange dont le corps encore sans mouvement était presque entièrement recouvert , j'avais vu avec surprise , j'ajouterai même avec admiration et avec un sentiment d'intérêt involontaire , les beautés
1 Pierre de sang.
' La Tartari»' rf la Sibérie.
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que cette opération charitable avait laissé apercevoir à mes yeux ; je sentis s'en accroître l'ardent désir, que m'avait déjà inspiré ma curiosité, de savoir par quel événement tragique la charmante créature étendue devant moi avait pu être réduite à l'état cruel dans lequel je l'avais trouvée.
Son coeur avait recommencé à battre faible ment ; mais ses forces étaient trop épuisées par la perle de presque tout son sang pour qu'elle pût promptement sortir de l'évanouissement qui enchaînait encore tous ses sens.
Je ne lui administrai de confortatifs qu'avec modération , pensant avec raison que les remèdes les plus efiicaces pour elle en ce moment seraient le repos et le sommeil.
Elle dormittranquillementpendant quelques heures 5 mais pendant cet assoupissement salutaire son cœur avait repris des palpitations plus actives et moins saccadées ; sa respiration était redevenue libre et n'était syncopée par aucun mouvement tumultueux ; ses membres avaient perdu leur raideur et leur contraction , les teintes de la vie coloraient son visage, et en avaient chassé cette pâleur mortelle qui en ensevelissait tous les traits , comme sous un linceul funèbre.
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Impatient de constater le succès de mes soins, haletant à la fois de crainte et d'espérance , j'attribuais à la compassion seule les vifs sentimcns d'un cœur déjà en proie, sans le savoir, à toutes les séductions de cette passion dangereuse au pouvoir de laquelle j'avais juré de me soustraire à l'avenir.
J'étais attentif à épier les symptômes favorables , penché sur le corps charmant dont la résurrection allait récompenser mes elTorls.
Enfin elle ouvrit les yeux, mais ses lèvres agitées ne purent articuler aucun son , pendant qu'elle portait autour d'elle des regards étonnés et encore à demi-égarés par les restes d'une terreur profonde.
Elle m'aperçut enfin , et ses yeux , arrêtés sur moi avec la fixité de l'inquiétude , semblaient m'interroger de mille questions à la fois.
Je serrai doucement sa main dont j'étudiais les pulsations irrégulières j je l'engageai à ne rien craindre , à se regarder comme à l'abri de tout danger, et surtout à continuer de garder exactement le silence , remettant à une époque plus convenable l'explication mutuelle, malgré le vif désir que nous éprouvions tous les deux de nous instruire des détails de cette aventure si élraniie.
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Cependant, voyant ses yeux continuer de se porter avec ctonnement et comme par un examen spécial, sur les traits et la couleur de mon visage, si difFérens du teint olivâtre et de la physionomie désagréable des habitans de Sandabd, je lui avouai que j'étais Egyptien de naissance, et que ma seule volonté m'avait retenu depuis quelque temps dans cette contrée étrangère.
L'éclat de son teint , non moins différent de celui des femmes du pays , me faisait aussi croire qu'elle avait dû prendre naissance en Perse ou en Syrie , et je me réjouissais d'avance de voir en elle presqu'une compatriote.
Un sourire de satisfaction anima sa charmante figure quand elle eut appris mon nom et ma patrie ; je ne pus alors résister au désir de lui adresser une seule question , et je lui demandai avec empressement quel était son nom et sa patrie.
— QiDfl-Aver^ de Perse, » me répondit-elle d'une voix mélodieuse , mais dont les accens étaient si faibles que mon coeur les saisit plutôt que mon oreille.
En entendant ce nom qui lui avait été donné à si juste litre ', une émotion subite et involontaire m'éclaira sur la nature réelle des senti-
' Dyl-At'er signiûe, en persan , Rai>issant le cœur.
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mens que mon cœur éprouvait pour elle : je sentis que ce cœur déjà raK>i et entièrement conquis se révolterait contre tous les efforts qu'emploierait ma prudence pour en expulser l'image de celle qui y régnait en souveraine.
Je m'éloignai bientôt de ma malade , craignant par ma présence de troubler le doux repos auquel la ravissante Dyl-Aver paraissait prête à se livrer de nouveau , et que je savais être si indispensable pour amener un prompt rétablissement.
Mes espérances se réalisèrent : à peine quatre jours s'étaient écoulés depuis l'événement terrible , que Dyl-Aver avait assez recouvré de forces pour pouvoir rompre enfin , sans danger, le silence que j'avais exigé d'elle; moimême je lui demandai alors le récit des infortunes dont elle avait été victime.
Elle fixa ses grands jeux noirs sur les miens, abandonna sa main dans la mienne , et prit la parole en ces termes.
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