‹ Contes du cheykh êl-MohdyChapitre 22 sur 42 · CP SUITF ET IfN · texte numérisé non relu

CP SUITF ET IfN

)) société avec loi ne me rende moi-même réeïy) lemenl coiipahle. N'as-tu pas lu dans le livre » sacré les malédictions portées contre les ma- » i^iciens, les enchanteurs et contre ceux qui » s'associent à leurs arts sacriléf^es ! Séparons- » nous sans querelle et sans haine; mes bien- » faits vont être portés chez toi et paieront » abondaunnent la dette de ma reconnais - » sance. Toi, ^am^-^//fl/i, poursuis désormais )> les courses vagabondes qui sont tes seuls plaiï) sirs ; mais ne rentre plus à Gonstantinople ! »

En même tem|)s un geste de ma main congédiait Hamd-Allali ; mais mon pouce renversé sous la paume de cette main , faisant en même temps un signe imperceptible , instruisait les muets, disposés debout auprès de ma porte, de ce que mes ordres leur enjoignaient d'exécuter sur Hamd- Allah , à sa sortie d'auprès de moi.

Ce signe ne put échapper au Magicien , et il en comprit toute la valeur.

«Seigneur, me dit -il, sans s'émouvoir, » épargnez-vous une feinte inutile. Vous n'avez. » plus besoin de moi, et vous brisez le vase dont » vous avez épuisé la liqueur. Mais , résigné à )) mon sort, je me garderai bien de me sous- >i traire à vos nouvelles intentions pour moi^ » (juelquc défavorables qu'elles puissent être.

DK I/HISlDini: l)K NAKF.R. 2qi

y) Depuis assez long-temps j'erre dans ce vaste )) univers; je n'y ai trouvé que l'ingratitude » pour répondre à mes bienfaits multipliés ; j'ai » approfondi toutes les sciences , aucune mois- » son ne me reste plus à y recueillir : ma vie )) n'a plus de but, elle m'est à charge, et j'ai » hâte d'en déposer le fardeau. Qu'importe » que je sorte de ce monde par votre main ou « par celle d'un autre? Faites exécuter vos ory> dres par vos muets , ou exécutez-les vous- » même, je n'y opposerai aucune résistance : je » suis prêt!... Seulement, avant de mourir, » accordez-moi, pour seule et unique récom- )) pense, une dernière grâce , qui ne vous coû- » lera rien et ne retardera pas ma mort.

» — Demande , lui dis-je , je puis tout t'ac- » corder, hors la vie; car, pourquoi te le ca- » cherais-je , puisque tu l'as deviné toi-même? » nous ne pouvons exister ensemble sur la » terre ; si je consentais à t'épargner, je suis y) trop coupable envers toi pour que lu puisse » jamais m'oublier, j'aurais en toi un ennemi )) caché dont je croirais avoir toujours tout à » craindre. Mais que veux-tu de moi avant de » mourir ?

)) — Seigneur, me répondit Hamcl-y^llah, que » Votre Excellence ait seulement la bonté ex-

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» irême de souffler «ivcc force dans le tuyau de y> la pipe magnifique qu'elle tient à la main ; » que la fumée du tabac, au lieu d'èlre aspirée » par votre bouche, se répande en lorrens dans » cet appartement, et forme autour de moi » comme un nuage! Au moins cette atmo- )) sphère d'obscurité voilera un peu à mes yeux n les visages sinistres des exécuteurs de vos )) volontés, et les lames étincelantes des khandyyjars que je vois déjà levés sur ma poitrine. » Une prière si facile à satisfaire ne me trouva pas inexorable , et aussitôt , soufflant dans ma pipe de toute la force de mes poumons , je remplis la pièce entière des tourbillons d'une fumée épaisse.

Les muets s'élancent sur la victime qui leur est désignée ; mais soudain Hamd- Allah , rapetissant sa stature , pelotonnant tous ses membres , rentrant pour ainsi dire en lui-même , était devenu une boule animée , qui , roulant rapidement devant eux tout autour de la salle, échappant , par sa célérité prodigieuse et l'agilité de ses bonds multipliés , à tous les coups dirigés contre elle , semblait éviter à la fois et défier les élans de leur poursuite inutile.

Moi-même je sentis un instinct irrésistible d'une frénésie forcenée me lancer, le poignard

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n la main , sur l'ennemi insaisissable el invulnérable , dont les ris moqueurs rendaient plus acharnée contre lui la meute impitoyable de mes esclaves.

Plusieurs fois je me crus sur le point de l'atteindre : plusieurs fois mes doigts contractés semblaient le saisir, mon poignard le percer ; mais toujours mon espoir était trompé, et mon effort impuissant. Ma main n'avait saisi , mon poignard, n'avait frappé qu'un groupe des flocons vaporeux de l'épaisse fumée dont le salon était entièrement obscurci.

Enfin , étourdi de ma course tourbillonnante , je tombai sur mon divan , sans forces , haletant, épuisé, brisé par les efforts convulsifs de la chasse fatigante que depuis quelque temps je continuais seul , mes esclaves ayant successivement disparu, ^i Hamd-Allah luimême , l'objet de ma poursuite extravagante , étant devenu tout-à-fait invisible à mes yeux.

Hors de moi , à demi-évanoui , je reprenais à peine naes sens et mon haleine , que , portant mes regards autour de moi , je vis à mes pieds le magicien Hamd- Allah , sous sa figure naturelle ; assis et sans aucun signe d'émotion ou de lassitude , il s'occupait tranquillement à achever d'éteindre la pipe dont je m'étais servi

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et à en faire tomber les cendres blanchâtres.

Au moment où ma vue se porta sur lui , le froncement léi^er d'un sourire sardonique parcourut ses lèvres , et, sans dire un seul mot , il me présenta la pipe vidée.

Cette tranquillité ironique me sembla l'insulte la plus provocante, et fit tout-à-coup renaître en moi ma fureur et mes forces : je crus qu'enfin mon ennemi s'offrait à mes coups , et que l'occasion était favorable pour le sacrifier à ma colère furibonde : debout aussitôt , et levant mon poignard , je m'écriai : « Tremble , )) misérable ! ta vie est à moi ! . . . —

» — Tremble toi-même ! y> me répondit-il , sans daigner faire le moindre mouvement pour se dérober à mon attaque ; et à l'instant les éclats de ma voix menaçante s'étouffèrent dans mon gosier resserré, mes lèvres fi^émireiU, mon cœur défaillit, mes bras semblèrent paralysés , et mes pieds fixés sur le sol : je voyais , ou je croyais voir devant moi, l'apparition gigantesque du spectre formidable qui avait prononcé à Dfl-yïi^er et à /lf(e/i-/?<2c^* l'inexorable arrêt de leur éternel supplice.

La voix terrible continuait de retentir à mes oreilles comme la foudre éclatant au sein des tempêtes.

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<< îremblr! mierrablr; ta oie t6t a moi....

— filrtmbU toi-mmf ! » A ' 2. 9ù'

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«Tremble, moiislre d'ingratitude! trcin- » ble , vil composé de lâcheté , de perfidie et » de scélératesse ! Tous les événemens qui l'ont »paru composer ta vie, pendant ces dernières )) années d'une existence fictive , toutes les y) vicissitudes si étonnantes de ta brillante for- » tune , qui t'ont semblé des réalités , n'étaient » que les illusions mensongères d'un vain rêve » pendant quelques heures : la seule chose cer- » taine , la seule chose indubitable , et qui est » prouvée de manière à ne pouvoir être con- » testée, c'est ta bassesse, ta déloyauté, ton » abominable ingratitude.

y) Le Qarafah ne renferme pas plus de tré- » sors dans ses tombeaux que le Moqatlam y) dans le flanc de ses roches solides et impéné- » trahies ; à moins que tu n'appelle trésors cet » argent du diable , changé en pierre , que la » permission de Dieu a fait sortir du sein du » sol rocailleux pour servir d'avertissement » éternel aux avides adorateurs de la richesse.

» Tu n'as pas été Grand-Vizir, ni Pacha , » ni Bey, ni Aghâ , ni Khazindar de Vodjdq : » tu n'as jamais vu Constantinople: tu n'as pas » quitté le Kaire , tu n'es pas sorti de ta miséy> rable demeure : vois , tu es encore sur ta » pauvre natte, où nous nous sommes assis tous

» les deux ce soir même , et que ni toi ni moi » n'avons quittée un seul moment.

» Rends grâce à Dieu de ce que je me suis » souvenu que j'clais ton hôte; sans ce sou- » venir ta punition aurait été plus sévère. »

Les tourbillons de fumée qui nous entouraient s'étaient dissipés : mes yeux se dessillèrent comme si une main habile les eût en un instant guéris d'un long aveuglement. Je portai autour de moi un regard à demi-égaré et encore incertain.

Le Magicien avait dit la vérité, je reconnus la salle basse de ma pauvre maison , la vieille natte , les coussins déchirés de mon simple divan : le magnifique palais du Suprême-Vizir avait disparu, et son riche costume , ses précieuses fourures étaient remplacées par mes vêtemens ordinaires que j'aurais presque pu nommer des haillons.

Je me sentis frappé d'un coup terrible à celte vue : mon sang reflua vers mon cœur : mon visage se couvrit d'une pâleur livide , mes bras étaient tremblans et sans force , le poignard homicide dont je voulais percer mon bienfaiteur tomba de ma main douloureusement engourdie : toutes les angoisses de la cupidité déçue , de l'orgueil humilié , déchirèrent à la fois

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toutes les facultés de mon ame. Je retombai presque inanimé sur la pauvre natte , sur les coussins usés, d'où quelques heures auparavant je m'étais élancé vers le funeste pays des espérances décevantes et des brillantes chimères.

Et l'auteur de tous mes maux restait placé devant moi : « Oui , me répétait-il , tout ce qui » t'es arrivé n'est qu'un songe, un songe, et » un songe de quelques heures. »

Hamd-A llah , àehoxxi ^ face à face, continuait ses amers reproches , et ne cessait de me tracer le hideux tableau de ma perversité et de mes crimes. « Je reviendrai, ajouta-t-il , je » reviendrai encore te voir : tu m'as défendu » de revenir à Constantinople , c'est au Kaire » que je te retrouverai ; mais là je ne te quit- » terai plus pendant trois jours, et le troi- » sième ne se terminera pas avant que tu ne » sois enseveli dans la tombe. »

Tandis qu'il m'adressait ces reproches sévères et ces menaces foudroyantes , je restais abattu, désespéré, la tète appuyée sur mes mains dont je me cachais le visage : je pleurais, comme le faible enfant à qui on enlève son jouet, comme le marchand avide qui voit son riche vaisseau faire naufrage au port , comme

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le Pachà favori , disgracié loul-à-coup par un puissant monarque.

Dès que la voix formidable eut cessé de tonner à mes oreilles , je relevai la têle , et , troublé encore par l'épouvanle , j'ouvris de nouveau les yeux à la lumière.... Hamd- Allah avait disparu.

Mes larmes s'arrêtent , et à l'instant le plus épouvantable accès de rage s'empare de tous mes sens; mes yeux enflammés semblent vouloir s'élancer hors de leur orbite desséchée : mes veines , au lieu de sang, ne contiennent plus que les flots d'un feu liquide qui les calcine et les dévore : les nerfs de mon corps se tordent avec une douleur qu'il m'est impossible de dépeindre; mon coeur, bondissant dans ma poitrine, meurtrit intérieurement mes côtes à coups redoublés, comme ceux du lourd marteau que précipite le forgeron sur l'enclume.

La raison m'a tout-à-fait abandonné : d'une main je liens encore la pipe fatale dont, par un efFet que je ne puis conprendre , la fumée magique a créé et dissipé si rapidement les rêves qui me semblaient des réalités ; dans l'autre , mon poignard menace encore cet être mystérieux qui s'est joué d'une manière si cruelle de ma destinée.

DE l'histoire de naker. 2gg

«Scélérat! in'écriai-je , Cheytdn ', Eblys % )) Dedgial ^ , démon , génie infernal , afrile » maudit de Dieu et de son prophète , rends- » moi mon trésor, rends-moi le hhaznéh de » Vodjdq, rends-moi ma charge A'^glui\ rends- » -moi ma dignité de Bey^ rends-moi mon pa- » chàlyk d'Egypte et du Kaire, rends-moi mon » suprême vizirat ! »

Puis mes lèvres tremblantes , mon gosier épuisé par la violence toujours croissante des éclats de mes cris , cessèrent de pouvoir prononcer des sons articulés qu'entrecoupaient des sanglots convulsifs, et, au lieu d'une voix humaine, ma bouche écumante , hideusement ouverte, ne laissait échapper que des hurlemens de bête féroce.

Je me roulais par terre , je déchirais mes vêtemens, je me déchirais moi-même de mes propres mains , mes ongles étaient teints de mon sang • il paraît que l'effervescence épouvantable de ma fureur y mit elle-même un

' Satan.

' Eblys est le Génie du mal.

^ Le Dedgial joue, dans la croyance musulmane, le même rôle que X Antc-Chrisl dans la relijjion chrclicnne. Voyez à la fin de ce volume la LXXIA^"^ note supplémenlaire.

3oO SlITE ET UN

terme en brisant violemment le ressort de toutes mes forces physiques et morales. Je tombai dans un évanouissement profond, et je n'en sortis que par les soins des charitables voisins que mes cris eilioyables avaient attirés dans ma chétive demeure.

En reprenant l'usage de mes sens, je ne repris pas celui de ma raison : j'ai cependant quelque souvenir vague et confus de m'être vu entouré de gens qui semblaient m'administrer des secours et prendre pitié de mon misérable état. — « Dieu Ta frappé , disait Tun , Dieu l*a » puni, dans sa justice, de sa conduite mépri- » sable et criminelle !

» — Il n'arrive que ce que Dieu ordonne , » disait un autre; souvent les coups qu'il frappe » sont des bienfaits; qui sait si la catastrophe )) de noire frère Nâker n'est pas destinée à » l'empêcher de devenir plus criminel ! »

Et mes cris et mes hurlemens recommençaient avec plus de violence.

On avertit le qâdy, et il vint lui-même , accompagné de plusieurs médecins : ils m'examinèrent avec une attention soigneuse, tandis que haletant , grommelant , les yeux hagards , étincelans , les veines horriblement gonflées , les muscles lendtis comme les cordes d'tm navire

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