I.A BEAUTE INCEKDlAinE
Je crus jadis à la (cndresse ;
Je crus à la sincérité ■
Hienlôt, pour prix «le mon ivresse ,
Je fus trahi par la beauté.
Guéri jiar l'infidélité,
Je i-ésoius à la sagesse
De vouer un cœur dépité;
Mais pour plus grande sûreté
Je bâtis une forteresse,
Et c'est rinsensibilité
Que j'y mis pour t^arde et maîtresse.
Mon plan était bien arrêté;
Kn élevant ma citadelle ,
Sur sa force j'avais compté :
l'A tout feu d'uue ardeur rebelle.
Jusque dcins sa moindre étincelle ,
Devait au loin être écarté;
I\!ais si mon projet était sage.
Il fut bien mal exécuté ; Ne m'étant pas inquiété De connaître ce voisinage, Du château si bien projeté :
Au port ainsi j'ai fait naufrage, Et j'ai vu mon plan avorté.
Par malheur pçur mon entrepri-.e.
Je m'aperçus, un peu trop tard.
Que près d'un palais par hasard y.a citadelle était assise.
L'abord justement redouté De ce palais si magnifique
Dans mon exil pliilosopbiqne
Kilt tlù surtout ctre évité :
Rlai<; qui jamais a résisté
Aux arrêts qu'un sort despotique
Porta lie toute éternité?...
Ce p;ilai«, vrai palai'^ map;ique ,
Etait celui de la beauté.
D'abord de mon inconséquence La vue erre «.n ces nouveau.^ lieux :
Puis l'admire leur élégance, Et bientôt de cette imprudence INait un dé>ir plus curieux :
En voyant ce palais, je pense Qu'il doit être la résidence De quelqu'objet bien précieux :
j'é|Me avec inip.iiience L'instant favorable où mes yeux Pourront prendre enfin connaissance De cet être mystérieux.
Enfin, au gré de mon attente, A mes yeux la beauté parait — JSles yeux soudain sentent le trait D'une flamme vive et brûlante.
Plus active et plus pénétrante , La flamme accroissant son ardeur Consume à la fois et mon cœur
Et sa forteresse inutile
Avez pour lui quelque piMé Quand vous brûlez son domicile.
Et que votre cœur soit l'asile Du pauvre cœur incendié.
L'allusion inj^^énieuse que j'avais faite clans celte aliéf^orie au surnom de Dyl-^ifrouz que
DE LA CINQUIÈME AVENTURE d'aGYB. 226
D}l-^i,'era\ail reçu du roi de Saiulabil, parut lui plaire, et le doux sourire qui anima ses traits m'annonça que ma requête n'était pas tout-à-fait dédaignée.
Encouriigé par cet accueil, je sentie ma verve poétique prendre un nouvel essor , et quelques jours après j'offris encore à Dyl-Aver une autre allusion à son surnom dans les vers suivans :
Le Feu de la nature est l'auie ; 3*ar lui tout est vivant, et sans lui tout est mort. De l'Univers eotier que deviendrait le sort, Si du Feu qui l'anime un seul instant la flamme Eteignait son essor ?
Que serait la voùtc azurée, Veuve de son Soleil, aux rayons flamboyans? Sans les feux de ses mille et mille diamans , Le manteau de la nuit couvrirait l'empirëe De liaceuls effrayans.
Le Souverain Maître des mondes Voulut dans ses décrets que ce noble élément, Détruisant pour créer, pour détruire créant, Fût partout, dans les cieux et la terre et les ondes, Sou actif instrument.
Le Feu nest-il pas l'origine De ce peuple d'Esprits dont l'air est habité? L'Ame, dont le limon de nos corps fut doté, Doit au souille enflammé de la Bouche Divine Son immortalité.
Puis, quand il a paré lit finiine Pcs frcstirs Io> jiliis doux d'amour et d« bcaiilé. Le Ci(''nteur voulut qu'à ?a vue enchnnlc L'homme aussilAt sentit s'nllumcr dans son anio Le Feu <lc volupté.
Dri.-Arr.orz, du sort inflexible f/arrét tn'a-l-il voué par ta vue au maliirur? Uamd-Allau cherche en vain un taiisiu.m «..luvciir; Aucun ne peut calmer la flamme inexIinsiilMi' Ooiit s'rmf'rnsp son cœur.
J'avais récité celte pièce de vers d'une voix animée, mais qui était devenue tremblante en prononçant les derniers vers : en relevant les yeux sur DyI-Ak^cv ]e pus me convaincre que ses regards se troublaient et perdaient leur insensibilité habituelle. Bienlôf elle cessa de repousser mes brûlantes caresses, et son coeur, s'ouvrant enfin à l'amour, partagea tous mes transports.
Depuis ce jour fortuné je coulai auprès de Dyl-Aver des jours qui me semblaient heureux , mais qui cependant ne m'offraient ni Tivresse délicieuse dont Safycli m'avait fait éprouver les délices , ni le charme indéfinissable qui m'avait attaché à Zomrouk.
Il est bien vrai que Dyl-Avcr m'aimait , et les preuves qu'elle me donnait de son amour ne pouvaienl me laisser aucun doute; mais cet
DE I-A CINQUIÈME AVIÎNTUnE DAGYH. 22^
amour était sii)gulicr, et loin de ressembler à celui que j'éprouvais moi-même. Je me surprenais quelquefois à penser que Dyl-Aver ne m'avait accordé la préférence que parce que , jeune encore , Egyptien de naissance , assez bien partaj^é des dons de la nature, j'étais incomparablement plus beau et mieux conformé, non-seulement que le roi difforme de Sandabil, mais encore qu'aucun des laids habilans qui peuplaient ce royaume.
Je m'étais, comme je l'ai dit, annoncé dans le pays en qualité de médecin; je dus en exercer les fonctions. Tous les malades des environs eurent recours à mon art : je les i^uéris tous, et bientôt ma réputation doctorale, volant de bouche en bouche, parvint jusqu'au palais du roi : il me fit appeler.
J'obéis à ses ordres , et introduit dans l'intérieur du palais, je fus ébloui de la magnificence intérieure qui contrastait si fort avec la simplicité de la décoration extérieure, dont l'apparence ne se distinguait que par la grandeur et l'él(;ndue de l'édifice des palais habités par les principaux personnages de la ville et par les grands de la cour.
Mais ces ornemens brillans , ce luxe, celle magnificence ne servaient qu'à faire ressortir
12^8 siuii i:t fin
d'une manière encore plus frappante et plus remarquable la laideur vraiment hideuse du maître de ce superbe séjour.
Admis en la présence de Mch-Iiadj-lie^hinhy mes yeux m'eurent bientôt convaincu (\ueDyl- Aver n'avait pas chargé le tableau , et que les couleurs dont clic s'était servie pour le dépeindre n'avaient nullement dû leur teinte désagréable et rebutante à son ressentiment et à sa haine contre soii barbare assassin.
Je considérais, sans parler, le monarque dilForme ; il devina sans doute relFet que produisait sa présence.
c( Je ne suis pas beau , Hahiiii ' , me dit-il , )) n'est-ce pas? Je le sais ; dis librement ta peny> sée et ne crains pas qu'elle m'offense : non, je » ne suis pas beau ; et cependant il faut que je «l'aie été dans mon enfance; car mon père » m'avait surnommé Reghjn \ J'ai toujours » pensé que cette laideur ne m'était pas natu- » relie , et qu'un mauvais génie m'avait recou- )) vert de celte peau rude et épaisse , qu'il avait y) regardé d'un maui>ais œil l'un de mes yeux , » qu'il lui avait donné cette direction irrégu-
• Médecin.
' Nous avens vu ci -dessus que ce surnom signiûail /fcaii i! hirn fait
DE T.A CINQUIÈMK AVENTURE d'aGVB. 2 2C)
» Uère , cette vivacité effrayante qui a fait » changer par mes insolens sujets mon nom de » Reghyn en celui de Reghink.
» Eh bien! médecin, je t'ai fait venir poui* » que tu me délivres de ces fléaux si incom- » modes et qui empoisonnent tous les momens » de ma vie ; je veux que tu me rendes beau y) et bienfait^ comme sans doute je l'étais en » sortant des mains de la nature : tu le peux , » je le sais , car on raconte de toi des cures «miraculeuses. Si tu réussis, aucune récom- » pense ne te sera refusée par ma gratitude j )) si tu ne réussis pas , ta tête tombera pour » prix de ta mauvaise volonté ou de ton igno- » rance. »
Je fus tenté un moment de braver l'ordre hautain d'un malade si incivil envers son médecin , bien sûr, si je le voulais , de rendre impuissantes et ses menaces et sa rage ; cependant, je me contins, et souriant avec tranquillité : ce Grand roi , lui dis-je , autant que je puis le » croire , ce que vous demandez de moi ne me )) sera pas impossible , pourvu toutefois que » vous soyez docile à toutes les ordonnances y) de votre médecin. »
Le roi, frappé de mon calme et de la confiance qne je semblais avoir en moi-même ,
SUITt; KT I rN
m'accorda sur-le-champ la sienne, et je commençai les opérations qni devaient le transformer au i^rô. de ses désirs; peu à peu mon amourpropre s'intéressa lui-même aux succès de ma cure, et, j^ràce à mes soins, elle fut bientôt radicale.
Toutes les ressources sanatives de mon art furent employées; d\ibord je fis laver avec soin les yeux du roi , puis j'v fis appliquer les pellicules qui recouvrent l'estomac du crabe enduites d'un collyre composé de miel , du cerveau d'une hyène et du fiel d'un crocodile mêlés à la poudre d'un insecte dont je connaissais les vertus puissantes. Des larmes brûlantes ne tardèrent pas à se dégager de l'orbite et à entraîner avec elles les humeurs malfaisantes dont l'àcreté native avait vicié la contexlure ophtalmique.
Je fis succéder à ce premier appareil un autre collyre composé du fiel d'un aigle , du foie d'un loup et de poudre de henné/i, délayé dans du sang de pélican et contenu sur l'oeil par la pellicule du fiel de ce même oiseau.
Cette mixtion détermina une crise qui détacha du globe de l'cril comme des écailles, et j'achevai la cure en faisant bassiner de nouveau les organes oculaires avec du lait de femme,
DE LA CINQUIÈME AVENTURE d'agYB. 23 1
apiès avoir appliqiiô des linimens composes du foie de taupe et de huppe mêle avec le jaune d'un oeuf d'autruche , de l'huile de rose et une dissolution de safran.
Lorsque l'oeil eut été nettoyé par les dernières lotions, il avait entièrement perdu la difformité qui le rendait si hideux, et même, comme le lait dont on s'était servi était celui de jeunes négresses , la couleur rousse et désagréable de la prunelle avait pris la teinte du plus bel azur; l'éclat doux et caressant dont brillaient ainsi les nouveaux yf ux du roi les faisaient ressembler aux plus beaux des saphirs de l'Inde et de Serendyb.
Je pourrais aussi , Ndker , te dénombrer les drogues différentes et extraordinaires que j'appliquai sur le corps entier du roi pour le délivrer de la peau grossière , rabotteuse et dégoûtante, dont ses membres étaient i^ecouverts; qu'il te suffise d'apprendre qu'une peau fine . moelleuse, lisse, d'un tissu satiné , d'une teinte rosacée, avait remplacé cette épiderme monstrueuse. Le visage de Meh-Radj était devenu doux, agréable, sa physionomie attrayante; ses cheveux roux , hérissés , en désordre , s'étaient changés en tresses élégantes du noir de l'ébène , de la finesse de la soie , dont les
aSa SlITE ET FIN
anneaux flexibles et ondulés ornaient d'un voile séduisant ses épaules sur lesquelles ils retombaient avec grâce. Enfin, en sortant de mes mains, le roi Meh-Radj méritait réellement le surnom de Reghyn que la volonté bizarre de son père lui avait donné contre toute vérité.
Meh-Badj fut émerveillé d'une métamorphose aussi complète ; car l'heureuse efficacité de mes remèdes s'était étendue jusqu'à sa voix même, dont les accens, autrefois rauques et repoussans, presque insupportables à lui-même, ne frappaient plus son oreille charmée que de tons harmonieux, d'articulations mélodieuses.
Je dois avouer que le roi, si miraculeusement transformé, m'offrit à l'instant même la permission de choisir dans ses trésors la récompense que je jugerais m'être due ; je refusai ses dons avec modestie, et ne manifestai d'autre désir que celui d'aller le plus promptement possible me renfermer de nouveau dans le studieux hermitage, dont je n'étais sorti que pour vaquer aux soins de la cure entreprise.
En arrivant chez moi , je racontai à la belle Dyl-Ai'er et la proposition menaçante du roi Meh-Badj^ et mon acquiescement à ses désirs, malgré la forme un peu acerbe et l'inconvenance assez impolie de leur expression ; mais
DE LA CINQUIÈME AVENTURE d'aG\B. 2^3
Dyl-Ai'er me parut ne vouloir aucunement croire à mon entière réussite.
Un mouvement demi-convulsif agita sa poitrine; une rougeur subite colora ses joues au moment où je lui dépeignais les nouvelles perfections, qui avaient créé pour ainsi dire un être nouveau dans le monstre, dont la fureur barbare l'avait si impitoyablement assassinée.
Cette rougeur, cette émotion soudaine de Dyl-A^er me semblèrent un reproche , ou de lui avoir exagéré mes succès incroyables , ou d'avoir consenti à exécuter tant de merveilles en faveur de celui que sa cruauté envers elle en avait rendu si peu digne.
Toutefois , je crus que le sentiment qui dominait en ce moment le cœur de Dyl-Aver était plutôt celui de l'incrédulité qu'un souvenir de haine et de vengeance , car les mouvemens dont elle était intérieurement agitée me parurent se calmer, lorsque j'eus consenti à la demande qu'elle m'adressa de la mettre à portée de se convaincre par ses yeux mêmes que mon récit et mes descriptions étaient entièrement conformes à la vérité et à l'exactitude.
Dès que j'eus promis, l'impatiente Dfl-Aver ne me laissa aucun relâche jusqu'au moment où je pus satisfaire sa curiosité.
120 j Sl'ITE KT FIN
Je la conduisis dans la ville, où, couverte de son voile , elle put considérer lout à son gré le roi transformé, qui, fier de son heureux cliani^ement . passail les journées à parcourir les rues de sa capitale pour se montrer aux liahitans enivrés d'un enlhousiasmesansbornes.
Cet enthousiasme était universellement senti, et il n'était pas un seul des sujets de Meh-Badjj redevenu Reghyn (beau et bien fait), qui ne s'empressât de lui en prodiguer à l'envi les témoignages les plus éclatans.
L'enivrement général me sembla se communiquer à ZT^'Z-^t^ÉT elle-même, et je crus m'apercevoir qu'oubliant son aversion si insurmontable, oubliant ses vers si empreints de la haine , de la répugnance et de l'horreur, et même les sept coups de poignard dont elle en avait élé si promplement récompensée, elle ne voyait plus dans Meh-Radj le monstre dont la passion atroce l'avait immolée à sa rage , mais un prince puissant, riche, beau, bien fait, séduisant , qui l'avait éperdument aimée , et dont le cœur pourrait encore peut-être brûler pour elle d'une passion aussi démesurée.
Dès ce moment je sentis s'évanouir toute la confiance que j'avais pu avoir jusqu'alors dans l'attachement àe Dyl-Aver^ et je résolus de ne
aMlî* — ii2.1î«IBlSir»
5ouoeratn tnbcprnbant be ['(B^piptt,
l'on II 83 île l'I^fjire ( i']6g de l'ère ouljaire);
mort l'an 1 187 ( ijyS).
DE LA CINQUiÈMB AVRNTUUE d'aGYB. .235
pas retarder davantage l'épreuve irrésistible à laquelle mon art merveilleux me fournissait les moyens de la soumettre, pour la forcer à me monti'pr à découvert jusqu'aux sentimens les plus cachés au fond de son cœur.
La conduite de Dyl-Aver n'éîait aucunement changée avec moi à notre retour, et il n'aurait tenu qu'à moi de croire aux témoignages qu'elle me prodiguait encore d'un amour que mes observations m'avaient fait regarder comme étant maintenant transmis à un autre.
Malgré les caresses que je reçus de Dyl- A^er ^ l'épreuve décisive et fatale n'eut pas moins lieu la nuit suivante.
La langue du pélican , dont le fiel et le sang avaient guéri le roi Mc'h-Radj\ fut réunie à la langue de la huppe dont le foie avait été employé dans mes médicamens ; enveloppées dans un papier de soie sur lequel j'avais tracé des paroles mystérieuses et des caractères étranges suivant les formules sacrées de l'idiome des anciens sages, elles furent placées sur la poitrine nue de Dfl-Aver endormie.
Le charme ne tarda pas à opérer : je l'examinais avec attention à la lueur d'une lampe dans laquelle brûlait l'huile obtenue par la dis-
lillalion du scin/i ' place vivant sous le récipient , et dont les vapeurs étaient nécessaires pour compléter l'opération magique.
Dyl-^^i>er s'agita violemment sur sa couche, puis des sons inarticulés se frayèrent un passade entre s-s lèvres : bientôt ses mouvemens convulsifs se calmèrent , des paroles distinctes furent prononcées , bientôt ses discours eurent le sens régulier des entretiens d'une personne bien éveillée. Elle parlait au roi Meh-fladj comme s'il eût été présent : elle se plaignait de l'aveugle fascination de ses propres yeux , de l'enivrement involontaire de son esprit, qui s'était refusé à reconnaître les rares qualités du prince, ses droits incontestables à être tendrement chéri : elle abjurait avec des larmes repentantes son indigne aversion pour le nouvel objet de son culte et de son amour, elle le suppliait de l'admettre enfin dans ses bras , et ne lui disait pas un mot des sept coups de poignard dont en ce moment même je voyais les cicatrices à peine fermées exposées à ma vue.
Après quelques instans de silence, Dyl-A^er reprit la parole : ses idées étaient changées de direction, ses accens n'étaient plus aussi expres-
' Espèce de lézard d'Egyple , Lacerla Scincus de Jlassclqui.sl et de Linné.
DE LA riNQUIÈME AVENTURE d'aGYB. 2^'^
sifs et aussi passionnés ; toujours plongée clans le sommeil, elle se parlait à elle-même.
« Oui , disait-elle , il me croit morte en le )) détestant , il apprendra à la fois et mon exis- )) tence si inespérée, et mon amour qu'il espé- » rait peut-être moins encore. Demain — de- » main j'enverrai Kafoiir au palais avec une )) lettre pour le roi que j'aime : il apprendra » par mon message tout ce que je veux qu'il » sache , il sentira tout son amour renaître pour » moi , et moi , délirante de volupté , je tom- )) berai dans les bras du plus beau des mortels )) qui se soient jamais offerts à ma vue. »
J'en savais assez : pas un seul regret en ma faveur n'avait accompagné la perfide résolution de l'ingrate Dyl-Aver. Mon nom n'était pas même sorti de ses lèvres; la plus fugitive de ses idées n'avait pu me rappeler à son souvenir; j'étais aussi complètement oublié que si le sort ne nous eût jamais fait rencontrer et nous eût laissés éloignés l'un de l'autre par toute l'étendue de la terre habitable.
J'abrégeai l'épreuve , et enlevant mes talismans 5 éteignant la mystérieuse lampe , je permis à Dyl-Aver de goûter, pendant le reste de la nuit, le repos d'un sommeil naturel.
L'esclave Kcifour, dont elle avait parlé dans
SOI! somnambulisme , était un esclave nè«:;re fort vieux et fort laid, que j'.ivais acheté dejuiis quelques jours , et qui était employé aux j;ros ouvrages de la maison ainsi qu'au service extérieur.
Le lendemain matm ATt/om/' se présenta devant Dyl-Avcr^ lecut ses ordres et partit surle-champ emportant son message.
Ce Knfour, c'était moi-même, qui avais pris la forme de l'esclave , et qui avais revêtu son apparence, d'une manière si parfaite que Dyl- ^C'É'r elle-même y fut entièrement trompée.
Tandis que le faux esclave s'éloignait, le véritable Kafoiir sommeillait tranquillement au fond d'un souterrain, bien enfermé, et livré à un assoupissement que je lui avais procuré moi-même en mêlant à ses alimens des infusions narcotiques.
Dès que je fus éloigné , hors de la vue , je lus la lettre dont j'étais porteur; elle était exactement conforme à ce que j'avais entendu la nuit même , et j'aurais pu me dispenser de l'ouvrir, j'en connaissais d'avance le contenu.
Toujours dans le même costume , je remis la lettre au roi : je l'observais , mille senlimens divers , dont aucun ne m'échappa , l'agitèrent à celte lecture; mais je voyais clairement , à
nr, LA CINQUIÈME AVENTURE I> AOYii. 23c)
son insu , tout ce qui se passait dans son ame , j'avais au doigt médian de ma main j,'auche une bai^ue dont le chaton était l'oeil droit d'un hibou étouffe au moment précis, à la minute astronomique où la lune de Téquinoxe se trouve en conjonction avec le soleil. Moment précieux qui donne à l'oeil droit du hibou étouffé avec les cérémonies convenables , la vertu miraculeuse de faire apparaître, aux yeux de celui qui le porte en bague talismanique, jusqu'aux moindres replis du cœur de celui dont il veut connaître les pensées.
Voici ce que je vis dans le coeur du roi : Étonnement excessif, demi-incrédulité, et un instant après, entière croyance , hésitation, combat assez court entre l'amour-propre blessé, et le souvenir des charmes célestes de Dyl- Aver , victoire prompte de l'amour et de la passion des voluptés sur l'orgueil et le ressentimer.t de l'outrage, projet formé tout aussitôt de faire reniver Djd- A ^'er en sa possession , et de s'assurer sa nouvelle conquête par la mort de leur commun bienfaiteur.
La réponse du roi ne se fil pas attendre : elle contenait tous les sentimc;;s que je viens de décrire; je la lus aussi; mais de même aussi j'aurais pu m'épargner sa lecture : je la sa-
24o SUITE ET FIN
vais loiile entière avant que sa main l'écrivît.
Dyl-^li'cr ne put dissimuler ses transports à la réception de cette réponse; bientôt une nouvelle missive, encore portée par moi, annonça a Meli-Radj l'assentiment entier à tout ce qu'il proposait , et la demande d'vm poiî^nard empoisonné, avec lequel la malheureuse qui me devait la vie voulait elle-même trancher celle du sauveur dont la compassion l'avait rendue à l'existence.
Le poignard fut remis tel qu'il était de- ^ mandé, et je le rapportai ^à^Dyl-Aver^ avec une nouvelle lettre dont je pris connaissance en route.
L'exécution de l'attentat était fixée à la nuit même qui devait suivre ce jour d'une conspiration infernale. L'heure , la manière d'exécuter le crime, étaient fixés, convenus. Je devais être frappé un peu avant l'aurore , au moment même où Dyl-Aver savait que mon sommeil était le plus profond. Le roi Meh-Radj- Reghyn devait, peu d'instans après le lever du soleil, venir lui-même ouvrir ses bras empressés à la belle meurtrière , et célébrer sur mon cadavre encore palpitant l'orgie de cette monstrueuse alliance.
Le soir même j'étais disparu de la maison, et
2LM*— IDlIL^iiTlSÎE*
Se poijuari fut «mie, ft je U tûpportai à IDpl-2lp«r. A. 24^
aucune recherche ne put faire découvrir ce que j'étais devenu : une porlion du crinae était nécessairement ajournée par l'absence delà victime destinée au sacrifice ; mais nulle crainte , nul repentir ne tioubla les deux coupables par la moindre hésitation. Le reste du plan, auquel ma présence n'était pas indispensable , fut exécuté le lendemain au point du jour.
Le roi Meli-Radj arriva chez moi avec une suite nombreuse : Dyl-A\fer , la passionnée Dyl-Aver^ se précipita à sa rencontre jusqu'au milieu du jardin dont ma maison était de toutes parts entourée. Les bras des deux amans, bien dignes l'un de l'autre, s'ouvrirent pour recevoir et donner à la fois les plus voluptueuses étreintes.
« Est -il mort? » s'écria le roi; et cette question atroce fut la première parole que sa bouche adressa à l'amante qu'il pressait sur son sein , au lieu des paroles d'amour qu'il aurait dû lui faire entendre. « — Non , )) répondit languissamment Dyl-Aver^ non , il » vit encore : le hasard l'a sauvé cette nuit par » une absence imprévue et qui n'a rien pour » moi d'extraordinaire; mais, plus, lard grand yi Meh-Ladj j il ne peut échapper à ta puis- » sance ; sans doute , dès qu'il va reparaître . il ï. m. i(j
242 SUITE KT ViH
» seiji massacré par les i^ardes : (ioniic pour » sa luorl los ordres d'avance.
)) Mais, ajoiila-t-elle, en redonlilant ses ca- » resses, pourquoi nous occuper d'un elranj^er? r> Mon roi, mon Mch-Radj^ mon amant chéri » est dans mes bras , il me serre sur son sein , » sur ce sein désormais mon asile , sur ce sein- » oiijeveuxposséder le plus voluptueux empire.
» Quelles délices nous attendent ainsi conj) fondus dans les bras l'un de l'autre!... Ah! » formons le voeu, le vœii si doux d'être tou- )) jours ainsi réunis.
» — Soyons toujours ainsi réunis! » répondit le roi avec ivresse.
— Soyez toujours ainsi réunis! répéta auprès d'eux une voix épouvantable, dont les éclats terribles semblaient ceux do la foudre écrasant les pervers au jour du redoutable jugemenl.
Et j'apparais devant eux , menaçant , cnilammé du plus juste courroux, sous Taspect d'un géant formidable et semblable à l'Anime de la destruction.
c( Soyez toujours ainsi réunis , » répélai-je encore avec force ; et soudain leurs mains disparurent : leurs bras , soudés ensemble, s'unirent d'ini lien indissoluble, et ne formèrent plus ([u'un seul os, (ju'inu' seule chair. Ainsi imis ,
DE LA CINQUIÈME AVENTURE d'agYB. 243
les bras se raidirent comme des barres de fer, et leur interdirent tout mouvement, soit pour se rapprocher l'un de l'autre, soit pour s'en éloigner.
A l'instant même, ce dernier mouvement fut le seul que leurs cœurs désirèrent, mais en vain , malf^ré tous leurs efforts.
Meh-Radj-Reghyn ^ le heau -Mek-Radj^ était devenu mille fois plus hideux qu'avant la transformation heureuse dont il m'avait été redevable : son corps avait repris l'enveloppe d'une peau semblable au cuir épais de l'éléphant sauvage : mais de plus cette peau était sillonnée de crevasses sanguinolentes , et d'ulcères gangrenés, plus dégoûtans et plus infects que les bubons de la peste : l'orbite de ses deux yeux semblait un cloaque , et ses prunelles enflammées du feu infernal y nageaient comme deux charbons s'éteignant dans la fange. Ses dieveux noirs, ses beaux cheveux si élégans, si soyeux, étaient de nouveau hérissés sur sa tête, et chacun d'eux était changé en une vipère empoisonnée : un pus épais découlait de sa bouche écumanle , et, souillant ses lèvres livides et demiputréfîées, couvrait sa poitrine décharnée comme celle d'un squelette , d'un fleuve nauséabond d'immondices et d'impuretés. Une liîi-
SMTE FT FTN
leine peslileiillelU! lancail ses vapeurs nioiiilèies tlii fi)!ul (.le ce rcceplacle de coniiplion , el viciait de ses miasmes immondes l'air onvironnanl.
Tel était l'amant coupable que Tin^rate Dyl- .x/c^/' m'avait préféré. Elle, de son côté, n'avait pas été épari^née dans ma vengeance éfjuitahle; sociétaires du même attentat, ils en étaient tous deux solidaires : ils s'étaient réunis pour conspirer le crime , ils devaient être réunis dans une é^ale pimition ; j'ai tracé son nouveau ])ortrait en présentant celui de Meh-Uadj son complice.
Les malheureux , enchaînés l'un à l'autre , pour toujours , par des liens qu'aucun pouvoir ne pouvait rompre , se débattaient dans les angoisses du plus affreux désespoir, dans les tcurmens inexprimables d'une horreur cent fois pire que celles de la mort elle-nicme; chacun d'eux, uni, identifié avec l'objet si proche d'une aversion et d'un dégoût intolérable, multipliait en vain ses etlorts pour une séparation désormais impossible : chacun d'eux se trouvait condamné au plus insupportable supplice, celui de ne pouvoir quitter un instant la préscjice d'un objet détesté à si juste litre, de ne pouvoir en détacher ses misérables
DF LV CINQUIÈMlî AVENTURE d'aGYB. 2/|5
yeux, de ne pouvoir respirer que son lialeine odieuse , enfin de sentir sa chair intimement unie à sa chair, devenue pour eux deux une et non séparée , de sentir le même sang couler dans ses veines, transportant ses poisons d'un corps à l'autre corps : et ce sang encore, pour ajouter un dernier degré à leur supplice , ce sang était un feu liquide puisé aux étangs enflammés de Cehtmnani ' , et les flots embrasés qu'il roulait corrodaient de tortures inexprimables les canaux calcinés dans lesquels ils circulaient.
«Soyez toujours ainsi réunis! » répétai-je une troisième fois encore. «. O femme ingrate , » ajoutai-je , toi, qui n'es plus et ne seras plus » jamais ni Dyl-A<^er % ni Dyl-Jfrouz ^ , mais » désormais et éternellement Dyl-Afroukhtéh % » tu auras le temps de répéter à Meh-lîadj\ y> sans craindre son poignard , les vers que tu » as composés pour lui.
» Et toi, Meh-Radj , ingrat comme elle, » comme elle conspirant mon assassinat, ton » nom ne sera plus ni /ieghjii (beau et bien
' L'enfer.
* Ravissant les cœurs.
^ Incendiant les cœurs.
^ Cœur brùlc , dévoré par ie feu.
a46 SUITE ET FTN
» fait) , ni st'iileinenl Rcg'hynk (louche et d'une » vue (It'sa^réahle) ; mais pour loujoms lu le » nommeras Tcherkm (sale, tléj,'oûlanl, infect, )) horrible). Ta Dyl-yifrouz^ si éperdument » désirée, est là devant toi : elle ne peut plus » fuir loin de les bras , ni même se soustraire )) à la vue; maisaussi, loi, jamais lu ne pourras » te soustraire à sa hideuse présence. La main » de l'idole qui tenait la fleur de ton bonheur » est brisée : celle où élait suspendue la cloche » dont le son devait l'annoncer la fin de ta vie » est de même abattue : tu désireras en vain d'en » entendre le son secourable \ il ne retentira )) jamais à ton oreille, pour te présager la fin de » tes souffrances. Ton sort est fixé , au moins » pour tout le temps que je passerai sur celte » terre habitée par les hommes , et j'y dois en- )> core errer pendant de longs siècles.
)) Mais , dis-je ensuite , qui sait si la liberté » ne peut encore être rendue à l'un de vous ))deux, et si elle ne peut devenir le prix de » celui de vous deux qui parviendra à dévorer » l'autre ! . . . ))
Aussitôt un grincement effroyable entrechoqua leurs dents menaçantes avec un bruit sinistre; une lutte alroro et furieuse souleva l'un contre l'autre les deux monslres , chev-
DE LA CINQUIÈME AVENTURE d'aGïB. 2^7
chant muluellement leur liberté dans la destruction de leur complice.
Vains efforts ! Jeurs bras de fer, désormais inflexibles et sans jointures , les retenaient à une distance qui leur interdisait tout moyeu de se nuire : corps contre corps, visage contre visage , bouche contre bouche , ils ne pouvaient cependant s'approcher assez pour se déchirer, comme à chacun de leurs élans ils s'en menaçaient l'un l'autre : leurs yeux fixés sur leur proie, et plus flamboyans que les prunelles de la hyène affamée, hurlant au sein des ténèbres, pouvaient seuls leur témoigner réciproquement la rage mutuelle à laquelle chacun d'eux brûlait de sacrifier l'autre.
Ils ne purent se faire aucune morsure, et retombèrent enfin sur la terre, affaissés sous la fatigue de leurs convulsions frénétiques.
Bientôt ils recommencèrent ce combat affreux et désespéré, qui devait désormais toujours se renouveler, et toujours cependant être également impuissant et inutile.
Les hurlemens sauvages du couple criminel redoublèrent avec un surcroît de fureur et de rage ; mais déjà j'avais disparu, et je me trouvais transporté dans des contrées bien éloignées du misérable théâtre de mes terribles vengeances.
a48 FIN DE l'histoire
^iii &r l t)it>tpirr iiuiufillnioc i>t £jamî'-^[[a\]-c[-^M)inymy, sumcimnu- 3çiyb le Jîloçiirifn.
Lorsque le mystérieux Hamd-yiUah eut terminé ainsi le dernier récit de ses aventures merveilleuses, il garda pendant quelques instans le silence comme s'il eût hcsilc entre le désir d'ajouter encore de nouvelles relations à celles que je venais d'entendre , et la volonté de clore en peu de mots l'histoire étonnante de sa vie miraculeuse. Il paraît que ce fut cette dernière détermination qui l'emporta dans son esprit, car il reprit bientôt la parole en ces termes :
« Trompé avec la perfidie la plus exécrable » par tous ceux que j'avais comblés de bien- >) faits, et dont la reconnaissance me devait )) sembler si justement acquise, ballotté, sacri- )) fié par les caprices et l'inconstance des fem- » mes que j'avais chéries et auxquelles j'avais )) consacré tous les sentimens d'un cœur ai- )>manl et sincère, je formai alors le projet, » peut-être un peu trop tardif pour mon repos, » d'éviter désormais les écueils sur lesquels la » nacelle de ma félicito avait faii déjà plusieurs » naufraf<es.
d'aGYB le magicien. ^2\()
» Je renonçai surtout pour toujours à ce » sexe séducteur qu'il faut fuir pour n'en être » pas abusé, qui promet tant de bonheur, et » remplit si peu ses promesses , ce sexe aussi » riche en perfidies qu'en attraits , en infidéUtés » qu'en transports amoureux, en déceptions » cruelles qu'en voluptueux enivremens.
» Je jurai de le fuir désormais, et de ne plus y) chercher de bonheur que dans la solitude et » dans les jouissances sublimes de l'intelli- » gence, accroissant par ses efforts infatigables » sa propre essence , l'anoblissant de plus en » plus , et reculant hors de toutes bornes l'em- )) pire immense sur lequel règne en souveraine y) la science qu'elle-même a créée.
)) J'en fis le serment solennel, et ce serment y) a depuis été gardé par moi d'une manière ir- » révocable ; j'ai depuis parcouru le monde en- » tier, j'ai exploré les contrées qui m'étaient » encore inconnues, j'ai revu de nouveau celles » que j'avais déjà visitées; partout j'ai fait des » découvertes scientifiques d'une valeur inap- » préciahle; partout j'ai recueilli , dans les pro- )) ductions diverses de la nature , de puissans » moyens de la dompter elle même , et de réj) duireles élémens, toutes les substances créées, )) à n'être plus pour moi que d'humbles es-
a5o FIN DE UrSTOIRE
» claves soumis à ma volonté et prêts h exécii- )) ter mes ordres. »
Que soiit ces inoiurques du monde?
Ces roi», des nalioi)> redoutés roiiqiiëraiis?
Sont-il$ par eux-niéincs puissans?
Est-ce en eux que leur force et leur pouvoir >e fondu ? Isolés de leur garde et de leurs courtisans , Ils craindront, au désert, les plus obscur» brigands : Au sein de leurs p;dui.><, lorsque la foudre gronde, Leurs Ironts sont nienacéi par ses éclats brîdans.
Sous l'or de leur noble couronne, Comme ceux de ce peuple écrasé par leur trône
Ce trône, un instant peut encor le leur ravir.
Ils régnent.... devant eox menace l'avenir!
Ils régnent.»., mais autour de leur trône* cpliéiiièie
Des révolutions l'inqilacnble cratère
S ouvre en gouffre de sang prêt à les engloutir.
Ils se sont entourés des soidnts les plus braves.
Des esclaves zélés sont là pour les servir,
Tout ploie en leur présence et prévient leur désir;
Mais, par hasard, secouant ses entraves, Qu'un esclave ose un jour refuser d'obéir, Ce roi, qu'est-il alors? Pesclaue des esclaves, Sa vie est à qui sait mourir.
Oh ! qu'il est difFércnl cet admirable empire Qu'Allah daigne accorder aux savans qu'il inspire : Dévoilant FUnivers à leur œil studieux , Il leur soumet la terre et les mers et les cieux; Conquérant de l'abime ignoré du vulgaire, Leur génii- a saisi le pouvoir du mystère : Dès-lors tout obéit au moindre de leurs vœux :
Depuis les astres radieux
Jusqu'à l'atome élémentaire.
Nul êlrc à leur pouvoir ne s'offre réfractairc;