‹ Contes du cheykh êl-MohdyChapitre 20 sur 42 · I)AG\L LE MAGICIEN. 2D · texte numérisé non relu

I)AG\L LE MAGICIEN. 2D

El ce pouvoir myslt^iicux , Ils ne peuvent le perdre, il se icnfurmc en eux, Il ne dt'penti d'aucjne eréalure....

Allah, Iouanç;e ^i toi ! c"cst t(in bras tout-puissant Qui daicina faiie du sa^'ont Le seul vrai roi de la nature.

(( J'ai évité soigneusement de signaler ma pré- )) sence dans ces régions diverses par des pro- )) diges trop éclatans : cependant je ne me suis » jamais refusé aux occasions qui se sont pré- » sentées de faire quelque bien ; mais j'ai cessé » de compter sur la reconnaissance humaine.

» Tantôt j'ai rendu des services désintéressés » à ceux mêmes que je savais devoir devenir )) immédiatement ingrats envers moi; tantôt je )) me suis prémuni contre l'ingratitude, en spé- » cifiant d'avance le prix de mes bienfaits, et )) déterminant la récompense qui devait payer y) mes puissans secours. C'est ainsi qu'abjurant » toute confiance dans l'espèce humaine , j'ai )) pu éviter d'en devenir la victime.

» Cependant, après avoir exploré les con- )) Irées torrides des Kafirs et des Souddns ' , » après avoir aperçu l'humble source du » grand fleuve de l'Egypte tomber impercepti- » ble, goutte à goutte, des rochers de Gebdl-e'i-

• La Cafrerie et la JNigritie.

202 FIN DE l, HISTOIRE

» Çamar ' , j'avais parcouru le IJahccli et le » Noubah ' , contrées si sauvaj^es cncoie et si )v peu civilisées, où j'avais vu les peuples se dé- )• chirant les uns les autres, et les hordes des » vainqueurs dévorant vivans les malheureux )) vaincus. Jnvais aussi traverse le pa\ s do l'or, )) qui est en même temps celui des inonslres les » plus féroces.

» Je ne pus me trouver si rapproché de l'E- » fîyple sans éprouver quelque désir fie re- )) voir mon ancienne patrie et de visiter de » nouveau les lieux où j'avais respiré les pre- » miers souffles de la vie.

y) J'ai revu Akhmym : ville malheureuse, les » guerres civiles et d'autres désastres l'avaient » rendue encore plus ruinée que lors(|ue je » l'avais quittée; les monumens que j'avais » encore laissés debout étaient ou écroulés, ou )) recouverts par l'envahissement des sables; » les souterrains, ces réceptacles inépuisables » où j'avais recueilli les trésors de mes premiè- )) res connaissances, étaient comblés et fermés » à jamais par les éboulemens du terrain. Ma )) famille était éteinte, entièrement éteinte , je

' Les montagnes de la Lune.

' L'Abyssiuie et la ÎVuliie. Voyez la XXIII'^ noie supplé» menlaue.

d'agyb li. magicien. -25.'^

» ne Irouvai pas un seul parent : à peine si mon » nom s'y était conservé comme une tradition » vague et obscure, confondant ensemble les » divers personnages de notre illustre famille )) qui avaient porté le noble surnom de Dou-l- » No un.

» J'étais désormais seul de mon espèce et de » mon sang sur la surface de la terre : l'univers yy entier devenait ma patrie.

» Mais, avant de recommencer mes investi- » gâtions vagabondes, je me suis arrêté quelque » temps au Kaire : j'y ai répandu quelques )) bienfaits, que la crédulité a exagérés et qu'elle » a transformés en miracles. On m'a donné le )) nom ^ Agyh-le-Magicicn ', mais, je vous lé )) répète, le Dieu Très-Haut tue préserve de )) mériter jamais cette qualification infâme et )) abhorrée. Ma puissance est grande , il est » vrai ; mais elle est naturelle , puisqu'elle ne )) tire ses moyens que des substances élémen- » taires, dont la vertu est ignorée du commun y> des hommes, puisqu'elle n'est fondée que sur )) mes connaissances approfondies des trésors » de la création et des secrets que la nature )) elle-même recèle dans son sein mystérieux, » dont j'ai su pénétrer les ténèbres, pour moi » maintenant sans voiles.

254 f^'^ ^^ l'histoire d'agyb le Magicien.

» Non, je ne suis pas magicien : ma puissance )) vient de Dieu, de ses Anges et de ses Pro- » phèles, non de Satan le rebelle, des Dives » malfaisnns et des Afrites impies.

» Que Dieu les maudisse ëlernellemenl , )) comme je les maudis , et que ses bénédictions y, toutes-puissantes ne cessent de s'épanchersur )) les Musulmans fidèles, sur les prophètes ché- » ris , et sur le plus chéri de tous , sur le chef » de la race prophétique , Mohammed , fils » à! Ahd-Allah^ le dernier de ses envoyés parmi » les hommes! A Dieu seul est la force, la » science et la loute-puissance : c'est de lui seul » que j'ai reçu les dons extraordinaires qui me » distinguent , c'est à lui seul que s'adresseront » les hommages et les louanges de llamd- Allah » (louange à Dieu). »

Hamd-Allah s'était abandonné , pendant ces dernières paroles , à un enthousiasme dont le transport répandait sur tous les traits de sa fiure un feu extraordinaire: il semblait en ce

moment réellement inspiré par le Dieu trèshaut qu'il invoquait dans sa péroraison religieuse. Puis il leplongea ses esprits exaltés dans un profond silence, que moi-mênie , ému et presque terrifié , je n'osai interrompre par aucune pai'ole.

SUITE ET FIN DE l'hISTOIRE DE NAKER. 255

Suiir ft fin be l'^^istoire ùr Uôkcr fl-€l)àmv, couein b-^bb-CÊiTiil^màn.

Pendant la prolongation de ce silence, et tandis que Hamd-Allah paraissait plongé dans les aberrations contemplatives de la plus profonde méditation , j'eus le temps de réfléchir sur les récits miraculeux dont les accens semblaient encore retentir à mon oreille.

J'avais d'abord regardé comme déplacée et survenant bien mal à propos la proposition faite par Hamd- Allah de me faire entendre son histoire; je désirais de lui toute autre chose qu'une narration historique , quelque intéressante qu'elle pût être.

Cependant mon attention s'était progressivement éveillée , mon intérêt s'était accru en entendant tous les détails des merveilles exécutées par Hamd- A Hall : ils faisaient naître en mon esprit l'intime conviction que ses promesses ne seraient ni vaines ni mensongères , et que , comme il me l'avuit dit lui-même , il avait la puissance de venir à mon secours, en satisfaisant dans toute leur plénitude l'ardeur de mes avides désirs.

J'avouerai qu'un frisson involontaire m'avait

saisi en voyant se dérouler à mes yeux le tableau effrayant des supplices terribles dont il avait puni les ingrats ; comme si ma conscience , par lin retour instinctif sur moi-même , m'eût fait apercevoir en mon cœur les germes de ces senlimcns criminels, et eût fait éclore auprès d'eux les craintes vagues et secrètes des mêmes chàlimens.

Cependant, soit que le merveilleux //^mt^yjllah eût été elFectivcment trop sévère dans sa vindicte toute- puissante , soit que je n'appréciasse pas, dans la même balance que lui le crime de l'ingratitude , les punitions me semblèrent excéder de beaucoup les délits des coupables ; leurs torts trouvaient, dans quelques replis de mon cœur, des excuses et des prétextes pour atténuer leur crime , et leur mériteiplutôt ma compassion que mon horreur.

Enfin Hanid- Allah parut sortir de sa longue et profonde rêverie, et m'adressant aussitôt la parole :

(c Tu m'as entendu , me dit-il , tu sais main- )) tenant ce que je puis ; parle , en quoi veux-tu )) que j'emploie pour toi ma puissance? Je suis )) ton hôte , et je veux largement payer ton lios- /i pitalité. ))

Mon cœur battait vivement à cette propo-

DE L'HISTOlRfc; 1>K NAKER. 267

sition si agréable pour moi ; mais mon esprit , indéterminé sur l'étendue delà recompense que j'oserais réclamer, flottait sur les vagues de l'indécision et de l'incertitude. Je pouvais demander trop, ou trop peu : une demande exagérée aurait pu indisposer contre moi l'esprit de mon hôte , n'obtenir de lui que l'indignation et un dédaigneux refus; une réclamation , au contraire , trop modérée m'aurait , pour ainsi dire , volé moi-même et dépouillé de tous les dons qu'il m'était permis d'espérer de la puissance miraculeuse et de la bienfaisante main de Hamd- Allah.

Pendant que ces pensées contraires roulaient dans mon ame et l'agitaient d'émotions si diverses et si o^'^osées, Hamd- Allah reprit la parole.

ce Ecoute, me dit-il, j'ai cru m'apercevoir » que tu ne te crois malheureux que parce que » tu es pauvre ; tu as possédé de grandes ri- » chesses : tu les as dissipées en plaisirs et en » voluptés dispendieuses. Ton cœur eu ce mo- » ment n'a qu'un seul désir , celui de posséder » encore des richesses nouvelles, pour les dissi- » per de niêiiie aussi inconsidérément ; tonbon- » heur ne te semblerait assuré que par la pos w session d'un trésor à jamais inépuisable. Ce T. m. 10

SIHTK KT FTN

» trésor existe, je le connais, je puis l'en donner » la libre possession ; mais je doule que tu oses » Taller chercher où il se trouve caché , quoique )) cependant aucun péril ne t'en défende )) l'accès. "

Je m'écriai vivement que tous les périls du monde ne pourraient m'arrêter, et qu'assisté du puissant secours de Hamd-Allah , j'étais prêt à braver tous les danj^ers, tous les obstacles, pour atteindre cette raine de féhcité, que sa bienveillance daignait m'oflfrir avec une libéralité si admirable.

(( Je te le répèle, me répondit Hamd-Allah^ » nul péril n'est à craindre pour toi, et moi- )) même je consens à l'accompagner, pour te » mettre en possession du trésor que lu con- » voiles.

» Il n'est pas loin : en moins d'une heure ). nous pouvons y arriver; mais , par une com- )) binaison bizarre et singulière des événemens, » ce trésor se trouve enfoui sous un tombeau , » et ce tombeau est précisément celui dans le- « quel repose ton oncle Hngy-Aly-él-Mo'khfar, » celui cpie ton père a dépouillé, le père du )) malheiu'eux Ahd-èrrahmdn-él-lshanderdny , » ion cousin , (|ue la cupidité a plongé dans un » état si déplorable. Oseras-tu violer cette vé-

DE l'hISTOIRJ I)K NAKER. 2.')9

» nérabIe»sépuUiire, et, dans Ion avidilé sacri- » Icge, disperser les ossemens paternels , pour » les faire servir de proie aux chakals impurs » «t aux immondes vautours? »

(( — Que craindrais-je? répliquai-je à l'ins- » tant sans réfléchir ; mon oncle Hdgy-Aly-él- » Mohhlar^ que le Dieu Très-Haut le bénisse » et lui fasse miséricorde ! mon oncle est mort, )) bien mort, depuis longues années. Quel » tort lui fez-ai-je? quel tort ferai-je à moncou- » sin Ahd-érra]iniân-él-lskanderdny ? Le » trésor leur appartenait-il? Si ces richesses » étaient leur propriété , je veux en rendre une » partie à mon cousin et réparer mes torts en- » vers lui ; mais si , comme j'ai cru le compren- » dre d'après votre indication , et mon oncle » et mon cousin ont toujours ignoré l'existence » de ce magasin inépuisable de richesses, s'ils )) n'y ont jamais eu le moindre droit de posses- » sion , eh bien ! alois le trésor n'esl-Jl pas à » moi , à moi seul?

» Qui sait , ajoutai-je avec une sensibilité » feinte et l'émotion calculée d'une nouvelle » hypocrisie , qui sait si la découverte inespérée y> de ce trésor , gardé pour moi par le corps » même de mon bon oncle , du frère de mon » propre père , n'est pas une preuve irrécus^ible

SI II F. Ei flN

» que, dans la tombe on il lepose , il a enlié- » rement pardonne à mon père et à moi?

» Qui sait si ce n'est pas un moyen rais à ma » disposition d'une manière miraculeuse par )) la céleste providence, pour que je puisse, au » gré de mes désirs , combler à mon tour de » mes bienfaits mon bon cousin Abd-érrahy> inan-él-I skanderdnj., et le retirer du sort » déplorable ou Tonl plongé des circonstances )) qui n'ont pas toutes dépendu de moi ! »

— ce Allons! » fut le seul mot que répliqua Ihimd-AllcUi à mon éloquente allocution.

Puis il m'enij;agca à me procurer sans délai non-seulemenl dos moyens <lo transport indispensables, mais encore des pioches, des leviers , des pelles et des cordages, nécessaires pour les opérations de notre fouille, qui devait avoir lieu à l'heure précise de minuit.

J'eus bientôt apprêté les instrumens et loué les chameaux dont je jugeais avoir besoin.

En attendant l'heure favorable, Hamd-Aliah et moi nous fumions sur notre natte du tabac mêlé à l'aloès , et nous arrosions d'instans en instans nos palais desséchés d'une liqueur agréable et fortifiante , dont il partagea un flacon avec moi.

Chacun de nous, en proie à des rêveries di-

DE l'histoire Dli NAKER, 261

verses, attendait en silence le moment du départ. « L'heure approche, me dit Ilamd- Allah; » mais, avant de partir, fumons celte dernière » pipe : les parfums que je vais y mêler tiendront » nos esprits plus éveillés et nous donneront » les forces qui vont nous être nécessaires. »

Alors il me présenta l'une des deux pipes, qu'il venait de charger d'un nouveau tabac pris dans un sachet de peau bigarrée suspendu à sa ceinture, et il y mêla un aromate inconnu, dont l'odeur délicieuse se répandit autour de nous.

Il porta lui-même à ses lèvres le bout d'ambre qui décorait sa pipe allumée, et en tira, suivant l'usage, deux ou trois gorgées de fumée, qui embaumèrent agréablement la salle dans laquelle nous étions.

Bientôt la salle entière fut remplie d'un nuage odoriférant, produit par les émanations balsamiques de la fumée que je ne cessais d'aspirer de ma pipe avec un plaisir toujours croissant.

Je me sentais comme enivré d'une douce extase par mon imagination , dont les rêves , anticipant sur la réalité , me créaient d'avance les tableaux enchanteurs des trésors dont j'allais acquérir la jouissance. La voix de mou hôte

SUITE Kl FliS'

me tira du pays magique de ces songes brilians.

« Parlons ! dit Hamd-Allah; l'heure a sonné. » Le sort eu est jeté : nous ne pouvons ni arrêter » la marche du temps, ni lulter contre sa )) couise rapide dont hi pente irrésistible nous » entraîne. Parlons : il est temps d'agir; l'heure >) a sonné ! »

Nous partîmes en efifet : j'avais mis en faisceau mes inslrumens, et je les avais placés sur les trois chameaux que je traînais derrière moi.

Nous nous dirigeâmes en silence vers celte ville des morts qui, bornant au midi la ville des vivans, recouvre les hauteurs déserles et rocailleuses du grand Qcuafali ', s'étendant, dans son enceinte immense , entre la citadelle fondée au-dessus du Kaire par le fds à'yiyoub ' , et ces mêmes ruines de l'antique Bablioun ^ , où un si heureux hasard avait amené ma première rencontre avec Hamd- Allah ^.

Nous errâmes long-temps , au milieu des ténèbres nocturnes , parmi ces innombrables sépulcres {|ui , sur leurs marbres polis , reflétaient

' Grand cimctirrc du Kaire.

« S.dadin.

^ La liabyloiic d'Ej^yple.

•i \oycz ci-dessus pages 36 et iij de ce \oliiuic

Dt l/HISTOIKt DE NAKKR. 'i63

à nos yeux, la lueur vacillanle de qu^!(|iies étoiles dont les feu\ rouj^eàtres éclairaient cà et là quelques parties de la voûte éthcrée : le resteduciel nie semblait couvertd'épais nuages, épandus sur nos têtes comme les larjifes linceuls d'un voile sinistre.

Mon coeur ne battait plus seulement de cupidité: une épouvante irréfléchie, une vague terreur en accéléraient malgré moi les pulsations convulsives.

Cependant je suivais toujotu'smon guidiavec ardeur , et mes pas se plaçaient sur l'empreinte de ses pas.

Enfin nous arrivâmes à un tombeau que Hamd- Allah me désigna comme étant celui de mon oncle.

J'étais entraîné, non par un sentiment religieux , mais par mon avidité et par la soif inextinguible des richesses. Le lieu que je devais creuser me fut désigné : la terre , les ossemens sacrés furent fouillés , dispersés avec un empressement coupable. Je ledoublaimes efforts, et bientôt le son que fit entendre la pioche m'annonça que sa pointe venait de heurter un corps métallique : je touchais enfin au trésor, but de toutes mes espérances.

Ce son avait été rendu par la percussion d'un

264 SlITK KT FIN

^rand colli'e en i'er , et je m'apprêtais à le tirer hors des profondeurs où il était caché, lorsque Hnmd- Allah, mettant sa main sur mon bras, m'arrêta, en me disant : « Ecoute, Ndker ^ tu » m'as fait les protestations les plus expressives » de la reconnaissance : tu vois que j'accom- » plis mes promesses; mais tu ne tireras pas » do la terre im seul de ces cofîi-es , et leur )) nombre est incalculable , avant que j'aie )) reçu de loi la promesse formelle, le serment )) inviolable , que toutes ces richesses , dont te )) gratifié ma libéralité, seront partagées entre )) nous par portion éij;ale , comme entre deux )) frèresqui n'ont pour arbitre que labonne foi! »

Je m'empressai de faire la promesse demandée et tous lessermens qu'il plut à Hanui- Allah d'exiger de moi , quoique cependant dès-lors il me semblât bien dur et bien intolérable de partager avec lui des trésors dont j'avais cru jusque-là qu'il me rendrait le seul et unique possesseur.

Je retirai successivement de l'excavation six coffres, tous d'une égale pesanteur , et je vis qu'en effet ils recouvraient d'autres coffres encore , que je jugeai ne devoir être ni moins pesans ni moins précieux.

Je chargeai mes six cotfres siu* les trois cha-

DE l'histoire de NAKER. 266

meaux que j'avais amenés , et je recouvris soigneusement les cotFres, qui restaient encore enfouis, de la terre et des ossemens que mon travail avait déjà retirés du sépulcre , nivelant le tout avec soin , de manière à n'en laisser aucune trace.

Pendant ces opérations successives , Hamd- Allah était auprès de moi , debout, morne, taciturne, et sa physionomie semblait empreinte de sévérité et de mécontentement

Je crus facilement que ce mécontentement avait la même source que le mien , et que ses yeux avides considéraient avec chagrin quelle part précieuse de ces richesses lui enlèverait le partage auquel nous nousétionsmutuellement engagés.

Nous nous éloignâmes du sépulcre, après que j'eus pris tous les renseignemens nécessaires pour le retrouver facilement plus tard , et bientôt, rentrés chez moi sans avoir rencontré aucun témoin importun , nous pûmes nous livrer à l'examen de nos nouvelles acquisitions. Les six coffres furent brisés , et mon cœur palpite encore au souvenir des richesses inappréciables que leur rupture ofïi'ità notre vue.

Trois de ces coffres pesans étaient remplis d'argent et d'or monnayé , trois autres de

perles ma^'niii(jiies , de pierreries el de joyaux inappréciables.

Je contemplais ces richesses, dont l'accumulation surpassait tout ce que mon iiiiaginalion avait pu prévoir dans ses rêves les plus Ouil.istiques ; les yeux fixes , dilatés de toute la grandeur de leur orbite , la bouche ouverte, les lèvres muettes et agitées d'un tremblement convulsif, ma respiration semblait être retournée en arrière dans mon gosier , comme si j'avais craint qu'un seul souffle eût pu faire évanouir les prestiges de cette apparition miraculeuse.

» Partageons! » me dit Hamd-ylllah.

Ce mol , ce mot cruel pénétra en mon cœur comme la pointe aiguë d'une lance , comme la lame glacée d'un homicide cimeterre. Ne sentant plus que le regret déchirant de la privation qui allait me frustrer d'une portion si considérable de mes jouissances , je me trouvais, au milieu de ces trésors , plus pauvre que je ne l'avais été dans ma profonde détresse.

« Partageons , frère ! » répéta encore Hanid- Allah^ et mes lèvres purent à peine répéter après lui , en sons presque inarticulés : « Oui , » frère , partageons ! »

Chacun des coffres de pierieries sinpassant

DE l'his'ioirk dk jcakkk. 26'j

de beaucoup en valeur les Irois coffres qui ne contenaient que de l'or et de l'argent, Hamd- AUah commençait à établir de chacun deux portions égales. Une idée soudaine vint frapper mon esprit cupide.

(( Frère , dis-je à Hauid-Allah , comment » pourrai-je , sans exciter le soupçon , me )) servir dans la ville duKaire de ces monnaies yy dont les coins sont anciens et ignorés de nos )) changeurs? Chacun saura bientôt que j'ai » découvert un trésor : on m^épiera , on me per- )) sécutera. Tu es tiop bon et trop généreux » pour vouloir que ta libéralité soit pour moi » une source de chagrins et d'inquiétude,

» Toi qui vas quitter, ainsi que tu me l'as » annoncé , ces pays , tu trouveras facilement )) l'écoulement de ces pièces étrangères : dans » les contrées lointaines que tu vas parcourir, » leur échange n'excitera contre toi aucun » soupçon , aucune avanie. Ah ! tu devrais » prendre pour ta part les trois coffres qui les » renferment , et me laisser pour la mienne les » trois coffres de pierreries, dont les bijoux , » sans empreinte , sans aucun signe suspect , )) pourraient être vendus par moi par portions )) à nos riches joaillers sans faire naître leur » défiance ou leurs recherclies.

•jGH suite et fin

» — Soil! répondil llamd-yiUali, je prends y> pour ma part l'argent monnayé, yy

Emerveillé d'un si prompt acquiescement à ma demande, je sentis ma cupidité me suggérer sur la portion qui cessait d'être à moi ur.c prétention nouvelle.

« Frère! continuai-je , trois colTres sont trop » pour le chargement d'un chameau : je t'oHVe r> avec reconnaissance un de ceux qui sont dans » ma cour, quoiqu'ils ne m'appartiennent pas, )) et que je doive en répondre à celui qui me » les a loués ; mais que feras-tu du troisième » cotTre? Son nombre impair ne ferait qu'une » moitié d'un autre chargement: laisse -moi » ce troisième cotFre , et délivre-toi de l'em- » barras que tu éprouverais en voulant l'emy) porter.

)) — Soit ! » répondit encore Hanid-AlUih , aussi froidement que la première fois , et sans me faire acheter son acquiescement par aucune difficulté.

Et déjà il se levait pour aller chercher les liens qui devaient attacher les deux coffres sur le chameau que je lui avais offert : je me jetai à ses pieds , je baisai ses mains et le bas de sa robe : « Hélas ! m'écriai-je , je crains que le » chargement de ce chameau n'attire l'alten-

df: l'histoirf de naker. sHq

» lion et n'expose mon bienfaiteur aux atla- » ques des voleurs : qu\i-t-il besoin de ces ri- » chesses ostensibles, lui qui possédera, quand »il le voudra, les trésors du monde entier? » Que ne me laisse-t-il cette vile monnaie qui » lui est inutile , ou du moins , s'il en a besoin » pour continuer son voyai^e, qu'il n'en prenne » que la cpianlité qu'il pourra porter lui-même, » sans se faire remarquer ; qu'il me laisse le » reste, comme un gaye nouveau de sa bonté et » du souvenir éternel que mon cœur consery> vera pour le bon , le libéial Hamd-Allahl »

Hamd- Allah parut réfléchir un instant • cependant sa réponse me fut favorable.

« Eh bien ! donc , me dit-il tranquillement , » je consens fi ce que tu me pioposes ! » Puis, ne mellanl à part qu'une portion bien modique de l'or monnayé , il descendit pour aller prendre dans la cour une petite couffe que je lui indiquai comme suffisante pour contenir ce qu'il allait emporter.

J'avouerai qu'en son absence je ne pus résister à la tentation de m' approprier encore une partie des monnaies auxquelles il avait restreint son dividende , et j'avais porté une main furlivc sur ce faibie reste qui se trouva déjà considérablement diminué quand il remonta.

2'^0 SDITE ET FI5

fidnu! - .-illnh ne paiiit pas s^apercevoir de ma soiistraclion fraiululeuse , et il parût après m'avoir dit : « Adieu ! je reviendrai pour le » parlajje des autres cotfres qui sont restes eii- » fouis. »

J'étais donc resté maître du trésor entier; car la petite portion dont s'était contenté Hamd- Allah valait à peine la cent millième pariie des richesses inappréciables dont je restais l'heureux possesseur.

Je me livrai de nouveau à tout le délire de mon goût effréné pour la dépense : l'arjjfent , Tor monnayé , les perles , les bijoux , tout était déjà presque entièrement dépensé , et je songeais à faire un nouveau voyage au tombeau de mon oncle , sans attendre mon co-partageant dont depuis environ une année je n'avais pas de nouvelles, lorsqu'un soir il parut inopinément à ma vue.

(c Je suis revenu , me dit- il tranquillement , y) o Nâker! pour les autres coffres , ainsi que » nous en sommes convenus. Allons, faisons » nos fouilles, et partageons; je pars demain )) matin. »

Je l'invitai à entrer dans mon salon magnifique, pour se leposer, tandis que je donnerais les ordres de m'appréler les outils et les trans-

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