‹ Contes du cheykh êl-MohdyChapitre 16 sur 42 · HISTOIRE DE UYI.-AVER · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE UYI.-AVER

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Vous connaissez mon nom et ma patrie : le récit de mes malheurs ne sera pas long ; car, si j'ai parcouru successivement un grand nombre de contrées bien éloignées les unes des autres, mes tristes jours s'y sont écoulés dans l'uniformité accablante d'une infortune non interrompue, et quoique j'aie à peine dix-huit ans, j'ai compté déjà de longs siècles de douleur et de servitude.

Qu'ils sont heureux ceux qui, après s'être exilés momentanément de leur jiatrie pour un voyage volontaire , rentrent fatigués de leur coui'se lointaine , mais sains et saufs et délivrés de la crainte de tous dangers , dans le sein de la famille dont ils s'étaient séparés! Ils se reposent tranquilles sous l'abri du toit paternel, en contant à leurs parens attendris les ennuis et les périls de leur longue expatriation.

Hélas! je ne reverrai peut-être jamais les murs d'Ispahàn, les campagnes tant regrettées de Vlraq-Adjemy : jamais je ne serrerai sur mon sein la mère chérie des bras de laquelle m'ont arrachée des brigands impitoyables!...

Mais , pour que le récit des malheurs qui

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m'onl accables soil intelligible pour vous , j'ai besoin de reprendre d'un peu haut le précis des cvénemens qui les ont préparés.

Toute ma famille est de la belle ville de C/iyra'z, (jui est le plus noble ornement de la province du Farsislun^ dentelle occupe le centre : elle est célèbre dans tout l'Orient par la sépulture des fameux cheykhs IJdfiz et Mouslah-éd-dyn Sady ^ dont on y montre les tombeaux ; mais elle est encore plus illustre par les nombreux monumens funéraires des doctes et pieux îmâms qui y sont ensevelis, et qui ont fait donner à cette ville , par la dévotion des fidèles, le litre j^lorieux de Hezdr-oii-Yck-Mozdr (mille et une sépultures).

Diverses circonstances avaient amené ma mère à Ispahàn , et elle y était devenue la nourrice du malheureux Ahhds-Myr-Zddéh , petit-fils du roi régnant alors, Chdh-Housseyn hen-Soaleymdn . Ce jeune prince qui venait de naître avait pour père le second fils du roi, qui depuis, sous le nom de Chdli-Tahmasp, succéda à son père déposé au milieu des circonstance les plus critiques.

Ces mêmes troubles ne laissèrent Chà/i- Tahniasp que deux ans sur le ti^ône de Perse , et la possession éphémère de ce trône ébranlé

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par tous les partis ne resta easuite que quatre ans environ entre les mains de son fils Ahhds,

Ce faible enfant fut appelé à la royauté à l'âge de trois ans par la (léposilion de Chcih- Tahmasp , et la mort le frappa dans la même année où elle enleva son infortuné père.

Mais ces derniers événemens sont postérieurs à ceux que j'ai à vous raconter.

Chdh-Housseyn avait succédé à Chdh-Souleymdn sur le trône puissant où le grand Chdh- Ahhds avait siégé avec tant de gloire ; mais ce prince était faible, sans énergie, et bien peu digne des rois ses nobles ancêtres, dont la Perse avait vu dix générations non interrompues soutenir d'une main ferme les destinées de l'empire.

La faiblesse de Châh-Housseyn ne lui permit pasde conserver l'héritage illustre que ses pères lui avaient transmis : d'un caractère doux et efféminé , d'un naturel tranquille et porté aux plaisirs que lui offraient l'oisiveté et les délices du harem , d'un génie timide et indolent , d'une incapacité bien fatale à ses intérêts et à ceux de ses peuples , Châh-Housseyn s'était confiné lui-même au fond de son palais, entièrement étranger aux affaires de son gouvernement , dont il avait expressément défendu qu'on Kii parlât jamais.

Les lâches courtisans et les perfides ministres (jiii eiiloiiruient le roi de Perse jouissaient de tous les droits abusifs et de toute la puissance arbitraire que leur abandonnait celte apathie si méprisable ; pour prolonger l'usage de ce pouvoir illégitime, ils entretenaient les vices du prince , et l'encourageaient à s'abrutir de plus en plus dans les excès fangeux de la débauche et de l'ivresse.

Vingt-sept années entières s'étaient écoulées dans celte continuité de licence et de désordre, fruits de ce règne déshonorant.

Mais des hommes enlreprenans , chefs d'une ti'ibu remuante et mal domptée, avaient reconnu que ces déplorables circonstances offraient une occasion favorable à leur rébellion.

Sorlis de leurs montagnes inaccessibles, les Afghans osèrent pousser leurs hordes nombreuses et bien armées jusqu'au centre même de l'empire : aucune ville, aucune forteresse, aucun corps de troupes ne tenta la moindre résistance contre l'invasion : les feux de la révolte embrasaient déjà plus des trois quarts de la Perse, que Clidh-IIoiis.sefn, endormi au milieu des beautés enchanteresses de son palais , ignorait encore que la plus légère wlU'inle fu( poilée à sa coiu'onne. Obligé d'à-

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bandonner à la hâte ses plaisirs, ses palais, sa ville capitale, le monarque fugitif crut trouver un moyen de salut clans son fils aîné, Chah- ZMclàli-Seff^ qu'il tira de la clôture du harem , et qu'il mil à la tête des troupes persanes. Mais quelques succès brillans , qu'obtint d'abord le jeune prince, éveillèrent une basse et criminelle envie parmi les vils courtisans de Chdh-IIoussern ; craignant son énergie et sa prévoyance , ils l'accusèrent auprès de son père d'aspirer lui-même au trône : le roi, faible el aveuglé, dépouilla du commandement et renferma de nouveau dans l'enceinte d'une forteresse le jeune héros dont les victoires allaient peut-être sauver l'empire.

Chdh-Hous.sej'n ne tarda pas à recueillir les fruits amers et bien mérités de sa faiblesse insensée : abandonné du peu de troupes qui défendait encore son parti, il se vit forcé d'aller lui-même dans le camp ennemi déposer le tadj royal ' entre les mains de son vainqueur l'usurpateur Mahmoud.

Le second fils du monarque détrôné, Tahmasp-Châ/i-Zddéh , n'avait pas attendu cette extrémité funeste pour s'échapper d'Ispahàn

' La comonGc. Voyez dans ce voliiiue la XLII*" note supplémentaire.

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avec son harem ; protégé par une escorte de mille cavaliers , il s'était liàtédc gagner les provinces septentrionales de l'empire; là, ayant appris à son arrivée, dans les montagnes du Mazenderdn, l'abdication forcée de Clidh- Housseyn , il saisit d'une main courageuse l'héîitage que son père lui-même semblait vouloir lui enlever, et se fit proclamer, à Feràbàd, Roi des rois^ Souverain de Virdn et du Tourdn^ Monarque de toutes les provinces de la Perse,

Ma mère avait suivi Chdh-Zddéh-Tahmasp dans cette retraite , emportant avec elle le nourrisson royal qu'elle allaitait : moi-même , enfant encore , j'avais été emmenée à Feràbâd par ma mère.

Nous restâmes peu de temps dans la grande ville qui nous servait d'asile. Construite sur les bords de la mer de Khozar ', aux extrémités du royaume, par l'empereur Clidh-Ahhds ^ le grand j originaire de cette contrée , elle passait pour être prescjue entièrement inexpugnable.

Inabordable du côté de la terre, elle n'offrait d'autre moyen d'y pénétrer que la traversée de la mer qui la baignait; mais cette mer était en ces parages peu navigable et semce d'écueils dangereux.

' La imr Caspienne.

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Cependant le nouveau roi craignit de garder auprès de lui son fils , l'espoir unique de sa race, dans celle retraite, toute impénétrable qu'elle pouvait paraître, jugeant bien que les forces de l'usurpateur ne tarderaient pas à se réunir et à se diriger vers Ferâbâd pour l'y assiéger.

Il prit donc le parti de placer le royal enfant sous la protection puissante de l'iinâm Rizzci, en nous faisant passer secrètement dans le Khorassdn à Mechehed. Vous n'ignorez pas que cette ville , anciennement nommée Tous , doit sa nouvelle appellation à la tombe sacrée du saint l'mâm qui y attire continuellement tant de dévols pèlerinages.

Nous partîmes ainsi de Feràbàd, et nous prîmes la route de Mechehed; cachant soigneusement nos noms , ainsi que le dépôt précieux qui nous était confié, nous ne semblions avoir d'aulrebut, dans notre voyage, que celui de satisfaire notre religion et notre ferveur en visitant pieusement le sépulcre vénérable.

Les ravages de la guerre n'avaient pas encore pénétré dans ces provinces éloignées de l'empire : sur la route nous rencontrions fréquemment de dévots pèlerins dont le chemin et le but étaient les mêmes que les nôtres, et

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qui grossissaient avec empressement notre petite caravane.

Nous marchions lentement et à petites journées : nous n'étions pas encore parvenus au milieu de la distance (jui sépare Feràbàd de Mechehed, lorsque nous vîmes arriver derrière nous une troupe de derviches et de faqyrs qui nous eurent bientôt atteints. Après nous avoir comblés de bénédictions et avoir adressé au ciel les plus ferventes prières pour l'heureux succès de notre pèlerinage , ils nous apprirent qu'ils étaient disciples de l'illustre et respectable cheykh cl-Mokliah's , et que leur dévotion les appelait comme nous au tombeau du saint îmàm Rizzci.

Ces nouveaux venus demandèrent et obtinrent facilement la permission de se joindre à nous pour le reste de la route.

Mais les sages Arabes disent avec raison : « Les armes les plus dangereuses de l'homme » méchant sont le mensonge et l'hypocrisie. »

La nuit même qui suivit cette réunion , nos pieux compagnons de pèlerinage, tirant des poignards et d'autres armes cachées sous leurs longs manteaux de laine, égorgèrent pendant leur sommeil tous les hommes de la caravane , s'emparèrent de l'enfant royal , et lirent escla-

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VOS toiiles les femmes que leur sexe , leur faiblesse , leur trouble et leur épouvante avaient rendu incapables de toute résistince.

Le jeune Abbds-Myr-Zddéh fut sans doute alors remis en la puissance de l'usurpateur, qui avait concerté cette trahison ; quant à nous autres, malheureuses captives , nous fûmes partagées entre les brigands qui nous entraînèrent et nous vendirent à différens maîtres.

Celui qui m'avait achetée des mains d'un de nos ravisseurs était un marchand d'esclaves, que je fus contrainte de suivre en ses longs et fatigans voyages, dans les diverses contrées où l'appelait son commerce.

C'est ainsi que quelques années après nous traversâmes Saraarqand , Balkh ' et les montagnes élevées dont les chaînes immenses partagent les déserts du Thoubhet * et du Kdchmyr.

Pendant ce laps de temps , sortie de l'âge de l'enfance , j'avais vu ma taille s'élancer, mes proportions se développer, et parée de tous les charmes du nouvel âge dans lequel je venais d'entrer, j'attirais déjà tous les regards : les éloges universels pouvaient me persuader que je n'étais pas entièrement dépourvue de quel-

' Voyez les notes supplémentaires LXXXII* et LXXXV'. 'Le Thibel.

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que beauté , et j'avoue que mon cœur déjeune fille n'était pas lout-à-fiiit Intliirérent à ce Iriomplie.

Enfin , après avoir parcouru successivement un grand nombre d'autres contrées , tournant à droite , et nous dirigeant vers le cours du soleil , nous arrivâmes dans le royaume de Sandahil.

Les habitans de ce pays sont en général, ainsi que vous avez dû vous en convaincre , d'une nature également laide et difforme : leur taille 5 peu élevée, est dépourvue de toute élégance ; leur physionomie désagréable et leurs traits ignobles ne peuvent qu'inspirer la répulsion et le dégoût. Leurs corps malfaits, grêles et sans embonpoint , sont surmontés d'une této beaucoup trop grosse pour les proportions de leurs autres membres , et cette défectuosité surtout leur donne un aspect étrange et presque hideux.

Mais le plus étrange, le plus désagréable, le plus difforme , le plus hideux de tous, est le roi lui-même de Sandahil.

Son nom est Meh - Radj ' ; mais , par un contraste bien déraisonnable , dès l'enfance il

• Mahu'liadjc'i siynilie ^rand roi dans les lanj{iu'S tic l'Inde.

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avait reçu de sou père le surnom de Reghyn (beau , bien fait).

Au reste ce surnom , si bizarrement et si mal appliqué , a été changé par la voix publique en celui de lleghink ', qualification que lui a méritée, ajuste titre, la conformation irrégulière et effrayante de l'un de ses yeux : nul ne peut regarder sans frémir leur orbite enflammée , et le roi Reghink semble partager le funeste privilège dont on nous assure qu'étaient doués autrefois les yeux horribles du khalyfe abbasside él-Oadtheq-b-Illah '.

J'ajouterai encore à ce tableau une peau rude et dégoûtante , semblable à celle qui recouvre le corps de l'éléphant sauvage ou du herkeddn ^ ; enfin une chevelure hérissée lui donnant l'apparence d'un des monstres féroces qui habitent les forêts,

Avec tous les attributs que je viens de décrire, et qui, certes, étaient autant de vrais préservatifs qui devaient le mettre pour toujours à l'abri du danger de plaire, le roi

• Louche et d'une vue désagréable.

' El-Oudlheq-b-Illah , neuvième khalyfe de la dynastie des Abbassides , était petit-fils de Hâroun el-Rachyd , et commença à régner l'an 22'j de l'hégire, 84^ de notre ère.

^ Rhinocéros,

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Mch-Radj -Reghink était passionné pour mon sexe , et pai" uv. rafthiement singulier de son goût délicat et difiicile , son amour capricieux dédaignait ses sujettes, que j'avoue être assez mal partagées des dons de la beauté; il lui fallait pour son liaieni des femmes blanches, et les pourvoyeurs de ses voluptés s'empressaient de lui offrir les beautés les plus séduisantes de la Perse et de la Circassie.

C'est au roi' Meh-Radj-Rcghink lui-même que je fus vendue par le marchand qui m'avait amenée des frontières de la Tarlarie.

Vous comprendrez facilement quel dut être mon désespoir, quand je me vis livrée à un monstre aussi capable d'exciter le dégoût le plus repoussant. Ma vue, au contraire, lui inspira un amour effréné , et , dans son transport d'admiration , il changea mon nom de Dfl-j4ver en celui de Dyl-Afrouz (embrasant les cœurs).

En vain il tenta tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour vaincre une répugnance insurmontable ; tous ses efforts , toutes ses tentatives ne firent qu'accroître en mon coeur torturé la haine invincible qu'il m'inspirait et l'horreur sans bornes que me causait sa présence.

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