‹ Contes du cheykh êl-MohdyChapitre 5 sur 42 · SUITE DE LA DEUXIÈME AVENTURE · texte numérisé non relu

SUITE DE LA DEUXIÈME AVENTURE

» était temps ; car maintenant je ne vous ca» » cherai pas que nous n'avons pas fait beau- » coup plus de la moitié de notre pèlerinage » forcé : mais vous êtes sauvés de la crainte de )) mourir dans les angoisses d'une faim cruelle : y) maintenant , je vous le répète , la patience et » le courage surmonteront tous les obstacles. »

J'écoutais avidement ces paroles rassurantes : l'espoir et la confiance rentrèrent dans mon ame abattue.

c( Nous sommes , ajouta le Génie , non loin » des fonderaens sur lesquels est assise l'île de )) Tynéh (Ténédos) , si célèbre dans toutes les » contrées par sa mine abondante et véritable- » ment inappréciable de la substance qu'on ap- )) pelle tyn maklitoum ( terre sigillée) dont l'île » elle-même a tiré sa dénomination ; celte terre, )) dont on fait une exportation si considérable )) dans tout l'Orient, est un spécifique confory> tatif, dont les médecins de ces contrées font » avec succès le plus grand usage , dans toutes » les maladies causées par l'alîaiblissement de » l'estoraac et des autres organes intérieurs.

)) Les propriétés précieuses de cette terre )) féconde en principes nutritifs ne se bornent )) pas à ces elfets médicinaux : des peuplades »,entici'es de l'Inde et de l'Afrique en (ont

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» presque leur unique nourriture , et ces peu- » plades ne sont ni les moins nombreuses , ni » les moins vigoureuse , de ces pays. Dans ces » mêmes contrées celte terre est employée à )) former des vases légers et poreux , dans les- » quels l'eau n'a besoin que de séjourner quel- » ques instans pour y contracter aussitôt la » saveur la plus exquise et les qualités les plus » bienfaisantes. Bien plus, ces vases eux-mê- » mes , rendus humides par l'eau qui y a sé- »journé, sont dévorés avec avidité par les » femmes du pays , qui en font leurs délices et » l'aliment le plus flatteur pour leur sensualité )) recherchée.

)) Cette nfiine inépuisable s'étend au-dessous » de l'île, dans les entrailles de la terre, jus- » qu'à une profondeur beaucoup plus grande » que celle à laquelle nous sommes ici par- » venus.

» Il ûe s'agit maintenant pour nous que de » nous diriger avec certitude vers cette mine , » qui doit être la source de votre salut dès » que nous l'aurons découverte , et mes souve- » nirs me retracent assez exactement le chemin » qu'il faut suivre pour pouvoir être certain » de vous y conduire d'une manière sûre : il ne » nous restera alors qu'à y faire , à notre vo-^

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» lonté, nos provisions pour le reste de notre » route. »

Délivré de la crainte terrible d'un jeûne forcé , dont la prolongation inévitable ne pouvait avoir d'autre résultat pour nous que celui d'une perte sans ressource , précédée par une agonie cruelle et des angoisses déchirantes , nous nous mîmes en marche vers 1^ lieu si désiré maintenant, où le Génie notre guide calculait que nous devions trouver nos vivres minéraux.

Il ne s'était pas trompé dans ses conjectures, et nous ne tardâmes pas à y arriver, sans nous être écartés beaucoup de la route directe que nous devions tenir pour parvenir à l'issue du fatal souterrain.

De larges fentes dans les rochers, et de nombreuses cavités nous permirent de pénétrer assez facilement au sein de la mine conservatrice : nous nous approvisionnâmes amplement de la terre alimentaire, que nous serrâmes avec le plus grand soin dans des sacs composés de la portion de nos vêtemens qui n'était pas pour nous d'une nécessité stricte et indispensable.

Nous regagnâmes le chemin direct que nous avions quitté , et nous tâchions de nous y ren-

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cire avec le moins de détours, et par la route la plus courte , lorsque tout-à-coup je crus entendre les sons étouffés de quelques gémissemens douloureux sortir de la fente étroite d'un énorme rocher : nous nous arrêtâmes aussitôt, et je m'empressai de chercher, au moyen de la clarté que me prêtait mon escarboucle lumineuse , s'il serait possible de découvrir quelque crevasse plus large , quelque ouverture plus praticable , par laquelle il me fût permis de m'introduire dans l'endroit d'où j'avais entendu ces gémisseraens s'exhaler.

Ma recherche fut inutile : je ne trouvai d'autre ouverture que la fente étroite et irrégulièrement anguleuse à travers laquelle il m'était absolument impossible de passer.

Cependant, voulant m'assurer si mes oreilles n'avaient pas été abusées par une illusion , je m'accrochai à quelques saillies de la roche, pour m'approcher davantage de celte crevasse resserrée , et je m'efforçai de diriger les jets de lumière de mon escarboucle dans l'intérieur de ce réduit inaccessible, où par ma position supérieure ma vue pouvait alors assez facilement plonger.

Au moment même où les premiers rayons de lumière se glissèrent dans cette caverne té-

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nébreiise , la voix douce et plaintive d'une femme fit entendre ces paroles :

« O Dieu puissant et miséricordieux ! le » terme de mon insupportable esclavaj,'e serail- )) il enfin arrivé? Cette lumière bienfaisante , » que j'aperçois après un siècle d'obscurité , )) m'annonce-t-elle que ma faute est enfin ex- »piée? Que ton nom soit béni, soit que tu )) punisses, soit que tu pardonnes , car tu es le ajuste juge, le Dieu sévère, mais raiséricor- » dieux ! »

Mes regards se portèrent alors dans la concavité qu'éclairait entièrement mon escarboucle rayonnante; j'aperçus une jeune fille de la plus grande beauté, elle était pencliée vers un creux du rocher rempli d'une eau limpide, dans laquelle elle semblait se préparer à faire les ablutions légales pour se préparer à la prière.

Son visage était sans voile ; ses bras potelés, son sein d'albàlre, n'étaient couverts par aucun vêtement : le long de son dos, dont la blancheur n'était pas moins éblouissanle, et dont les formes n'étaient pas moins gracieuses , sa blonde chevelure descendait avec élégance et sans désordre : sa robe, dont elle avait dénoué la ceinture , et dont elle avait retiré les manches, avant de plonger ses bras dans l'eau des ablu-

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lions , ne me cachait que la moitié inférieure de son beau corps.

« Prenez courage, m'écriai-je , et apprenez- )) moi qui a pu ainsi renfermer dans l'intérieur )) d'un roclier une beauté si ravissante? »

A peine la belle recluse eut-elle entendu la voix d'un homme, que, rougissant d'être aperçue dans la nudité où le hasard la faisait surprendre, elle se hâta de retirer vivement ses vêlemens inférieurs, pour couvrir avec pudeur son visage et les attraits supérieurs de son corps charmant. Mais je ne pourrai jamais vous exprimer quelle fut ma stupéfaction et mon horreur, lorsque dans la moitié inférieure de son corps , dévoilé à mes regards par ce mouvement brusque et rapide , je n'aperçus que les jambes hideuses, livides et desséchées, les griffes aiguës et iiffreusement recourbées d'un énorme vautour, les cuisses décharnées et recouvertes d'écaillés jaunâtres d'un monstrueux crocodile.

c( Etranger, me dit-elle , j'ai trahi à votre vue » malgré moi l'élat déplorable de la transfor- » ma lion que j'ai subie par ma faute : je ne re- » fuserai pas de vous faire le récit des événe- » mens qui m'ont condamnée au supphce cruel » que j'endure. »

1()8 SlITE DE TA DElXIÈMi: AVKNTL'RE d'aGYB.

Avant d'écouter son récit je m'étais rapproché deSa/j-éh et de mon compagnon de voyage, pour leur faire paît du spectacle extraordinaire qui avait frappe mes yeux : je trouvai Manzoïd troublé et agité d'une émotion violente.

« J'ai reconnu la voix de Gul-behar, me dit-il )) en frissonnant; ma Gul-beJiav a été condani- » née comme Manzoui, et comme Mtmzoul r> son supplice a été une prison insupportable. »

Sans perdre de temps à lui répondre , je me replaçai au poste que j'avais quitté, et adressant moi-même la parole à Gul-heluw, je lui annonçai que j'avais appris, par le récit du génie Manzoul ^ qui elle était, et que je connaissais tout ce qui concernait ses aventures jusqu'au moment où elle avait été séparée de son amant.

Un torrent de larmes s'échappa alors de ses yeux , et elle prit la parole en ces termes.

GtL-BEHAR. I09

(É'iil-bfl)or In Curicitsc.

Vous me nommez Gul-behar : hélas ! ce nom n'est plus le mien : au moment de ma condamnation par le tribunal des Génies , on m'imposa le nom de Raghibéh (curieuse), et ce nom fatal me restera tant que ma punition ne sera pas achevée.

Je dois d'abord vous avouer que le principal motif de ma demande si indiscrète, et dont j'ai été si justement punie, a été moins ma curiosité naturelle , qui , j'en conviens , était réellement portée à un excès démesuré , qu'un sentiment iri'ésistible d'un orgueil effréné et d'une vanité délirante.

Dans l'accomplissement de mon désir, dans l'obéissance que j'avais exigée de celui qui m'aimait , et que vous venez de nommer Manzoul, je voulais surlout trouver un moyen certain de vérifier jusqu'à quel, point s'étendait mon empire sur son cœur et sur son esprit.

.T'étais sûre de cet empire , et m'enorgueillissais des attraits qui me l'avaient assu'é; dansma démence impie je jouissais d'avance du triomphe qu'allait remporter ma funeste beauté sur les lois fondamentales de l'empire des Génies,

1 lO GUL-BEHAR

sur les ordres sacrés du Très-Haut , sur la reconnaissance que mon amanl devait si bien sentir pom- les bienfaiteurs auxquels nous devions l'espoir de notre union prochaine; mon aveuglement et ma perversité ne me faisaient estimer son amour pour moi qu'au poids de son ingratitude, de sa désobéissance et de sa rébellion.

J'étais plutôt l'auteur véritable de son crime que sa complice: j'en ai été bien sévèrement, mais bien justement punie.

Mon premier nom me fut d'abord ôté, et un nom de punition me fut infligé, ainsi que je vous l'ai déjà dit : puisje fus cou damnée pour un temps, dont on no m'indiqua pas la limite , à être plongée dans cette prison, dont les parois se refermèrent sur moi dès le moment où j'y fus introduite. Aucune puissance naturelle ou surnaturelle ne peut m'en faire sortir, excepté la volonté de celui par l'ordre duquel j'y ai été placée.

Là , ma curiosité a été punie par une épaisse obscurité, dérobant à mes yeux tous les objets visibles : mes yeux ont passé un siècle entier sans rien voir , et le rayon de lumière que vous avez introduit dans mon cachot est le premier qui y ait apparu depuis le commencement de ces années si nombreuses.

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