DE L'HOPITAL DES FOUS DU KAIRE
RECUEILLIES ET rÉdIGF^ES
PAR ABD-ÊRRAHMAN ÊL-ISKANDERANY.
(Eoiittmiûlioii iu Récit foit par ;3lbîi-frra!)màii tt son erjouc au i)Urtâtàn.
Nous étions attendus; mais le prudent médecin ne voulut pas laisser commencer la narration avant de s'être assuré de l'état sanitaire du narrateur. Il parut satisfait de son examen consciencieux , et déclara que rien ne lui semblait s'opposer à ce que son malade se livrât aux communications qu'il nous avait promises.
Mon cousin nous supplia alors de lui prêter une oreille attentive : il garda un moment le silence , paraissant réfléchir pour recueillir ses idées et rappeler ses souvenirs j puis il commença son récit en ces termes :
T. iir. o
l8 llIvTOIRi:
rl-3*kanbrcùii}>.
J'ai clé malheureux toute ma vie : j'en ai toujours accusé jusqu'à présent mon injuste destinée; mais mainlenant que, près des portes de l'autre vie, mon ame commence à apprécier les choses de celle-ci d'un œil dégagé de tout aveuglement et de toute illusion raenson-
ère , je crois que j'ai fait moi-même mon malheur. Désabusé en ces momens suprêmes des erreurs qui troublaient mon jugement faussé, je conviens que je ne dois attribuer les nombreuses infortunes, dont j'ai recueilli les fruits si amers, qu'aux germes pestilentiels qui avaient jeté de profondes racines dans mon cœur, et que j'aurais dû extirper avec un soin rigoureux, au lieu de prendre un funeste plaisir à les cultiver et à en multiplier les rejetons pernicieux.
Oui, la vraie source des fatales influences qui m'ont perdu , c'était une effervescence de passions tellement effrénée, que rien ne m'a jamais été sacré pour satisfaire mes désirs : c'é-
' El-Clidiiiy sigiiille natif dj iJaiiidS (C/idiii). Vojrz, ti- Oessus, la note page 44' *^^ picmier volume de ce recueil.
DE XAKER èr-CHAMY. iq
tait une avidilé inextinguible pour le gain et pour les richesses , et en même temps un irrésistible abandon au plaisir de dépenser follement cet argent convoite à mesure que je l'acquérais; c'était surtout un esprit de dur égoïsme et de basse envie qui me rendait hostile envers tous mes semblables.
Ces germes empoisonnés , étouffant tous bons sentimens en mon coeur, l'avaient ulcéré profondément d'un instinct d'ingratitude tellement enraciné , que je ne me souviens pas d'avoir jamais éprouvé la moindre sensation de reconnaissance envers ceux dont je recevais les services et les dons.
Bien plus , je n'ai trouvé en moi de fibres sensibles qu'aux froissemens de l'orgueil blessé par l'humiliation du bienfait reçu , et à l'irritalion de la jalousie la plus injustement délirante envers le bienfaiteur.
Les maîtres de la morale ont dil : « Maîtrise » les cornes des quadrupèdes avec des cordes, » et les cœurs des hommes avec des bienfaits. )) Mais , pour mol , les liens bicnveillans de l'obligeance, au lieu de m'attirer doucement à une réciprocité de bons offices et de bons sentimens, étaient des chaînes intolérables et qui me sembiaient de mortelles offenses.
Je n'ai pas besoin de vous apprendre combien ce caraclère odieux était pour ainsi diii identifié avec l'essence même de mon ame : hélas! deux fois, mon cher cousin, vous avez pu par vous-même en acquérir la trop funeste conviction '.
Ces vices fondamantaux de mon caractère, ce dessèchement entier de mon ame égoïste, s'étaient déclarés dès ma plus tendre enfance, quoique je fusse peu à portée alors de leur donner toute l'extension dont ils devinrent susceptibles par la suite; dès-lors, si quelqu'un me rendait un service , ou nie faisait un de ces présens qu'on aime àfaire au jeune âge, à peine quelques mots s'écliappaient-ils de mes lèvres enfantines pour lui olfrir une apparence de remerciement, et en moi-même, au lieu de lui savoir gré de ce que j'en avais reçu, je ne pensais qu'à ce que j'aurais du en recevoir, si sa munificence avait été plus grande.
J'ai dit : que j'aurais dû receK>oir; car, dans mon aveugle égoïsme, je croyais que tout m'était du, et que je ne devais rien aux putres : les meilleurs procédés, à mon égard, étaient encore par moi taxés d'injustice , comme n'attei-
• Voyez (l.ins le premier volume de ces Contes, la III* et la X* soirée.
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ijnant pas le taux auquel je m'estimais moimême. Enfin, je vous l'avouerai en rougissant , je crois que le sentiment que m'inspiraient mes bienfaiteurs était une haine encore plus active contre eux que contre ceux dont l'indifférence ne s'était occupé de moi ni en bien ni en mal.
Mon père aurait peut-être corrigé l'énormité de ces vices , s'il avait pu les connaître en moi ; mais j'étais trop jeune quand je le perdis, pour qu'il pût croire mon caractère formé; me voyant encore dans l'enfance , il s'occupait peu de moi , ajournait aux années voisines de la puberté les leçons d'une éducation sévère, et se livrait alors tout entier aux spéculations qui devaient l'enrichir.
D'ailleurs la crainte qu'il m'inspirait m'avait façonné à un système de dissimulation et d'apathie apparente : sous cette enveloppe factice je renfermais soigneusement les fougueux désirs qui bouillonnaient déjà dans ma jeune ame, n'attendant que l'àgc et l'occasion pour faire déborder les flots de leur tempête intérieure.
J'étais mieux connu de mes compagnons d'enfance que de mon père; aussi m'avaient-ils donné entre eux les sobriquets de Khabyth (scélérat) et de iVWÂ:^/ (ingrat). Ce dernier sur-
22 HISTOIUE
nom s'élant répandu dans la \\\U' , fui l>l('nlôt couGrrac par tous ceux qui m'apprécièrent, et il m'est resté depuis ce temps en remplacement du nom que ma famille m'avait donné.
Quand je réfléchis sur cet asscmhlai^e monstrueux des vices formant ainsi naturellement le fond de mon caractère, je ne puis m'empêclier de croire qu'il faut que quelque génie infernal, quelque fils de Chcytcm ', ennemi de mon bonheur, ail verséses vénéneuses influences dans mon sang <lès ma naissance ; car ces vices fondamentaux qui ont torturé mon existence entière , et m'ont enfin poussé jusqu'aux extrémités cruelles de l'clat déplorable dans lequel je vais terminer ma misérable vie; ces vices, dis-je, mon père, malgré sa cuj)idité trop connue et ses torts envers votre père % était bien éloigné de les avoir lui-même , du moins aveC l'intensité effrayante qui maîtrisait toutes les facultés de mon ame.
A mesure qu'il approchait du terme de sa vie, il se repentait de plus en plus de sa conduite envers son frère, et il m'a bien souvent manifesté le désir de la réparer, dès que sa fortune serait assez considérable pour satisfaire
' Salau. \oyc/, la LX-KIY' note supplémentaire. ' Voyez ci-dessus, lu-eiuier vulumc, pages 98 et 99.
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tous ses désirs et lui permettre de rendre une justice tardive à votre père.
Mais celte fortune qu'il augmentait chaque jour, et dont son avarice ne lui permettait pas encore l'usage pour lui-même , ne lui semblait jamais avoir atteint le degré d'opulence qu'il convoitait , et après lequel il devait enfin , me disait-il , jouir de la vie et restituer à son frère les fonds qu'il lui avait dérobés.
lia mort l'enleva au milieu de ces projets ; mais avant de mourir, reconnaissant que son désir insatiable d'amasser l'avait rendu malheureux toute sa vie , il me donna les plus sages conseils sur la modération et sur le frein qu'il convient , pour être heureux , d'imposer à ses désirs ; il m'exhorta à ménager avec sagesse les trésors qu'il me laissait , et surtout à ne jamais chercher à en acquérir par aucun moyen illicite. Il ajouta qu'en mourant il emportait l'espoir que mes bonnes qualités naturelles et mon obéissance à ses avis me rendraient plus heureux qu'il n'avait été lui-même.
Plût à Dieu que j'eusse suivi ses sages conseils ! mais dès que l'ange de la mort eut fermé sa paupière , je ne pensai qu'à entrer en possession de ses biens immenses et à les dissiper dans toutes les folles profusions : je me sentais
Q^ IIISTOIRK
entraîner avec une force irrcsislible par les mouvemens désordonnés de mes inclinations condamnal)lcs , qui dès-lors tyrannisaient mon ameavecd'aulant plus d'énergie qu'elles avaient été plus long-temps comprimées.
Mon héritage fut Iiientôt dissipé par les excès auxquels je me livrai; et je me déterminai à quitter Damas, oii je ne pouvais supporter ni ma nouvelle pauvreté ni la haine et le mépris public qui me poursuivaient : car je m'étais attiré par mes débauches insensées le blâme général , et mes dépenses , qui ne se rapportaient qu'à mes propres plaisirs , ne m'avaient pas fait un seul ami dans la ville.
J'errai dans plusieurs villes de la Syrie , toujours malheureux , toujours ulcéré de plus en plus, accusant le genre humain tout entier de la situation désespérée dans laquelle je m'étais plongé volontairement moi-même.
J'arrivai enfin au Kaire ; je ne vous rappellerai pas ma conduite à votre égard : deux fois je fus pour vous un"^ fléau destructeur.
La première fois j'abusai de votre coeur compatissant, et je commençai par vous tromper en vous racontant de prétendus malheurs et des infortunes imaginaires '. Bien plus, en
' Voyez , premier volume de ces Coûtes, page i iG.
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recevant votre bienfait, j'avais déjà senti éclore dans mon cœur le projet criminel de vous frustrer des fonds que votre main généreuse confiait à ma bonne foi , et je me croyais sufTisararaent excusable à ma conscience en regardant cette spoliation comme la juste punition de vos premiers refus. Tels étaient les sentimens qui agitaient mon cœur quand mes lèvres exprimaient ma reconnaissance avec tout l'entraînement d'une sensibilité feinte : en consentant à garder le silence auprès de vos convives , vous vous êtes enveloppé vous-même dans les lacs que j'ourdissais contre vous.
Je jouissais doublement en voyant votre désappointement devant le Mohtesseb ' j et si j 'intercédai auprès de lui pour vous éviter la cruelle bastonnade que vous avez subie, c'est que je savais bien que mon intercession hypocrite n'aurait point d'effet, et que je voulais encore vous faire éprouver l'affront de ma fausse générosité.
Plus tard votre bonté toujours la même me pardonna des torts si révoltans , et quand je méritais une haine de sang, vous consentîtes à vous réconcilier avec moi ".
' Voyez pages ilig et suivantes du prciiiicr voluiuc. ■ Vo^'ez page 366 ilu premier volume.
J'avais alors perdu de nouveau (out ce que je vous avais enlevé , et j'espérais bien tirer un parti utile de cette réconciliation inespérée.
Le paru que j'en tirai surpassa tout ce que j'avais pu en attendre. Vous fûtes conduit par mes artifices dans cette misérable retraite * où nous sommes tous deux réunis par un arrêt bien extraordinaire du sort.
Je devins ainsi votre héritier ', et dès-lors je crus pouvoir impunément me livrer à mes goûts de dépense : je m'abreuvais à la coupe de tous les plaisirs de la vie, sans m'inquiéter de la crainte d'en voir la source tarie par mes profusions imprudentes.
J'éprouvai bientôt la vérité de ces proverbes des sages :
(( Celui qui aime à porter des habits trop ma- )) gnifiques doit s'attendre à se revêtir bientôt )) de haillons.
y> Celui qui dépense sans compter n'aura » bientôt plus rien à compter pour sa dépense.
» Celui qui dépense tout ce qu'il a, bientôt » sentira le besoin de ce qu'il n'aura pas. »
Mou nouvel héritage ne diu-a pas plus longtemps entre mes mains que l'héritage paternel
' Voyez, premier volume, page /{oi.
' \oyez, premier vohime, paye 4o3.
DE NAKER ÊL-CUÂMY. ^n
et les autres sommes que j'avais possédées.
Je me voyais sur le point de redevenir aussi pauvre que je l'avais été : je sondai les compagnons de mes orgies pour connaître d'avance quels secours je pourrais attendre d'eux : ils me firent les plus belles protestations d'amitié ; mais je vis trop clairement que je n'aurais rien de réel à attendre d'eux.
(C Les meilleures paroles ne donnent pas à » manger, et le vent qui caresse la terre n'en )) fertilise pas les moissons. »
Bientôt ma détresse fut connue : abandonné de tous , je me vis forcé , dans cette extrémité, de vendre successivement tous ces effets si inutiles , si chèrement achetés , dont le prix soutint quelque temps encore mon existence.
Cependant , au moment où je prévoyais avec chagrin qu'avant un mois mes dernières ressources seraient épuisées , un nouveau moyen de gagner de l'argent, et par conséquent de pouvoir en dépenser, vint faire luire à mes yeux les rayons d'une nouvelle espérance.
Ce moyen était vraiment extraordinaire : vous allez en juger par la suite de mon récit.
J'avais entendu parler plusieurs fois, depuis mon séjour au Kaire. d'un derviche ' persan
' \oyez la XXI* note supplémentaire à la fia de ce volume.
dont on racontait des choses merveilleuses; mais les récits qu'on en faisait étaient si contradictoires et si opposés les uns aux autres , les opinions que chacun manifestait à son sujet ctaienl tellement diverses, que je n'avais pas fait une grande attention aux relations incohérentes qui en étaient parvenues jusqu'à moij d'ailleurs, tout entier aux plaisirs que me procurait mon argent et à la dissipation dont le tourbillon m'entraînait , j'avais eu peu le temps de m'occuper de cet homme et des bruits étranges qui se répandaient sur lui parmi le peuple.
On le connaissait sous le nom à^Agyh ( le Merveilleux) , mais le surnom (Ïél-Magous ( le Mage ', le Magicien) était la dénomination sous laquelle il était plus généralement désigné. On le disait né dans la Perse ; mais, suivant d'autres, l'extrémité de l'Jnde " était sa patrie ; selon d'autres encore , il avait pris naissance dans le Moghreb % et sortait des gorges profondes qui partagent les monts de Deren (l'Atlas).
L'époque de l'arrivée de cet homme merveilleux au Kaire était aussi peu exactement
' ^'o}l■zIa LXXIII note su])pl(iniciitaiic. ' Voyez la XLIX* i>ole sii|)|)ItnuMilaire. •* Voyez la XXIV' nolf siipjilénientairc.
I)K NAKF.R ÈI, -CHAMY. 2Q
précisée : quelques-uns disaient qu'il y avait paru pour la première fois seulement deux ou trois ans auparavant; d'autres prétendaient en avoir entendu parler dans leur enfance par les pères de leurs pères, qui, suivant eux, racontaient des aventures incroyables dans lesquelles figurait avec éclat él-Mcigous él-Moghreby (le Magicien Moghrebin).
<( Il avait, disait-on, les élémens et toutes les )) formes de la création à ses prdres : les mers » le recevaient dans leur sein comme poisson ; y* oiseau rapide , il était porté sur les ailes des «vents, et les entrailles de la terre n'avaient » pour lui aucunes profondeurs inaccessibles ; » les murs les plus épais étaient traversés par » lui comme les fils légers de l'araignée : il chan- » geait à volonté les hommes eu monstres hiy> deux , les femmes en bêtes féroces , les ani- )) maux en êtres humains ; il prenait aussi faci- » lement , lui-même, non-seulement toutes les » formes , mais tous les âges , tous les sexes , » tantôt homme robuste, tantôt vieillard décré- »pit, tantôt jeune homme imberbe, à peine » sorti de l'enfance , tantôt enfin jeune fille » charmante et ravissant tous les coeurs.
A en croire les assertions de ses partisans enthousiastes, a la vie et la mort étaient ses
3() insT«'>ii\i:
)) esclaves? le soc.iii el le sccplre Jii PrO[)hète y> Souleymnn (Salomon ') étaient entre ses » mams : il avait élc plusieurs fois dccapilé , )) empalé, piécipité dans des i^oulFres époiivany) tables , sans que sa vie en cijt clé attaquée , » sans que sa santé eût cessé d'être florissante; y) toutes les sciences , toutes les langues lui )) étaient connues ; une seule amulette écrite » de sa main pouvait ij;uérir toutes les maladies, » faire découvrir tous les trésors, rendre im- » mortel. »
Du reste , loin de rechercher et d'exciter les hommages de la multitude, ^^^^Z», ajoutait-on, luvait la renommée qui s'attachait malgré lui à ses pas : s'il aimait à rendre des services secrètement, il se refusait avec sévérité aux demandes avides dont il était importuné dès qu'il paraissait en public 5 il s'irritait du nom d'eV- Magous que lui donnait la tourbe empressée , et revendiquait seulement celui de Fyloasouf (philosophe).
Avouant qu'il avaitbien'quelque avantage sur le commun des hommes par les connaissances dont l'avaient enrichi ses études et ses voyages, il niait avec obstination que ses connaissances fussent surnaturelles et dues soit à la magie, * Voyez la XXXIT' note supplémentaire.
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soit au commerce avec les dives et les afrites ' ; mais sa modestie ne désabusait pas ses admirateurs , qui en prenaient occasion de redoubler leurs éloges et leurs assertions véritablement incroyables.
J'avais à peine écouté tous ces bruits, tant que j'avais été riche ; j'y fis plus d'attention , quand je vis mes dernières pièces d'argent sur le point de me quitter, en prenant le même chemin que leurs soeurs aînées. Un homme qui savait faire découvrir des trésors ne pouvait m'étre indifférent, et ce qui m'encourageait encore davantage à recourir à lui , c'est qu'on certifiait que son assistance était gratuite, qu'étant au-dessus de tous les besoins humains , il ne réclamait aucun paiement, aucune rétribution , aucune marque de reconnaissance pour les bienfaits qu'il répandait, quand il consentait à rendre service.
Lorsque j'eus formé le projet d'aller implorer l'assistance du Magicien bienfaisant qui devait cire mon sauveur, je ne manquai pas de m'informer avec soin du lieu où il faisait sa demeure.
Ici les renseignemens devinrent encore moins précis et plus contradictoires. Les uns assu-
' Voyez la LXXIV'" note supplémeutairc.
raient qu'il faisait sa résidence clans les cavernes profondes qui sillonnent le flanc occidental du Moqattdm ', d'où on l'avait vu les soirs saluer le soleil prêt à terminer sa carrière dans la Mer-Ténébreuse '.
D'autres prétendaient qu'il habitait les grandes Pyramides de Gyzéli % d'où il venait faire au Kaire de rares apparitions : d'autres bruits plaçaient son domicile dans le vaste cimetière de Qouhhét él-Aclelyéh^ au nord de la ville, d'autres enfin près du monument de l'Imam Chafêy % au grand cimetière de Qarafah.
Plus incertain qu'auparavant, après mes perquisitions, mais ne renonçant pourtant pas à
' Montagne cscar|jée, cloiuinant le Kairc du côté du sudesl , et formant rexliéuiitc de la clialue arabique qui borde ]a vallée du !Nil.
' Les Orientaux donnent au grand Océan les noms de Bahar cl-Mohytt (la I\Ier environnante) et de Bahar cl- Mozzâlcm (la 31er ténébreuse).
^ On sait que la petite ville de Gyzéh est située en face du \ieux-Kairc , sur la rive occidentale du Nil.
4 Voyez la note page [\~Ç) du second volume; cette mosquée , située au sud de la ville , au bas du Moqattara , et liore de la seconde enceinte de la citadelle, est entourée des tombeaux des princes mamlouks et d'autres illustres personnages. Elle contient la sépulture de l'imûm Cliaféy, que les pieux IMusulmans vont visiter tous les ^ endrcdis avec une grande dévotion.
DE NAKEU ÊL-CIIAMY. 33
l'espoir que j'avais conçu , je résolus un jour d'aller consulter un vieux cophle auprès duquel on m'avait assuré que je pourrais puiser quelques renseignemens.
Ce coplite habilait Mesr êl-Atyqah (le Vieux-Kaire ' ) ; louant un âne , je me hâlai de m'y transporter, un peu avant l'heure de \Asr * : je trouvai assez facilement la demeure qui m'avait été indiquée , et j'y appris avec chagrin que le coplite était mort de vieillesse depuis trois jours. ,
Désolé de ce contretemps, je cherchai, parmi les cophtes qui habitaient la même enceinte, s'il me serait possible de rencontrer quelqu'un qui pût me donner les renseignemens si désirés. Aucun d'eux ne put me satisfaire, et je perdis beaucoup de temps dans cette perquisition inutile.
Le soleil était sur le pomt de se coucher, et j'entendais déjà la voix perçante du Mouezzin %
» Le Yieux-Kaire, que nos voyageurs européens nomment seuls ainsi, est l'ancienne ville de Fostat, fondée par Ainrou cbn-ël-Aas , conquérant de l'Egypte dans le premier siècle de l'hégire (septième de notre ère ); on la nomme aussi Mesr el-Qadymch (la vieille capitale).
^ Voyez ci-dessus dans le premier volume la note de la page 466.
^ Voyez la LXXXn ^' note supplémentaire
de la mosquée antique d^y^mrou ', coiTimencer, au haut du minaret à moitié ruiné, sa proclamation religieuse pour la prière du Mog-lireb % lorsque je me décidai à remonter sur mon âne et à retourner au Kaire , espérant cire plus heureux le lendemain.
J'allais quitter les dernières maisons du Vieux-Kaire , et me diriger vers la route (pii , longeant le canal % se rend à la ville, lorsque loul-à-coup je vis les habitans effrayés se disperser et s'enfuir avec vitesse; les bateliers se jetaient dans leurs barques et les dirigeaient en hâte sur l'autre rive du Nil : les portes des maisons se fermaient avec force et se barricadaient intérieurement ; les femmes faisaient entendre leurs cris de détresse , les enfans pleuraient et faisaient retentir l'air de leurs vagissemens plaintifs.
Je m'arrêtai troublé moi-même : levant les yeux , j'aperçus devant moi , à peu de dislance , et au milieu d'un tourbillon de poussière, une troupe de bédouins qui, s'élancant au galop de dessous les arceaux de l'aqueduc, se dirigeaient de mon côté, et paraissaient se
' A oyez la XL\ « el la XLVII'" note supplénienlaire. ' Voyez la XXIA •■ noie supplémentaire. ' Voyez la XL\ ■" note siipiilcn'.cntaire.
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préparer h piller celles des maisons du Vieux- Kaire dans lesquelles ils pourraient pénétrer.
L'effroi s'empara de moi aussitôt, et, saisissant fortement la bride de mon âne , je le tournai brusquement à droite hors du chemin.
J'avais forcé ma monture de prendre le galop le plus accéléré , ne croyant jamais pouvoir m'éloigner assez vite du lieu qui allait devenir, sans aucun doute , la proie du meurtre et du pillage.
Bientôt je me trouvai [dérobé à la vue des brigands que je redoutais , au milieu des monticules déserts et des décombres qui , en cet endroit , séparent le Kaire du Vieux-Kaire.
J'allais toujours , précipitant ma course , lorsqu'au milieu des montées et des descentes multipliées que cause l'encombrement du terrain, mou âne fît tout-à-coup un faux pas dans une pente rapide, et, le terrain manquant toutà-coup sous ses pieds , il fut précipité au fond d'une excavation dans laquelle nous roulâmes ensemble.
Etourdi de ma chute malencontreuse, je me trouvai tellement froissé que je fus sur le point de m'évanouir. Cependant la peur des bédouins ranima mes forces : réveillant mes sens engourdis, elle me fit oul)lier la souffrance
qu'éprouvaient toutes les parties de mon corps meurtri par le choc. Soulevant avec elîort mes membres endoloris, j'en essayai de nouveau l'usage : aucuu d'eux n'était brisé , mais mon pauvre âne n'avait pas été si heureux , une de ses jambes était rompue , et sa tète s'était écrasée contre un tronçon de colonne.
Je fus contraint de l'abandonner, et je me hàlai de quitter un lieu qui me semblait encore trop près des bédouins, dont mon imagination me faisait entendre le galop dans le vol du moindre oiseau de nuit, dans le plus léger bruissement du vent au milieu de l'atmosphère.
Ne voulant pas perdre la selle et la bride du mort , je le dépouillai de son harnais , que j'attachai assez commodément sur mes épaules; ainsi harnaché, je cherchai, au milieu des anfracluosités du terrain et du labyrinthe des monticules , à retrouver la direction qui devait me ramener au Kaire.
J'errais déjà depuis long-temps dans les décombres de Qasr él-CJiamali^écouiawi à chaque pas si les Arabes n^approchaient pas , et tremblant de frayeur au bruit léger des pierres qui roulaient sous mes pieds, à chacun de mes mouvcmens , lorsque tout-à-coup , au moment où je tournais un monceau de décombres très-
SLTUllII^-iiSiai.
« dui r6-tu? Où ooe-tu? ® l)omtMC, on ànr! »
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escarpé, une voix rauqiie et dont les accens me semblèrent surnaturels, fit retentir à mes oreilles la question suivante :
(( Qui es-tu? où vas-tu? O homme ou âne? )) ô homme qui es vêtu comme un âne ? ô âne » qui marche comme un homme ? quelle que )) soit la nature de ton espèce, certes, tu ne vas » pas au Kaire , car chacun de tes pas t'en éloi- 7) gne : mais peut-être as-tu promis de servir » ce soir un bon repas aux chakals affamés de » la montagne, hâte-toi; entends- tu leurs » hurlemens qui t'appellent ! »
Je frissonnai , mes dents s'entrechoquèrent , tous mes nerfs se crispèrent , et un frémissement glacial parcourant tous les membres de mon corps l'agita d'une palpitation convulsive. La voix inconnue , au milieu de l'obscurité et dans ces lieux abandonnés , me paraissait s'élancer de la région supérieure de l'air : mes genoux tremblans fléchissaient et se dérobaient sous moi; mes pieds, en proie à un engourdissement que tous mes efforts trouvaient rebelle, refusaient de se détacher du sol dont ils semblaient faire partie, et auquel paraissait les fixer l'irrésistible force de liens invisibles.
Je levai les yeux vers l'endroit d'où la voix m'avait paru sortir, et, sur la crèlc la plus éle-
vée du précipice que formait le monticule abrupte de ce côté, j'aperçus une figure bizarre, gigantesque, qui semblait glisser plutôt que marcher sur la pente rapide et presque perpendiculaire. Presque aussitôt l'apparition fut sur le terrain où j'étais et se tint en face de moi.
Elle me répéta ses questions; mais j'étais hors d'élat d'y faire la moindre réponse; mes dents serrées me permettaient à peine de respirer, et ma langue paralysée était aussi incapable d'articuler le moindre son que si elle eût été placée dans la bouche d'un cadavre.
L'être inconnu s'aperçut bientôt de mon immobilité et de l'excès de mon effroi : « Que » crains-tu, me dit-il, ô toi, plus timide que les » lions d'Aglah, dont les veaux du Soudan )) dévorent la queue? Cesse de conserver la » moindre crainte à mon égard j cesse de tremy) bler comme la timide bergeronnette », tou- )) jours agitée sans aucun motif; je ne veux te )) faire aucun mal ; et quel avantage m'en résul- )) terait-il? Au contraire, si tu as besoin de mes » secours , je puis Vétre utile ; j'en ai du moins » la volonté et peut-être la puissance. Dieu » veuille que tu en sois digne ! »
' MOTACILLA ScilOENOn.tM;5 , fjnn.
DE ^A^ER ÊL-CHAWY. 3c)
Alors l'effrayant fantôme tirant de son sein lin flacon de porcelaine de la Chine, soigneusement enveloppé , me fit respirer un instant l'odeur qui s'en exhalait sans l'avoir débouché. Cette odeur était acre et pénétrante, et cependant suave et balsamique ; mes sens se ranimèrent, ma frayeur diminua progressivement 5 et, soit que ce fut l'effet du merveilleux flacon, soit que je dusse à l'effort de mon esprit ranimé ce retour à moi-même, je pus bientôt reprendre toute l'activité de mes mouvemens et la faculté de la parole.
Le premier usage que je fis de ce rappel de mes sens , et pour ainsi dire de mon retour à la vie, ce fut d'examiner avec attention l'être singulier qui était toujours debout devant moi.
Je vis un homme d'une haute stature, quoique d'une taille un peu voûtée , dont le coi'ps et le visage , sans être cependant tout-à-fait décharnés, portaient dans leur amaigrissement tous les symptômes d'une vieillesse verte et vigoureuse ; long , pâle , sec , immobile , il paraissait plutôt un spectre qu'un être humain : sa barbe blanche descendait jusqu'à sa ceinture, et les flocons argentés qui serpentaient sur sa poitrine étaient agités par la brise du soir; ses yeux, petits, mais vifs et percans.
4o HISTOIRE
étaient ombrages par des sourcils loufrus dont la teinte du noir le plus fonce contrastait singulièrement , par son ébène sombre , avec la neige brillante de sa barbe : l^n léger sourire animait ses lèvres enlr'ouvertes , et donnait à tousses traits une expression indéfinissable.
Son vêtement se composait d'une robe trèsétroite en clofle de soie de Perse, serrée à la ceinture par une ceinture large et brillante^ dont je ne pus distinguer le métal : un grand bernons * de bédouin était jeté sur ses épaules, et le recouvrait presqu'entièrement ; mais le capuchon, qui en était renversé, laissait voir de longs cheveux blancs recouverts d'un haut bonnet de feutre grisâtre tel qu'en portent communément les derviches de Perse ; la longue tige d'une branche de palmier, dépouillée de ses feuilles, était à sa main, mais ce bàlon semblait lui être inutile pour appuyer ses pas et assurer sa marche .
Une idée subite jaillit dans mon esprit à cette vue étrange : je me persuadai que le hasard favorable avait justement amené à ma rencontre , dans ces ruines , l'homme extraordinaire
* Mauteau arabe semLlaLle à celui que portaient les carmes qui, amenés du Mont-Carmel, en Syrie, par saint Louis, aA^aicnt conserve le costume du pays.
DE NAKER Èl-CHAMY. ^1
que je cherchais avec tant d'ardeur; et je bénis en moi-même le sort , dont mon voyage au Vieux-Kaire , la mort du cophte , l'invasion des bédouins , la catastrophe de mon âne , n'avaient été que les instrumens et comme les agens intermédiaires.
c( Je suis sous votre protection et sous celle » du Tout-Puissant ! » dis-je à l'inconnu d'un accent plaintif; puis je lui expliquai , en peu de mots, les diverses circonstances qui m'avaient amené en sa présence : lui témoignant que je le reconnaissais pour le savant Agyh , je le suppliai, je le conjurai de m'accompagner à mon humble demeure, et de daigner passer la nuit sous mon pauvre toit.
Après avoir réfléchi quelques instans , le Magicien consentit à ma demande.
Il m^eut bientôt fait sortir de ces monceaux de ruines , en me conduisant par mille détours, dont la connaissance paraissait lui être aussi familière que l'est celle des rues d'une ville à l'habitant qui y a passé sa vie entière.
Nous ne lardâmes pas à arriver au Kaire et à nous reposer sur le sopha * de ma maison.
' Ce mot vieut de l'arabe saffah ou sojfah, bauc , siège , rangée de coussins, dont la racine est le verbe sajfa (ranger, mcUre en ordre).
4s HISTOIRE
Notre route avait été silencieuse ; voyant que l'inconnu n'était pas disposé à ouvrir la conversation , je n'avais pas osé interrompre la méditation profonde dans laquelle il paraissait plonj^é.
Quand nous fumes arrivés chez moi , je m'empressai de faire moi-même les apprêts du souper, car j'avais été forcé depuis quelques jours de vendre mon dernier esclave ; et je m'excusai auprès de mon hôte sur mon indigence, qui ne me permettait pas de lui faire un accueil digne d'un personnage aussi recommandable.
ce Cela, me répondit-il, est plus que suffi- )) sant , car je porte toujours mon repas avec )) moi : la nature de l'homme exige bien peu de » choses pour ses besoins physiques et moraux : )) c'est en outrepassant les limites de ces be- » soins réels , c'est en se créant mille besoins » factices et funestes, qu'il renverse l'édifice de » son frêle bonheur, et abrège le cours déjà si )) rapide de sa passagère existence : je ne dois )) la santé vigoureuse dont je jouis à mon Age, )) qu'à l'usage d'une austère sobriété, quiparaî- » trait excessive et insupportable aux enfans )) des hommes.
» Vois, ajouta-t-jl , si mes tiaits t'annoncent
DE NAKER ÊL-CHAMY. ^3
» un homme faible et maladif, vois si rien en )) moi témoiijne la décrépitude d'un vieillard )) centenaire ; et cependant j'ai vu plus de cent » fois les débordemens du Nil couvrir annuel- » lement ses rives fécondes, quoique je n'aie » pas passé ma vie entière dans ces con- )) trées. y>
Je levai alors les yeux pour contempler mon hôte, dont la lumière placée sur le sofrah ' me permettait d'examiner les traits avec plus d'exactitude.
Dans les ruines , au moment de notre rencontre, il m'avait semblé un vieillard vigoureux \ maintenant il me semblait avoir peu d'années au-dessus de mon âge. Sa barbe m'avait paru blanche et presque lisse ; elle était alors presqu'enlièrement noire et bouclée avec grâce. Son front qui m'avait paru sillonné de rides profondes était uni comme une dalle de marbre. Son corps et son visage n'avaient plus cette apparence maigre et desséchée qui attestait en lui les ravages extérieurs d'un grand âge; un embonpoint modéré animait tous ses membres d'une expression de vigueur qui semblait surpasser celle du commun des hommes. Ses sourcils n'avaient pas changé; mais le feu
' La table.
de ses yeux ctincclans qu'il fixait sur les miens pendant mon examen , et le demi-souvire de ses lèvres légèrement arquées , étaient empreints d'un dédain et d'une ironie qui me firent encore frissonner.
Tout me prouvait que j'étais en présence d'un être surnaturel.
Il tira d'un repli de son manteau quelque dattes sèches et quelques oignons crus , qui lui suflirent pour son repas du soir : puis , ouvrant avec précaution ce même flacon dont l'odeur m'avait retiré de mon état d'atonie et de demi- évanouissement , il en versa quelques gouttes seulement dans une grande coupe remplie d'eau qu'il avala après avoir cessé de manger.
Quant à moi, à peine pus-je prendre quelque nourriture , tant mon ame était agitée par les secousses diverses auxquelles elle était en proie : les émotions de l'étonnement, du désir, de l'espoir, s'y mêlaient aux sensations d'un respect et d'une crainte involontaire.
J'osai alors lui adresser la parole : je lui racontai mon histoire assez exactement; cependant je me gardai bien de lui confier toutes les mauvaises actions dont je m'étais rendu coupable, et ma relation fut à peu près la même que
DE WAKER ÊL-CTIAMY. ^5
celle que je fis un certain soir devant vous et devant nos parens assemblés ' .
Je terminai mon récit en me plaignant du sort qui m'avait réduit de nouveau à l'indigence, et en suppliant mon hôte d'être mon bienfaiteur ; je plaçai avec vénération et dévouement sa main sur ma tête et je baisai respectueusement le pan de sa robe.
« Tout mon espoir est en vous, lui dis-je, vous )) seul pourrez me tirer de l'état de détresse % où m'a plongé l'infortune acharnée à ma » poursuite. Oh! de quelle reconnaissance mon y) cœur ne sera-t-il pas animé envers celui qui » sera pour moi plus que mon père , plus que » le père de mon père , plus que tous mes ancê- » très et toute ma famille ! Je leur dois l'exis- » tence ; mais que ce don est peu de chose , et » combien peu je dois éprouver de gratitude r> pour ce don fatal, qu'ils m'ont fait sans penser » aucunement à moi , sans réfléchir que l'être X» qu'ils procréaient pourrait un jour maudire la )) vie à laquelle ils le condamnaient ! Ils ont » agi pour eux seuls , qu'ont-ils fait pour moi?
» Mais vous, ô mon protecteur, ô Génie y) bienfaisant qui me retirerez du gouffre du dé-
' Voyez ci- dessus le premier volume de ces Contes, page 1 1 6.
» sespoir, c'est à vous, à voire j^énérositc que )) je devrai le bonheur de ma vie : et combien le )) bonheur ne l'cmporte-t-il pas sur l'existence ! » Vous serez mon père , mon véritable père , » mon unique père , c'est vous seul que je veux » dorénavant chérir de toutes les facultés de )) mon ame. ))
Le Mai^icien avait écouté attentivement ma narration; aucun mot , aucun geste, aucune altération de ses traits imperturl)ablement immobiles ne m'annonçaient l'efFet que produisaient sur lui mon éloquence pathétique et mes transports artificiels : seulement je crus m'apercevoir de quelques mouvemens de sa tête , qui à plusieurs reprises semblaient être les signes involontaires de sa désapprobation à quelques passages. Je redoublais alors mes instances, les accens de ma voix devenaient plus plaintifs, plus moelleux, mes gestes plus animés et plus persuasifs , les protestations hypocrites d'un dévouement, d'une reconnaissance éternelle découlaient, de mes lèvres miellées, à grands flots : telles les ondes du fleuve béni, parvenu à sa plus grande hauteur et prêt à épouser les campagnes de l'Egypte, précipitent leur cataracte bondissante , le jour de la fête du Nil , à travers la rupture de la digue.
DE NAKER EL-CHAMY. ^n
Le déboixlcinent de mon éloquence s'arrêta enfin , et je cessai de faire couler le torrent de mes supplications , espérant qu'elles allaient obtenir ^Agyb une réponse favorable.
Il restait cependant silencieux dans une attitude pensive, paraissant entièrement absorbé par la contemplation intérieure d'une idée fixe qui concentrait toutes ses pensées : si quelques rapides nuages semblaient de temps en temps obscurcir son front de leur voile soucieux , si de temps en temps ses sourcils noirs se rapprochaient en se fronçant légèrement , si ses lèvres quelquefois se contractaient d'une manière presque imperceptible avec une nuance d'improbation : bientôt son front redevenait serein, ses lèvres s'entr'ouvraient de nouveau à un demi-sourire. Alors sa physionomie dans un calme parfait, impassible, ne trahissait plus à mes yeux inquiets aucune de ses sensations intérieures.
Ainsi rien ne pouvait en lui me révéler d'une manière précise ses projets à mon égard; sa détermination définitive demeurait impénétrable âmes yeux observateurs, et déjouait ma perspicacité doublement aiguillonnée par la cupidité et par l'incertitude.
Long-temps le Magicien garda le silence ,
long-temps j'nltcndis sa réponse avec une impatience toujours croissante : enfin il ouvrit la bouche
(( Nous verrons demain , me dit-il froide- » ment ; la nuit est pour le silence et le repos , » le jour pour les paroles et les actions. Les y) paroles ne prouvent rien et s'envolent comme » les tour])illons de poussière dont se jouent » les vents déchaînés du Sahara ; les actions )) seules restent , comme les pierres qui recou- )) vrent les puits du Désert et en conservent les )) eaux salutaires pour les besoins du voya- » geur Demain nous verrons. ))
Je ne pus fermer l'oeil de la nuit : un chaos de craintes, d'espérances, de désirs, d'impatiences , d'incertitudes , bouleversait tous mes esprits, et cette espèce de fièvre tint long-temps le sommeil éloigné de mes membres fatigués. Enfin, peu avant l'aïu'ore, la nature épuisée succomba sous le poids de ces sensations multipliées, et pendant quelques heures je restai enseveli dans un sommeil assez profond, mais qui ne fut pas long-temps prolongé.
Mon hôte fut réveillé avant moi : sa physionomie avait encore changé depuis la veille j ses traits présentaient un tel degré d'austérité sévère et d'inflexible immobilité, qu'il aurait re-
DE NAKER ÊL-CHAMT. 49
doublé mes inquiétudes s'il ne s'était hâté de m'adresser la parole.
« Ecoutez mes paroles avec attention , me » dit-il , j'ai fait du bien dans ma longue vie , » je suis disposé à vous être utile. Mais jusqu'à » présent je n'ai obligé que des ingrats , et j'ai » souvent été moi-même la victime de ma y) bienfaisance; je crains un peu que vos pro- )) testations d'hier ne soient, comme toutes y) celles que j'ai reçues jusqu'à présent , des )) pièges tendus à mon désir de rendre service. y) Satan ne fait de promesses que pour mieux n tromper, dit notre Saint-Livre.
» Point de protestations nouvelles : je n'y » croirais peut-être pas. Je vais vous donner une )) grande preuve de ma confiance en vous ra- » contant quelques-uns des événemens qui ont y> agité ma vie ; vous m'adresserez ensuite vos » demandes , et nous ferons ensemble nos con* » ventions. N'interrompez pas mon récit : écou- )) tez et profitez ! »
J'assurai le Magicien de mon obéissance et de mon attention : puis, nous étant placés commodément sur les coussins de mon divan , il commença sa narration en ces termes :
;)0 histoire: dagyb
jQnmîi-vllIiil) f[-clkl)myiny , ou tjtsioirf b'vlçiyb Ir iTlajicifn.
Mon nom n'est ni ^^gyh ni el-Magous comme le vulgaire m'en attribue la dénomination : je ne suis né ni clans le Moghreb, ni dans la Perse, ni dans l'Inde, comme plusieurs l'affirment encore ; mais j'ai parcouru tous ces pays; mon nom est Hamd-Allah, et je suis né à Ahhmym^ dans la Haute-Egypte , ville de tout temps célèbre par la réputation qu'ont eue ses habitans de se livrer à l'étude des arts magiques; réputation tellement répandue, que plusieurs auteurs n'ont pas craint d'assurer qu'on ne pouvait trouver à Akhmym un seul habitant qui fût entièrement étranger à ces sciences surnaturelles.
Mon père y exerçait la profession de hakym (médecin), et il avait reçu le nom de Dou-lnoun, en l'honneur d'un de ses ancêtres : car il descendait , ainsi que moi , du célèbre Aboul-Fnyd Dou-l-noun surnommé cl-Mesry^ qui s'acquit une si grande renommée par ses vastes connaissances et par son livre sublime intitulé Mogavrahdl (expériences).
Ainsi mon véritable nom est Jlamd- Allah ^
LE MAGICIEV. 5l
ehn Dou-l-nourîy él-Ahhmymy ; mias, depuis long-temps , quelques-unes de mes opérations extraordinaires ayant excité l'admiration générale , on m'a donné le surnom diAgy-h (merveilleux), et c'est sous ce seul nom que je suis connu dans presque tous les pays où j'ai porté mes pas.
Comme je l'ai déjà dit, les habitans d'Akhmvm ont de tout temps été regardés comme ceux de toute l'Egypte qui sont le plus instruits dans la connaissance des talismans : on les accuse d'être en communication habituelle avec les génies bons ou mauvais , dont les légions habitent Ws cavernes souterraines du Sayd et les ruines merveilleuses des hardhys ' que les géans anti-diluviens y ont construits. On croit généralement qu'eux seuls savent déchiffrer les (documens des hautes sciences (\vCEdrys * a laissés aux hommes et qu'il a tracés de sa main en caractère asfoury ^ sur les parois de ces vastes réceptacles des connaissances divines et humaines.
Mon père passait avec raison pour être le plus savant de tous ses compatriotes; mais ne
' Monumens, temples antiques.
' Le patriarche Henokh ou l'Hermès des Grecs.
^ Les Orieataux nomment ainsi les hiéroglyphes.
Oi.> HISTOIRE 1) AG\B
croyez pas qu'il dût sa liante science aux leçons (les afi'ites et aux faveurs des êtres surnaturels; il avait lu avec profit les instructions à^Edrjs, et les mnnuscnls de son aïeul Dou-l-noan lui avaient fourni une clef de ces mystères, qu'il avait lous pénétrés, tous compris; tandis qu'à peine quelques léiçères parcelles étaient intelligibles à ceux de notre ville dont la science était vantée, cl dont la renommée s'était répandue dans le reste de l'Egypte.
Le surplus de ses connaissances véritablement extraordinaires, il le devait à ses observations laborieuses et infatigables, à sa perspicacité studieuse , aidée par les traditions de sa famille et par les savantes leçons de son aïeul , dont le trésor manuscrit était parvenu en héritage de génération en génération jusqu'à lui.
A peine ma langue enfantine put-elle balbutier (juelques sons, quemon père s'empressa de jeter dans ma jeune arae les premières semences d'une instruction précieuse : déjà il m'apprenait les rapports lout-puissans des nombres divins; les vertus cachées aux autres hommes des pierres, des métaux, des plantes innombrables de l'univers , des substances diverses dont se compose le tissu organique des animaux; déjà je connaissais les influences malignes ou
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bienfaisantes de la lune et des autres astres dans leurs positions respectives , les époques heureuses ou malheureuses du cours du soleil, la langue sacrée écrite en caractères de feu par les étoiles sur le vaste empyrée , les combinaisons, les transmutations dont les molécules de la matière sont susceptibles; le tracé certain des signes mystiques des talismans qui commandent à la nature et aux élémens , les langages des oiseaux , les accens non appréciés par les oreilles vulgaires de l'harmonie des corps célestes; et tant d'autres parties de la science universelle que je ne puis vous détailler.
Mes premières années furent employées à ces hautes études.
Riche de ces trésors inappréciables , je résolus de les augmenter encore , et à peine eus je atteint ma seizième année que j'entrepris de parcourir toutes les parties de l'Egypte, oià j'espérais puiser de nouvelles connaissances. Aucun des monumens antiques , aucune ruine , aucune caverne n'ont échappé à mon investigation insatiable : aucun de leurs doctes hiéroglyphes , aucun de leurs tableaux mystérieux ne sont restés indéchiffrables pour mes infatigables yeux.
Quatre années entières , quatre années de
54 HISTOIRE d'aGM?
fatigues presque intolérables et d'clutles opiniâtres furent employées dans ce voyage scientifique.
C'est ainsi qu'après avoir pour ainsi dire appris par cœur toutes les inscriptions des bardbfs d'Akhraym, qui sont une des principales merveilles de TEgypte , je voulus encore connaître à fond les monumens extraordinaires èiAssyout et les palais gigantesques dont les débris sont encore debout au milieu des vastes ruines de Dendérah, de cette ville antique dont la vengeance divine a changé tous les habitans en pierres.
J'y ai vu avec admiration les hommes pétrifiés dormant auprès de leurs femmes aussi pétrifiées , les enfans changés de même encore attachés aux mamelles de leur mère devenues un dur rocher, les marchands et les acheteurs dans leurs bazars, les juges dans leurs tribunaux, les soldats tout armés aux portes du palais : chaque habitant y est encore au même lieu et dans la même posture où il se trouvait au moment de sa transformation miraculeuse.
Dans sa juste colère , le Dieu très-haut a infligé ce châtiment terrible à cette ville malheureuse jadis la plus belle et la plus florissante du Sayd^ pour la punir d'avoir été le réceptacle