‹ Contes du cheykh êl-MohdyChapitre 3 sur 42 · LE MAGICIEN · texte numérisé non relu

LE MAGICIEN

impur des sciences diaboliques d'où l'impie Feraoun ( Pharaon ) évoqua l'armée de magiciens qu'il voulut opposer aux miracles divins opérés pour le convertir par le prophète de Dieu , Moussa (Moïse) , fils iSi Anirdn , sur lequel soit la bénédiction divine !

A Dieu ne plaise que mon art ressemble à leur art détestable. Mon art est la magie licite et légitime {^seher ]ielal) ^ fondée sur les connaissances que Dieu a concédées aux hommes studieux , et sur les piopriétés naturelles de toutes les parties de la création divine. Leur art funeste, au contraire, était la magie illégitime et ennemie de Dieu [seher liaram) , due seulement aux instigations perverses de Salan et des afrites ses complices; que Dieu les perde et les maudisse éternellement î ce Ils recevront » leur juste récompense , et cette récompense » sera semblable à leurs actions : la honte cou- » vrira leurs fronts , et leurs faces seront obs- » curcies au grand jour du jugement, comme » si une nuit éternelle avait étendu sur eux les » ténèbres de son voile : ils seront les habitans » du gouffre embrasé pour toujours, pour » toujours leur demeure est fixée au milieu de )) ses flammes vengeresses ' . »

• Koran , chapitre X , v. ij.

66 HISTOIRE d'aoYB

J'examinai avec soin les talismans tle Belynd et de Fos/at, dont la puissance s'exerce sur les crocodiles , et ceux qui défendent Gyzéh con- Ire les sables envaliissans du Désert ; ceux qui interdisent au vulgaire l'entrée des vastes souterrains de Dciulerali, de QoJÏ, de Menf^ ne purent m'arrêter, et je pénétrai dans toutes les cavernes du Sayd, au milieu de ces merveilleux labyrinthes, qui semblent le cimetière impénétrable d'une innombrable multitude d'oiseaux, de chats , de chiens , de chakals et d'êtreshumains, enveloppés de bandelettes de lin et conservés dans leur état naturel , comme s'ils vivaient encore, malj^'ré la lonj^ue succession des siècles qui se sont déroulés depuis leur ensevelissement.

C'est dans ce dépôt sacré des générations antiques que je sus recueillir des manuscrits inappréciables , rares et authentiques monumens des connaissances des sages , et qui y avaient été ensevelis avec eux.

J'admirai, h. ^yn cl-Chems (Héliopolis), les ouvrages merveilleux des génies , et je pénétrai jusqu'au fond des excavations inconnues dont le puits de Ferraoun (Pharaon) me donna l'entrée.

J'avais porté mes recherches dans les pro-

LE MAGICIEX. 5']

fondeurs les plus ignorées des pyramides, dans les catacombes sinueuses de SakJiarah^ el dans l'intérieur du mystérieux Ahou-l-Houl ( le Sphinx ), dont la masse voit se briser contre son roc inexpuj^nable la vaine fureur des tourbillons qui soulèvent contre lui la mer des sables tout entière; j'avais exploré jusqu'aux villes ruinées qui élèvent encore au sein du Désert occidental leurs colonnes isolées , tristes restes de leur magnificence détruite , et des trésors incalculables que recouvrent les arènes amoncelées du Sahara.

Partout j'avais recueilli une ample moisson de richesses scientifiques ; l'Egypte ne m'offrait plus rien de nouveau à exploiter; de nouveaux projets sourirent à mon avidité insatiable des connaissances inconnues au vulgaire ; je m'embarquai à Iskandéryèh (Alexandrie) , pour me rendre à Balarm ( Palerme ) , dans l'île de Sa- A*«//a/i (Sicile) , où je savais que les manuscrits de Soukratys (Socrate) étaient ensevelis avec le corps de ce savant philosophe.

68 PREMIÈRE AVENTT'RE

prrmirrr vlornturf mcTocillcuaf î)c l^nmli-^lliil) cl-3kliinyjuj>, «urnommf ^gvb le inagirirn.

J'arrivai bientôt dans la ville qui était l'objet de mon voyage : je m'y annonçai comme médecin, et j'y reçus l'accueil favorable que j'avais le droit d'espérer à ce titre de la part des habitans , malgré la barrière des opinions religieuses qui nous séparaient.

Le tombeau de Souhratys avait été placé par la vénération publique dans un caveau de la principale église de la ville. Mes largesses m'obtinrent facilement de la part des moines chrétiens, qui en avaient la garde, la permission d'y descendre et d'y demeurer seul pendant quelques heures : elles furent employées à la recherche des précieux manuscrits dont je convoitais la possession : je les découvris dans le cercueil même , et m'en emparant aussitôt , je me hâtai de me retirer avec mon nouveau trésor de science.

Pendant mon séjour à Balarm il arriva que le fils du gouverneur fut atteint d'une dangereuse maladie : les médecins francs furent appelés autour de lui , mais en vain : nul d'entre eux ne parvint à connaître la nature de la ma-

d'agyb le magicien. 5q

ladie dont il était victime ; tous les remèdes qu'ils ordonnèrent furent inuliles, et le génie de la mort allait irrévocablement s'emparer de l'ame du jeune homme.

Tout était désespéré, lorsque le père entendit parler de moi et de quelques cures que j'avais opérées dans la ville.

Un matin je reçus l'invitation de me rendre auprès de lui , et il m'offrit la moitié de tous ses biens si je pouvais rendre la santé à son fils chéri. Sans répondre à ses offres empressées, je demandai à être conduit auprès du malade; je connus bientôt le danger qui le menaçait, bientôt aussi les élixirs que je lui administrai rappelèrent dans ses veines la vie prête à les abandonner : en peu de jours sa convalescence rendit le bonheur à son père , et la joie à tous ses parens. Je refusai toute récompense , et je n'acceptai que l'amitié du gouverneur.

J'étais devenu son hôte et son commensal, et je jouissais auprès de lui d'une faveur qui excita dans le cœur de ses courtisans une envie violente , mais cachée sous les dehors de l'amitié et des prévenances obséquieuses.

Le gouverneur m'avait offert pour mon logement les plus riches salons de son palais ; mais je préférai fixer mon habitation dans un

Go PREMIÈRE AVKNTURE

pavillon écarlé au fond de ses vastes jardins, où je pus en liberté nie livrer à la continuation de mes éludes sublimes et de mes utiles expériences.

Un soir j'étais occupe dans mon laboratoire, quand j'entendis une voix douce m'appeler et me supplier, en lani,'ue arabe, d'ouvrir ma porte à celle qui réclamait mes secours.

Heureux d'entendre retentir à mes oreilles les sons du langai,'e de ma chère patrie , je m'empressai d'introduire la personne dont la voix m'avait ému jusqu'au fond de l'ame.

Dès qu'elle fut entrée, mes regards se jiortèrent avidement sur elle , et je sentis mon émotion s'accroître encore jusqu'au plus délicieux enivrement ; une jeune fille était devant moi , modestement vêtue j mais , suivant la coutume des infidèles de ce pays qu'elle avait été forcée d'adopter, son voile flottant et diaphane ncme dérobait aucun des attraits de sa séduisante figure.

Je ne puis vous peindre en détail tous ses charmes: qu'il vous suffise de savoir que le blanc tissu qui se jouait sur sa tète était moins blanc que sa peau satinée; les longues tresses de ses cheveux d'un noir de jais , ainsi que les arcs d'ébène de ses sourcils gracieux , semblaient , placés auprès de ses grands yeux de gazelle,

u'aGYR I.E MAGICrEN. Gj

brillans d'une douce langueur, comme le voile obscur d'une belle nuit dont les ténèbres font scintiller d'un feu plus pur les astres rayonnans de l'empyrée : sa bouche était un bouton de rose entr'ouvert , et la rose elle-même avait épandu ses corolles embaumées sur ses joues vermeilles : son sein battait vivement , agile par l'émotion que lui causaient ma présence et la crainte d'êlre surprise dans sa visite auprès de moi ; sa taille était svelte et gracieuse comme les rameaux flexibles du saule , son regard était caressant et semblait vouloir rendre tous les cœurs esclaves : je crus voir devant moi une des vierges attrayantes que le paradis promet aux vrais fidèles.

Sdfyéli (pure, innocente), car tel était son nom, m'apprit en peu de mots qu'elle était esclave du gouverneur de Balann. Fille d'un des principaux officiers de l'aghà de Qayrouân, son père l'envoyait par mer auprès de sa sœur nouvellement mariée à un négociant de Tarabolous él-Ghavb (Tripoli de Barbarie), afin de lui donner ses soins dans une maladie dangereuse. La nuit même de son départ, un corsaire maltais avait attaqué le navire qui la portait : elle avait été faite prisonnière, comme tout le reste de l'équipage , et les Maltais l'avaient

Ha PREMIÈRE AVENTURE

donnée en présent au gouverneur de Balarm.

Son jeune cœur était brisé par les chagrins de l'esclavage , et surtout par ceux de l'absence: elle gémissait de se voir condamnée à ne plus jamais revoir son père, sa sœur, sa famille, sa patrie; car les sommes considérables que sou père avait offertes pour sa rançon avaient été refusées, et son esclavage paraissait devoir être aussi long que sa vie.

Safyéh ajouta en rougissant que le gouverneur avait conçu pour elle le plus violent amour : elle ajouta encore qu'il la pressait en maître d'y répondre, et qu'il s'irritait de plus en plus de ses refus opiniâtres; mais elle avait constamment rejeléavec dédain les offres séduisantes de la liberté, des honneurs, des richesses, qui devaient récompenser sa faiblesse et son infidélité à la foi musulmane.

Je fus touché du sort de Safyéh , je la consolai en lui promettant de tout faire pour mettre fin à son infortune.

Depuis ce premier entretien nous nous vîmes souvent dans ce laboratoire secret oi'inul étranger n'était admis; nos entrevues se multiplièrent : nos cœurs ne tardèrent pas à s'entendre ^t à se livrer aux plus doux sentimens. J'aimai ^perdument Safyéh^ et son ame naïve me

M31* — ^iiMSil.

•< . . . ^a ôaipéi) dur ton »tin protrrtrur » Ifouor 00 liberté, et» parme, ea patrtr!

u'agyb m, magicien, 63

laissa voir sans détour que mon ivresse était partagée par elle.

Un soir je la tenais étroitement serrée dans mes bras , et je sentais avec délices son jeune sein palpiter innocemment sur le mien : ses regards caressans étaient fixés sur moi , et je considérais l'expression aimante de ses traits charmans avec un ravissement inexprimable : sa douce voix , dont les accens purs m'enivraient de leur mélodie , me chantait les vers suivans qu'elle accompagnait des accords de son luth.

Cl Cher Hamd-Allah, t'aimer c'est le bonbeurî... >i Toujours auprès de toi voir s'écouler ma vie,

» Sentir mon cœur pressé contre ton cœur, » C'est pour ta Saiyéh le seul bien qu'elle envie.

» J ai repoussé des feux déshonorans; »> Mon cœur veut se donner, et ne peut pas se vendre :

<) Tl a bravé les i>rdres des tyrans ; K Et ce cœur d'êlre à toi n'a pas su se défendre.

» J'avais pleuré , sous un ciel oppresseur, » iVlon pays, mes parcns, ma liberté ravie;

i> Mais SArvÉH, sur ton sein protecteur, i> Trouve sa liberté, ses parens, sa patrie. »

Tout-à-coup la porte s'ouvre avec fracas, et le gouverneur paraît accompagné de ses gardes : la fureur est dans ses yeux, la menace dans sa bouche. A son ordre barbare Safyéh est

G/j PREMIÈRE AVENTURE

jirrnclice de mes bras, et entraînce loin de moi : à son ordre je suis charité d'indignes chaînes et jeté au fond d'un cachot infect.

J'y restai peu de jours : les courtisans , dans les cœurs desquels ma faveur avait allumé les feux cachés de l'envie , donnèrent une libre explosion à leur haine et à leur lâche inimitié.

Loin de rappeler à l'esprit irrité du gouverneur le souvenir de la vie que j'avais conservée à son fils, ils s'empressèrent, à l'envi l'un de l'autre, d'exciler encore les flammes de son courroux. Mille calomnies circulèrent contre moi; j'étais un aventurier inconnu, peut-être exilé, chassé peut-être pour ses crimes de sa patrie : j'étais, non un médecin bienfaisant, mais un magicien impie et dangereux. Mon laboratoire n'élait pas l'atelier merveilleux des docles expériences , des remèdes salutaires ; c'était le réceptacle immonde des produits infernaux , des compositions sataniques , des influences pestilentielles.

Aucun de ceux à qui j'avais rendu des services n'éleva la parole en ma faveur; mon sort fut bientôt décidé par le gouverneur! Tout se réunissait pour aiguillonner sa rage jalouse , et les discours de ses lâches flatteurs multiplièrent les prétextes pour la légifimcr.

d'AGÏB le MAGICiEîC. 66

On vint m'interroger dans mon cachot : je refusai de répondre, bien persuadé que rien ne me soustrairait à ma perte , et qu'innocent ou coupable , ma condamnation était déjà portée.

Je fus condamné en effet, comme magicien , comme suppôt des puissances infernales , à périr par le (eu.

Sa/j'éhj présentée comme devenue chrétienne et comme ayant embrassé de nouveau l'islamisme, fut, en qualité de relapse et de rené-' gâte, condamnée à partager mon supplice : d'après la même sentence , mes instrumens scientifiques, mes élixirs, mes papiers devaient être brûlés avec moi , pour purger entièrement l'ile de la moindre de mes traces empestées. L'arrêt inique fut exéculé.

Mais nul bûcher ne fut allumé pour notre supplice ; par un raffinement inoui d'une barbarie vraiment digne des afrites les plus féroces , le gouverneur ordonna que notre misérable vie serait engloutie dans les gouffres dévorans de la Montagne de Feu ' qui rend celte

' L'Etna. La Sicile ayant long-temps appartenu aui Arabes, les écrivains de cette nation ont donn- , de ce volcan , plusieurs descriptions : elles sont toutes remplies des fictions les plus merveilleuses.

T. lU. 5

66 PREMIÈRE AVENTURE d'aGYB LE MAGICIE?(.

île si célèbre , et que ses flancs embrasés nous réuniraient dans un épouvantable tombeau.

Le jour même de ce jugement atroce je fus traîné , chargé de chaînes , sur les bords caverneux du précipice elFrovable; j'y Irouvaima Sa/yéJi à demi-morte et dont des fers semblables meurtrissaient les membres délicats. A peine m'eut-elle aperçu qu'elle se jeta dans mes bras , et je la serrai vivement sur mon cœur. Dans le moment même de ces éternels adieux , de cette dernière expression de notre mutuelle tendresse, nos bourreaux, nous enlaçant de cordes que leur cruelle prévoyance avait préparées, nous serrèrent dans les mêmes liens, et exécutèrent les derniers ordres de l'ingrat tyran dont j'avais sauvé le fils.

Safyéh et moi nous échangeâmes un dernier regard d'amour, et aussitôt nous fûmes précipités dans l'abîme.

SECONDE ATENTURE d'aGTB LE MAGiCIElf. G'I

Sffonîic ^oenturc mcrocillcuec ïie i^ûml)-3llâl) rl-2lkl)mpmj», ôurnommc 3çiyb le iîliigicifii.

Nous disparûmes au milieu des épais tourbillons de fumée de cet enfer terrestre.... Mais au moment fatal et terrible où tout secours humain m'était enlevé , où toute ressource étrangère me manquait , je ne m'étais pas manqué à moi-même j et quel eut pu être le prix des connaissances extraordinaires dont j'avais recueilli une ample moicson , à quoi m'eût servi cet empire que j'avais conquis sur lesélémens, si ma science , si péniblement acquise , eût été impuissante à sauver son maître et à l'arracher au danger certain prêt à l'engloutir !

Je m'étais hâté , en tombant , de prononcer rapidement les mots mystérieux , formules toutes-puissantes qui commandent à l'air et au feu. Les tourbillons de la noire fumée, qui s'élançait comme une montagne du fond de l'Océan enflammé , s'ari êtèrent à mes ordres autour de nous en molles draperies : elles nous soulevèrent sur leurs colonnes aériennes, et nous portant vers l'une des parois intérieures du cratère , nous y déposèrent sains et saufs sur une saillie de rochers qui formait comme une

68 SECONDE ATBNTURE

plate-formo suspendue au-dessus du précipice. Nous avions échappé miraculeusement à la perte la plus assurée; mais nous étions loin d'èlre à l'abri de tout dan^'cr, et les flammes, dont les ondoiemens reflétaient leur lueur sinistre dans les profondeurs creusées sous nos pieds, semblaient autant de monstres menacans dont la i,'ueule béante s'ouvrait prête à saisir la proie promise à leur avidité dévoratrice.

L'excès de la chaleur n'aurait été tolérable pour aucune créature vivante ; mais à mon ordre une colonne d'air refroidissant , parfumée de toutes les émanations balsamiques des fleurs de la Sicile, s'était précipitée dans le cratère avec nous: leurs fluides élastiques, repoussant d'une barrière impénétrable les miasmes enflammés du gouffre, nous mettaient à l'abri de leur atteinte étoulFanle , et nous enveloppaient d'une atmosphère aussi délicieuse que celle du paradis de notre saint Prophète.

Cependant la saillie dcî rocher, sur laquelle nous étions déposés , était à peine assez large pour nous contenir tous les deux : la surface en était en partie inégale et raboteuse ; mais les portions saillantes de ce sol sillonné depuis des siècles par l'action du feu souterrain , étaient polies comme le verre, et nous n'étions

d'aGTB le MAGICIECf. 6û

arrêtés sur cette pente glissante que par quelques crêtes tranchantes dont les aspérités aiguës nous déchiraient cruellement.

Safyéh était encore évanouie dans mes bras: pour lui porter quelques secours, il m'étaifc nécessaire de quitter le dangereux asile où nous étions réfugiés , et d'abord de me débarrasser des liens qui , m'attachant à elle , entravaient tous mes mouvemens et me privaient de l'usage de mes mains.

En rampant peu à peu avec mon doux fardeau, en m'avancant avec toutes les précautions de la prudence et de la circonspection , je parvins à m'approcher d'une crevasse du rocher dont je voyais sortir par intervalle une petite flamme , tantôt bleuâtre , tantôt d'un rouge vif, dont la vapeur capricieuse paraissait comme voltiger cà et là autour de cette ouverture , semblable à une langue de feu.

J'exposai au contact de ces flammes légères l'extrémité des liens qui nous entouraient: bientôt les nœuds en furent brûlés , et les cordes purent alors être facilement détachées.

Je pus me séparer de Safyéh^ agir isolément j j'avais ainsi conquis l'usage de mes pieds et de mes mains : cependant ni mes pieds ni mes mains n'étaient entièrement libres. Cha-

cun (le mes membres portait encore les lourdes chaînes de fer dont j'avais été chargé dans ma prison : il me restait à me délivrer de ces chaînes pesantes, à briser celles dont le beau corps de Sajych était encore serré et meurtri.

Les débris des cordes dont je m'étais délivré me fournirent le moyen de vaincre le métal de ces liens plus difliciles à détruire.

Les parois du gouffre étaient tapissées do flocons nombreux de soufre, dont la couleur dorée brillait au sein de la demi-obscurité qui régnait autour de moi; je recueillis ces flocons: les plaçant dans un des creux du rocher, je les allumai en y mêlant d'autres substances minérales dont je connaissais les propriétés et que je parvins à découvrir dans quelques fissures des rochers calcinés qui m'entouraient.

Dès que mon opération chimicjue fut en pleine activité, et lorsque ces matières diverses furent fondues et amalgamées ensemble , j'y plongeai des morceaux de corde, et par ce moyen je pus porter des portions de ce liquide dissolvant sur les portions de mes fers que je voulais rompre.

L'expérience réussit parfaitement : le fer s'amollit comme la rire, et je parvins bientôt à me dégager de toutes mes chaînes.

D AGTB LE MAGICIEN. ni

Je me hâ(ai de délivrer de la même manière ma chère Safych , et je m'empressai de la soustraire aux dangers d'une éruption subite des flammes du brasier souterrain , ainsi qu'aux émanations délétères qui, sans la protection de mon atmosphère factice , nous auraient rendu notre séjour, dans ce gouffre supérieur, aussi funeste que la chute épouvantable au fond de ses abimes.

Dans les recherches auxquelles je m'étais livré pour découvrir les substances chimiques que je venais d'employer si utilement, j'avais aperçu, à l'extrémité de notre étroite plateforme , une ouverture , ou plutôt une crevasse un peu plus large que les autres , et j'avais remarqué qu'elle était la seule dont il ne sortait ni flammèches ni exhalaisons sulfuriques. C'est là que j'avais résolu de choisir une retraite momentanée : j'y emportai Safyéh qui fort heureusement n'avait pas encore reprisses sens; car l'effroi lui aurait certainement ôté la vie, si elle avait pu arrêter un seul instant ses veux sur les horreurs que présentaient autour d'elle ces lieux épouvantables.

Je vis avec plaisir que l'ouverture, dont le passage bas et étroit nous avait à peine permis de nous y glisser, s'agrandissait progressive-

*J2 «ECOUDE AyKMTURE

ment dans l'intérieur, et que, d'abord obligé de ramper sur le sol inégal et anguleux, après quelques pas je pouvais me tenir debout, sans risquer de me briser la tête contre la voûte irrégulière qui nous recouvrait.

La haine aveugle que mes ennemis avaient si bien manifestée, non-seulement contre moi, mais encore contre les sciences dont je poursuivais l'acquisition avec une passion si active, me rendit alors, contre leurs intentions, un bien éminent service, et assura notre salut.

Vous vous rappelez que les instrumens de mes études inconnues , mes livres, mes élixirs avaient été condamnés à partager mon supplice.

Une partie de ces trésors scientifiques .avait été attachée autour de moi; le paquet qui renfermait le reste avait suivi l'impulsion conservatrice que j'avais forcé les tourbillons de fumée de nous donner, et s'était arrêté avec nous sur la petite plaie-forme saillante. Vous croirez facilement qu'en me retirant dans le nouvel asile que m'offraient les flancs de la montagne, je me gardai bien d'oublier cette ressource précieuse : j'avais eu soin de l'y transporter.

Avec ces moyens de puissance, j'étais, dans la misérable fente du rocher, tout autant maître

d'AGYB le MAGICIEîi. 'j3

de la nature et des substances élémentaires, que j'aurais pu l'être au sein de mon laboratoire dans le magnifique palais du gouverneur de Balarm,

Mon premier soin fut de chercher dans un des sachets qui renfermaient les plus précieuses de mes raretés , une pierre bien extraordinaire par sa beauté , et surtout par ses vertus merveilleuses. Cette pierre ne se trouve que dans la tête d'un dragon hideux et redoutable qui vit au milieu des rochers les plus sauvages de l'île de Sérendfh (Ceylan). Celui qui veut devenir possesseur de cette pierre miraculeuse , doit avoir le courage d'attaquer le monstre terrible, et, aussitôt après l'avoir tué, il doit lui ouvrir le crâne pour en retirer la cervelle 5 puis la plonger dans un vase rempli du sang tout chaud du dragon , recueilli soigneusement à cet effet.

Cette expédition doit être faite pendant la lune d'un des deux équinoxes : à l'équinoxe suivant la couverture scellée dont on aura recouvert le vase est enlevée, et on y trouve, non une substance molle et spongieuse telle que le cerveau qui y était renfermé , mais un corps solide et contracté , au milieu duquel est une pierre dure et brillante dont l'éclat est

admirable. Que de rois , que de princes puissans donneraient avec empressement tous leurs joyaux , tous leurs trésors en ccbani^e de la possession de cette pierre inappréciable, vrai miracle de la nature !

Cette pierre est la véritable escarboucle que le vui^'aire nomme fakoiit Imhéchy ( rubis d'Abyssinie ). Les Persans la connaissent sous la dénomination plus exacte de chebi-tcheragh^ c* esi-a-âir ejlambeau de la nuit : elle a en elTet l'étonnante propriété de briller comme un flambeau éclatant au milieu des ténèbres , et d'c'tre ainsi, pour celui qui la possède, une lampe toujoms lumineuse et véritablement inextinguible.

Aussitôt que j'eus retiré l'escarboucle de mon sachet , une vive clarté se répandit dans la caverne ténébreuse, comme si mille bougies en eussent éclairé toutes les parties.

Je me bâtai alors de faire respirer à ma Safyélt l'odeur d'une essence salutaire et active, dont l'elFet fut immédiat comme je m'y attendais.

Safyi'h reprit ses sens et sortit de son long engourdissement: mais ses pensées , trop agitées par la secousse tenible qui avait bouleversé son amc , furent (juelquc temps suspen-

d'agtb le magicien. 'j5

dues et troublées, avant de reprendre leur libre cours ; elle portait des regards vagues et presque égarés autour d'elle , sans rien voir, ou du moins sans pouvoir distinguer rien d'une manière précise ; les objets extérieurs frappaient sa vue de perceptions indécises comme celles d'un rêve , et ses idées sans liaisons ne pouvaient encore rectifier par le jugement ces impressions à peine senties , ces images pour ainsi dire flottantes qui eilleuraient superficiellement ses organes.

Elle me vit , et le sentiment se réveilla plutôt dans son cœur que la pensée dans son esprit ; ses forces parurent renaître tout-à-coup , elle se leva vivement et se jeta dans mes bras : je l'y serrai avec tendresse , jouissant délicieusement de son entier retour à la vie.

Elle put bientôt diriger ses regards attentifs et étonnés sur l'étrange demeure que nous habitions.

La portion de la caverne où nous étions avait peu d'étendue en longueur et en largeur : sa plus grande hauteur n'atteignait pas à plus de deux fois la stature d'un homme ; la voûte surbaissée était soutenue par quelques masses isolées du roc volcanique qui formaient ainsi des piliers naturel s et irréguliers. L'ouverture, très-

^6 SECONDE ATENTURE

basse et Irès-étroite, par laquelle nous avions pénétré , se trouvait par hasard en partie cachée par un de ces piliers et pouvait plutôt se deviner que s'apercevoir.

Vous pourriez croire qu'un tel réduit devait lui sembler encore plus hideux que le cachot où elle avait été plongée avant d'être envoyée à la mort : que , dans les entrailles de la terre, celte caverne de roche brûlée dut lui offrir toutes les horreurs d'un tombeau anticipé; mais, partout où elle porta sa vue , ses yeux n'aperçurent que le spectacle le plus magnifique : partout, les parois, la voûte, les piliers si variés de forme qui la soutenaient , tout était brillant, resplendissant, revêtu de mille et mille cristaux, dont les facettes scintillantes reflétaient, aux rayons de mon escarboucle lumineuse , les plus vives couleurs de l'arc-en-ciel.

Ces cristaux élincelans étaient le produit de l'action du feu volcanique sur les pierres, les marbres , les métaux , les sels et les autres minéraux que renfermait le sein de la montagne : dans leur fusion diversement combinée , ils avaient reçu les formes les plus bizarrement découpées et les nuances les plus agréables.

Ici on croyait voir d'énormes plaques de zcmroud (émeraude) avec leur miroir ver--

D AGTB LE MAGICIEW. n^j

(loyant : ici \e yakout-hamar (le rubis) lançait ses feux pourprés , et semblait avoir conservé toutes les flammes de l'élément terrible qui lui avait donné naissance : ici le yakout asfar ( la topaze ) , dans ses blocs arrondis , semblait présenter autant de lunes, qui brillaient comme celle dont la clarté dans le ciel fait pâlir les étoiles. Plus loin la turquoise {firouz) opaque et laiteuse étalait son manteau cotonneux, légèrement azuré, qu'enrichissaient de leur filigrane fleuri des milliers d'améthystes aux rayons violâtres, semblables aux broderies diaprées d'une robe royale.

Au milieu de ces foyers si riches en beautés, dont les reflets multipliés se renvoyaient l'un à l'autre une lumière éclatante , le roi des pierreries, le diamant {elmâs^^ dans sa magnifique limpidité, semblait avoir emprunté au soleil même les rayons dont il éblouissait les yeux.

Les places les moins brillantes de ce palais, d'un aspect vraiment magique, étaient celles qui n'avaient été recouvertes par le feu que d'un vernis d'or ou d'argent liquide. Le sol même était tapissé presque tout entier de légers débris également brillans, d'un sable d'or, d'une poussière argentée.

Safyéh contempla avec ravissement cet as-

pect enchanteur de la raa|^niûcence souterraine.

c( O mon bien-aimé ! s'ccria-t-elle, ô loi, la » vie de mon ame , loi le délice de mon cœur ! » dis-moi quel génie protecteur, quelle péhry )) bienfaisante nous a transportés si miraculeu- )) sèment des abîmes de la destruction dans les » paliiis resplendissans du Ginni.stan, ou plutôt y> dans ce paradis fortuné que le Prophète élu » de Dieu a promis aux fidèles Musulmans?

)) Ah ! le seul voeu qu'il m'est désormais pos- )) sible de former, c'est qu'il nous soit permis )) d'y demeurer toujours ensemble! »

J'appris à Safjéh combien nous étions éloignés d'être dans le palais des Génies, ou dans le séjour de félicité prorais aux Musulmans fidèles. Elle frémit en apprenant quelle faible distance nous séparait encore de l'ennemi formidable qui avait été sur le point de nous dévorer, et à côté duquel notre retraite merveilleuse ne nous offrait qu'un asile précaire et peu sûr.

Aussi, pour la rassurer un peu , et diminuer ses nouvelles alarmes , j'employai toules mes forces à rouler à l'entrée de l'ouverture un bloc cristallisé d'une grandeur considérable, que son poids énorme avait sans doute dé-

d'aGTB LB MAGICIEIf. "JC)

taché de la voûte : ainsi nous pûmes redouter moins l'invasion subite d'une colonne de flammes, qu'une éruption imprévue du gouffre embrasé aurait pu faire pénétrer jusque dans notre retraite, si voisine du réceptacle de ces feux destructeurs.

Plus tranquille , Safyéh consentit à se livrer pendant quelques instans au repos; ce soulagement lui était d'autant plus nécessaire, après toutes les vicissitudes fatigantes qui avaient agité son existence et épuisé ses forces , que je prévoyais de nouveaux obstacles à combattre, de nouveaux dangers à courir encore.

Pendant son sommeil , je m'occupai des moyens de sortir de notre palais de diamans et de rubis.

Dans un des nombreux enfoncemens que présentaient les parois irrégulières de la caverne , je découvris enfin une issue : je réveillai aussitôt ^(7/)'<?/i , à laquelle le sommeil tranquille , qu'elle avait goûté pendant quelques heures, avait reiidu toutes ses forces, et nous nous engageâmes dans le conduit souterrain, sans connaître autre chose de sa direction , sinon qu'elle nous éloignait de plus en plus du foyer si redoutable de la montagne de feu.

Malgré la clarté de l'escarboucle qui nous

8o SECONDE ArENTURB

guidait dans notre voyage 'aventureux , notre marche fut loin d'être sans périls et sans difficultés.

Tantôt les rochers qui formaient les murs de ce passage si peu frayé se rapprochaient tellement que nous ne pouvions y pénétrer qu'avec peine et l'un après l'autre : tantôt la voûte, s'abaissant brusquement, semblait se joindre à la terre , et ce n'était qu'en rampant comme le lézard et le gerboa du Désert , que nous pouvions nous glisser dans celte espèce de terrier. Tantôt aussi la voûte s'élevait à une hauteur à laquelle notre vue avait peine à atteindre , et les murs de roche qui la soutenaient s'écartant, ne nous laissaient plus apercevoir autour de nous que des ténèbres épaisses, qui nous paraissaient sans bornes. Alors les parois de roches , en divergeant à une grande distance , formaient comme de vastes salles , et souvent plusieurs larges fentes y offraient des issues diverses dont quelques-unes semblaient devoir nous ramener en arrière vers le point d'où nous étions partis.

Nous nous gardâmes bien de nous jeter dans ces derniers chemins : je m'efforçai de me diriger toujours par la ligne la plus droite, et par les routes qui se présentaient immédiate-

d'agtb le magicien. 8i

ment devaut moi. J'avais retrouvé dans mon bagage scientifique une de ces petites boussoles qui dirigent au milieu des déserts les pèlerins de la Mekke ; elle servit à guider notre route souterraine et à en assurer la direction.

Cette route fut néanmoins longue et pénible ; nous ne pouvions , dans ces profondeurs immenses si éloignées des clartés célestes, calculer d'une manière précise et certaine les révolutions du temps qui s'écoulait; cependant, d'après mes calcids, quinze jours au moins s'étaient déjà passés depuis le commencement de notre voyage. Nos forces n'avaient été soutenues , pendant ce long espace de temps , que par quelques gouttes des liqueurs confortatives , des essences vivifiantes, des élixirs excitatifs que j'avais si heureusement conservés en ma possession. De temps en temps , quelques minces filets d'eau qui s'échappaient en gouttelettes de quelques fissures des rochers, avaient étanché notre soif, excitée par la nature échauffante des substances qui faisaient notre seule nourriture.

Nous entendîmes enfin un bruit lointain qui nous sembla , dans sa durée continue, être celui de la cataracte de quelque torrent souterrain .

S'I SKCONDK AVENTURE

Nous nous dirigeâmes vers ce bruit, et nous ne tardâmes pas en effet à nous trouver prèsd'un torrent impétueux, dont les ondes tumultueuses se brisaient sur les rochers en les couvrant de mille flots d'une blancheur éblouissante , et semblables aux flocons du coton se gonflant sous l'archet de l'ouvrier actif, dont les coups multipliés le façonnent.

Nous suivîmes le cours du torrent en longeant les roches escarpées et glissantes qui en bordaient les rives.

Depuis notre départ de la caverne de la montagne de feu, nous avions toujours senti la pente du terrain s'abaisser progressivement sous nos pas; cette pente devint encore plus inclinée , et il nous semblait que bien loin de nous ramener aux surfaces éclairées par la lumière du jour, elle nous plongeait de plus en plus dans les vastes profondeurs des entrailles de la terre.

Nous arrivâmes enfin auprès d'un grand lac, dont les eaux paisibles recevaient les eaux du torrent, et dont ses vagues impétueuses ne paraissaient aucunement troubler le diaphane et calme miroir.

Bientôt un bruit étrange troubla la paix de (es eaux lran(juilles ; des mugissemens d'abord

d'agib le magicien. 83

sourds et lointains augmentaient en intensité à mesure qu'ils s'approchaient de nous. Tantôt on aurait cru entendre les sourds roulemens d'un tonnerre, bondissant de nuées en nuées dans l'immensité des vastes plaines du ciel ; tantôt les oreilles étaient déchirées par des éclats retentissans, comme les rugissemens d'un lion plein de rage au milieu des sables embrasés de la Libye.

Tout- à-coup un monstre effroyable, immense, nous apparaît, traînant, en nageant, sa pesante masse sur la surface des eaux.

Le monstre s'arrêta quelques instans devant nous , près des bords du lac qu'il était sur le point d'atteindre. Safyéh , épouvantée à cette vue effrayante, voilait son joli visage de sa longue chevelure, et cachait sa tête dans mes vêtemens , en se serrant fortement contre mon corps , que ses bras tremblans tenaient embrassé d'une étreinte convulsive.

L'animal horrible était moitié poisson , moitié quadrupède ; sa longueur surpassait deux cents coudées ; ses yeux , quoique petits pour sa masse immense , étaient grands comme l'entrée d'une fournaise, dont leurs sinistres flammes imitaient l'embrasement : de ses naseaux , hideusement ouverts, comme des cavernes dans

84 SECOMDE ATENTURE

lesquelles un liornnie eut pu facilement se lever debout , sortait un vent impétueux et brûlant comme le Simoum pestilentiel '.

Sa gueule était béante comme une porte de ville, prête à nous dévorer, quoique ses dents énormes , dont la grosseur égalait celle du palmier doLitn \ fussent encore serrées les unes contre les autres , ressemblant aux palissades d'une forteresse ou aux longues colonnades d'un des palais ruinés du Sajd.

Ses yeux épouvantables , fixés sur nous , dardant dans leurs orbites enflammés toutes les menaces de la destruction, nous annonçaient le sort cruel auquel nous condamnait sa voracité.

Jl fit un bond furieux cl sembla prêt à se lancer sur sa proie — J'avouerai qu'en ce moment je ne pus m'empécher de sentir ([uelque émotion de crainte faire battre plus vivement mon cœur; mais, sans me laisser troubler entièremenl , je m'écriai : iSism-lllah! (au nom

I Ce vent, dont le nom Siinoum^ Somouni, on Samoun, sij'nifie cmpnisajinc , règne surtout dans le Désert, où il tue tout rc qu'il atteint. On le nomme aussi Khanixyn. parce que ses rafales (lurent ordinairement cinquante jours.

' (îctteesnèce de palmier se trouve surtout dans la Hautei:gyi»te.

d'agyb le magicien. 85

de Dieu!) et je prononçai rapidement, à haute voix, les paroles mystiques auxquelles le Créateur suprême a donné le pouvoir de soumettra ses créatures.

Le monstre arrêta son élan , et je répétai ma conjuration ; bientôt son vaste corps devint entièrement immobile , ses yeux ardens se voilèrent sous ses paupières refermées , et un mugissement sourd et monotone , sorti de ses vastes naseaux , m'annonça que notre ennemi était retenu par les liens d'un sommeil subit : en effet , un profond assoupissement , commandé par ma formule toute -puissante, lui ôtait tout moyen de nous nuire et en avait fait mon esclave.

Sa gueule était resiée encore entr'ouverte ; à travers la double barrière de ses dents croisées , quel fut mon étonnement d'entendre une voix humaine , et de voir une créature vivante, semblable à moi , se mouvoir, paraître successivement et disparaître aux intervalles des piliers d'ivoire, dont la barrière l'enfermait, comme eu une prison , dans la gueule spacieuse du monstre endormi.

La voix, dont les accens aigus se faisaient distinguer à travers les sons rauques et sourds du ronflement non interrompu de sa prison

animée, répétait continuellement ces paroles :

« Au nom du Dieu clément et miséricor- » dieux!

» O Dieu , il n'y a pas d'autre Dieu que » toi ! Toi seul es le Dieu louable ! Malheur )) à moi d'avoir été du nombre des prévarica- )) leurs '! »

Je m'approchai et m'écriai à mon tour : a O ! )) Musulman ! oui certes Dieu seul est loua- )) ble. Qui es-tu? Quelle aventure miraculeuse )) a-t-elle pu te renfermer dans un cachot si » étrange , et te conserver la vie dans les flancs » d'un monstre dévorateqr.

— » Qui que tu sois, me répondit la voix, )) sache que je suis un Génie, et que le Dieu » très-haut m'a puni justement de mes fautes; » mais mon espoir est en lui ; en lui est ma » ferme confiance. Il me délivrera de mon es- » clavage épouvantable, car il m'en afaittrans- » mettre la promesse.

» Viens encore plus près de moi , ajouta le » Génie , si tu veux apprendre mon histoire : )) je te la raconterai volontiers , et son récit

' Ces paroles sont tirées du Koran. On les trouvera contenues dans le fleuron de la paye 2 i5 du deuxième volume de ces Contes. Voyez, aussi rexplicatioti de ce fleuron , même volume, page 4^7-

d'agyb le magicien. Sn

» sera court. Approche - loi , n'aie aucune » crainte. Le monstre dort profondément, et » son sommeil est ordinairement long et tran- » quille. ))

Je m'approchai en effet du rempart des dents monstrueuses , et le Génie , prisonnier dans les entrailles du prodigieux animal, me raconta ainsi son histoire.

J^ietoicr in €c\nt iHan^oul.

Je suis Génie, fils de Génie, et petit-fils de Génie; il m'est interdit de te révéler le nom qui m'est attribué dans les régions célestes , et dans la langue sacrée dont se servent seules entre elles les tribus des Génies des difTérens ordres ; mais , depuis ma faute et ma punition , on m'a nommé Manzoul (déchu) , et je conserverai ce nom fatal jusqu'à mon retour parmi les Génies mes frères.

Mon aïeul est un des Génies de la première création ; il fut du nombre de ceux que la voix du Tout-Puissant tira des abîmes du néant, avant que la terre , le soleil, les astres, et Adam, le père des hommes , eussent été appelés à l'existence par cette voix divine.

Mon père est né dans un des palais du Ginnistan i, il y a environ quarante siècles. Quant à moi, le Ginnistân est aussi ma patrie, et je suis bien jeune encore : j'ai à peine cinq cents ans.

Dès mon enfance , on s'accordait à me regarder comme doué d'une beauté singulière et

' Voyez la LXXIV' note suj)pléniciitairc.

DU GÉNIE MANZOUL. 8g

des qualités les plus précieuses. Je vivais heureux, au milieu des amusemens de mon âge, dans la société des jeunes Génies , compagnons de mes simples jeux et de mes plaisirs innocens.

L'amour vint troubler la tranquillité dont jouissait mon coeur, et l'embrasant de tous ses feux, y alluma l'incendie d'une passion dont lu vois les suites fatales.

Gul-behaj'y la séduisante Gul-behar » était la plus belle et la plus aimable de tontes les jeunes Péhrys % qui, comme autant de fleurs ravissantes, embellissaient le parterre du Ginnistdn; deux siècles au plus formaient son âge , et ses grâces presque enfantines prêtaient un nouveau charme à ses jeunes attraits.

Un hasard, dirai-je heureux ou funeste, l'offrit à ma vue ; dès ce moment , mon coeur cessa de m'appartenir, et je connus l'amour, l'amour avec tous ses transports et toute sa violence.

Livré à mon enivrement , je suivais Gulhehar partout où elle portait son vol léger ; je lui parlai, je lui peignis en traits de flamme la

' Rose du printemj-is.

^ Fées , ou Génies féminins.

passion dont mon cœur était dévoré ; je réussis à lui faire partager les tendres sentiraens qui m'agitaient. Notre attachement mutuel ne put rester long-temps caché aux regards des Génies chefs de notre empire; mais je plaidai auprès d'eux. la cause de mon amour avec une éloquence si entraînante et si persuasive , que j'en obtins la promesse de mon union avec Gul-behar. Toutefois , les lois fondamentales du Ginnistân ne permettaient pas que cette union pût s'effectuer avant que notre âge eût atteint celui qui est prescrit pour les mariages des Génies.

En attendant cette époque fortunée, que tous nos vœux appelaient chaque jour, je coulais des jours heureux qui n'étaient troublés que par l'impatience de mes désirs.

Gal-beliar avait tous les charmes et toutes les qualités : un seul défaut en déparait l'assemblage enchanteur. Ce défaut était une curiosité effrénée et qui ne connaissait ni obstacles ni limites : c'est cette curiosité qui nous perdit tous les deux.

Les principaux Génies de l'empire du Ginnistân^ ceux que les siècles accumulés sur leur tête rendaient plus vénérables et plus expérimentés, tenaient chaque mois un conseil, gêné-

DU GÉNIE MÂMZOUL. Ol

rai, dont les délibérations secrètes restaient toujours inconnues aux autres Génies inférieurs en âge et en dignité.

Plusieurs fois la jeune Gul-behar avait témoigné le désir de connaître ce qui se passait dans ces assemblées mystérieuses. Enfin , un jour elle me déclara avec vivacité qu'il me fallait renoncer à sa possession, si je ne lui apportais en échange la révélation des secrets qu'elle désirait si ardemment de pénétrer.

Je lui opposais en vain , et mon âge trop tendre encore qui m'interdisait l'entrée de l'asile sacré de ces délibérations , et les ordres célestes qui prescrivaient le silence le plus rigoureux à ceux qui étaient admis à faire partie de cette réunion mystérieuse , et le crime d'ingratitude dont je me rendrais coupable, soit envers les Génies mes bienfaiteurs , qui avaient assuré mon bonheur par la promesse de notre union , soit envers la divine toute-puissance qui nous avait comblés de ses faveurs , et qui avait daigné nous faire naître Génies^ au lieu de nous condamner à végéter sur la terre sous la forme d'êtres d'une nature inférieure.

Toutes ces objections furent inutiles , Gulbehar avait une volonté opiniâtre ; elle ordonnait, elle voulait être obéie , et j'eus la fai-

blesse de céder malirré moi à ses volontés imprudentes.

Peu de jours après, le Divan céleste se réunit dans une des salles que renferme le palais du Roi des Génies.

La veille même , j'avais reçu l'injonction de porter des ordres aux Génies chargés de i^arder les frontières du royaume de Sjn ', au-delà du septième climat, et de ne quitter ces lieux que lorsque les ordres dont j'étais porteur auraient été exécutés.

Je m'irritai de celte commission , qui venait mettre obstacle à l'accomplissement des désirs de Gul-behar, et mon crime commença par une désobéissance rebelle : je me cachai au lieu de partir.

Dès que la nuit eut étendu ses voiles sur le monde céleste et sur le monde terrestre , l'assemblée des Génies se réunit et commença sa séance : je me hâtai de m'inlroduire furtivement dans le palais, et, pénétrant par des passages obscurs et peu fréquentés , je pus parvenir, sans être aperçu, jusqu'au-dessus du dôme magnifique qui recouvre la salle du Di- K>an céleste.

' La Chine.

DU GÉNIE MANZOUL. g3

Là , placé à l'une des nombreuses fenêtres dont la coupole était percée, j'écoutais attentivement les secrets que je voulais trahir, ne pensant qu'au prix dont mon criminel espionnage devait être payé.

Hélas.' je ne pus rien compi'endre : les accens qui frappaient mon oreille m'étaient inconnus ; le langage que j'entendais était la langue sacrée ; aussi différente de celle du commun des Génies, que celle des Génies des divers idiomes parlés par les enfans des hommes.

Au moment même où , tout entier à mon attention déloyale et criminelle , j'avançais ma tête à travers l'ouverture de la fenêtre à laquelle je m'étais placé , un de mes mouvemens détacha mon turban : il tomba au milieu du bassin d'eaux jaillissantes qui occupait le milieu de la salle du Divan.

Le bruit fit tourner tous les yeux de mon côtéj je fus aperçu, bientôt saisi et traîné devant le vénérable Aréopage.

Je ne pus déguiser à mes interrogateurs mes intentions coupables ; je reçus les plus justes reproches, et ma punition aurait été bien plus sévère , sans l'intervention de mon père et de mon aïeul , qui faisaient partie du suprême conseil. Par l'indulgence de mes juges, je ne

fus condamné qu'à être renfermé dans la terrible prison où vous me voyez maintenant retenu. J'ii^Miore ce que devint Gul-hchar^ dont la participation à mon crime ne put rester ignorée aux Génies.

Le monstre marin , chargé de me servir de prison , n'est autre que le lloui si célèbre , que les Persans appellent Malck-Deryd ei les Arabes Soiiltdn el-Baliar ', les enfans d'Israël l'ont nommé Lewfathdn ; c'est le même qui , sous le nom He Koiuhéh , fut vaincu dans un combat terrible par le prophète Soulcyindn hen-Ddoud ( Salomon fils de David ' ) , et qui fut contraint de lui servir de monture dans le voyage miraculeux qu'il fit autour de toute la terre, sur les sept mers qui l'environnent.

C'est ce géant des poissons dans lequel le jugement équitable du Dieu très-haut enferma jadis le prophète Younous (Jonas) , coupable comme moi de désobéissance et d'ingratitude.

Emprisonné dans son cachot flottant, il reconnut sa faute, et, se soumettant à la punition ordonnée par les arrêts divins, il s'écriait :

« Au nom du Dieu clément et raiséricor- » dieux ! »

' Roi de la mer.

^ \o)'tv. la XXXI l' note su|>|jl«'njeiitaiie.

DU GENIE MANZOUI-.

« O Dieu ! il n'y a pas d'autre Dieu que toi ! » Toi seul es le Dieu louable ! Malheur à moi 7) d'avoir été du nombre des prévaricateurs ' ! »

Et moi ausssi , désobéissant et ingrat comme lui , comme lui puni , comme lui repentant , je répète dans les flancs du monstre qui l'a renfermé et qui me renferme :

ce Au nom de Dieu clément et miséricor- » dieux !

« O mon Dieu ! il n'y a pas d'autre Dieu que » toi ! Toi seul es louable ! Malheur à moi d'avoir été du nombre des prévaricateurs ! »

' Yove?. ci-dessus la note de la

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