‹ Contes du cheykh êl-MohdyChapitre 6 sur 42 · LA CURIEUSE · texte numérisé non relu

LA CURIEUSE

Le supplice tle mon orgueil et de ma vanité criminelle est celte transformation odieuse que je n'ai pu vous cacher, et qui me semble encore plus effroyable maintenant que mes yeux et les vôtres ont pu l'apercevoir.

Je me suis résignée à supporter la punition que j'avais méritée , et je me suis félicitée, dans ma position déplorable , de trouver ici dans ma prison un réservoir d'eau vive où je puis faire régulièrement mes ablutions légales ; car je n'ai jamais manqué un seul jour de m'acquitter des cinq prières i instituées par notre saint iprophèle Mohammed , sur lequel soient le salut et la bénédiction de Dieu.

J'attends avec confiance le jour où ma punition sera terminée , et où la bonté divine , me rappelant dans le Ginnistdn , ma chère patrie , me réunira enfin à l'amant dont j'ai si mal apprécié et si mal récompensé l'entier dévouement.

' Les cinq prières obligatoires des Musulmans , pour chaque journée , sont les suivantes :

El-Mogheb , au coucher du soleil; Nousf-c'l-Leyl ., à minuit; El-Fcgr, à l'aurore; El-Dohor, à midi ; El-Asr, à trois heures après raidi.

Voyez la note do la page 4^6 du premier volume.

112 SlITE DE LA DEUXIÈME AVENTURE

Suite iic lii ^rlIri^nr aufimirr inruifillrm^f ^f :^omî)-3Ual)-rl- 3kl)m})m\v aurnommr vlijyb Ir iîln^irirn.

Lorsque le récit de Gul-hehar eut été terminé , bien convaincu que je ne pouvais lui être aucunement utile, je me disposai à me remettre en route. Je commençais déjà à descendre des roches auxquelles je m'étais accroché pour parvenir près d'elle , lorsque j'entendis sa voix me rappeler; la variation et le déplacement des jets de lumière qui disparaissaient successivement et cessaient d'éclairer l'inférieur de sa prison , l'avaient avertie de mon mouvement pour m'éloij^ner d'elle : soudain son ame s'était livrée au plus violent désespoir.

(( Etranger! s'écriail-clle, étranger secoura- )) ble , étranger mon seul espoir ! m'abandon- » nerez-vous au sein de ces épaisses ténèbres )) qui font mon plus cruel supplice? Ah! restez )) près de moi , que je voie cette lumière vivi- » fiante ! Oh ! étranger ! qui que vous soyez , » ma punition ne peut durei" encore longj) temps sans doute; alors l'odieuse transfor- )) matiovi dont vos yeux ont été témoins aura 5) cessé. Restez auprès de moi jusqu'à co nio- 7> ment, et alors, ô étranger chéri, les diar-

d'aGYB I.E IVTAGICIRrf. ii3

)> mes, les faveurs , l'amour le plus tendre et le » plus dévoué d'une fille des Péhrys sera votre » récompense. Oh! oui, alors je serai belle, » ravissante comme au Gnjnistdn , alors je sey) rai toute entière à mon bienfaiteur , tout en » moi sera le prix offert par ma reconnais- » sance!... »

Elle continuait de m'adresser ses prières et ses promesses séduisantes ; mais je m'étais hâté de finir de descendre du rocher et de m'éloigner d'elle, indigné de l'entendre oublier en un instant, et la résignation que ses paroles m'avaient annoncée pour la punition équitable qu'elle subissait, et sa tendresse si justement acquise au Génie malheureux , que son fatal amour , sa faiblesse déraisonnable pour elle avaient enveloppé dans la même infortune et condamné au même châtiment.

Irrité de voir parmi les Génies mêmes tant d'infidélité et d'ingratitude , je retournai auprès de Safych et du pauvre Manzoul^ qui me semblait alors bien plus misérable qu'il ne l'avait été avant que je l'eusse tiré de sa prison vivante.

Je voulus reprendre notre marche et continuer notre aventureux voyage; mais il me fut impossible d'arracher le malheureux et trop

Il I snii: DF. LA DRrXIF.'VfF, AVENTURE

lldèle Manzoul <!( s lieux où celle (|n'il chérissoil clait renfcMniée.

Il refusa obsliiiéaienl ile dous accompa^^ner plus loin; j'eus beau lui répcler que, s'il nous abaiulcjuiiail ainsi, il élail prcsuniable que Sa- Jyéli et moi, ii^norauL le chemin clans lequel il avait ;us(ju'alors été nolie j^uitle, nous nous effarerions, et (jue noire marche pénible ne nous conduirait qu'à une perte assurée ; en vain je lui rappelai les droits que son libérateur avait à sa reconnaissance ; en vain je lui objectai que son scîjour auprès de Gul-bcliar sei-ait aussi nuitile à l'un qu'à l'autre, que cette rébellion, contre la sentence qui les avait séparés, ne pourrait (jue retarder l'époque de leur déhvrance , et par conséquent do leur réunion.

J'ajoutais encore que dans le sein de l'obscurité profonde que produirait l'absence de l'escarbouclc , il lui serait impossible de voir et d'approcher celle auprès de laquelle il préteridail demeurer.

Toutes mes représentations furent inutiles et ne purent changer sa détei'mination insensée. Bien plus, ses regards farouches semblaient m'indi([uer cpi'il était devenu mon ennemi, depiiis qu'il savait que nies yeux avaient pu contempler sans voiles le visage et les attraits de sa

D AGYB LF, MAGICIEN. 110

Gul-behar f- saisi d'un mouvement de fureur et s'abandonnant à une démence forcenée , l'ingrat Génie , oubliant le service si important que je lui avais rendu , oubliant la punition qu'avait déjà subie son ingratitude, tenta de m'arracher cette escarboucle précieuse, qui seule pouvait par sa lumière m'offrir une chance de salut dans les détours longs et difficiles qui me restaient encore à parcourir.

J'eus besoin d'employer contre lui cette même puissance mystérieuse qui lui avait été si utile. Il en sentit le pouvoir redoutable , car le Génie déchu avait perdu toutes les prérogatives de sa noble nature, et quand même je n'eusse pas été armé de mes formules toutespuissantes, le peu de forces auxquelles il était réduit, depuis sa dégradation, n'aurait pu lutter contre les miennes.

Nous nous séparâmes , et nous nous quittâmes moins bons amis que nous n'avions été à la première époque de notre rencontre.

Je crains que Tingrat , par sa coupable récidive , ne se soit lui-même condamné à une sévère prolongation de son supplice.

Le reste de notre voyage fut encore bien long : un grand nombre d'obstacles, des fatigues inexprimables nous attendaient encore j

Il6 SUITE DK LA DEUXIÈME AVENTURE

cependant nous réussîmes à ne pas perdre le vérilable chemin, et nos regards furent enfin frappés au loin d'une lueur crépusculaire, à peine perceptible ; c'était les premiers rayons de la lumière terrestre.

Oh! comme nos yeux en furent délicieusement caressés; comme nos coeurs battirent vivement! Quelle douce étreinte, nous jetant dans les bras l'un de l'autre , signala les premiers transports de notre ravissement !

Notre joie fut presque délirante ; nous dirigeant avec empressement vers l'ouverture si long-temps cherchée, nous nous trouvâmes dans une caverne, d'où nous pûmes contempler de nouveau la surface de la terre que nous avions habitée , et nous foulâmes avec délices le sol sur lequel marchaient les hommes.

Cette caverne était creusée dans le flanc d'une haute montagne; le pays où nous étions arrivés nous était entièrement inconnu; mais, de la hauteur où nous étions, nous apercevions de magnifiques plaines , des champs bien cultivés, de nombreux villages.

Nous nous hâtâmes de nous rendre à l'iiabitation la plus prochaine, pour nous procurer des alimens plus convenables que ceux dont nous avions lait usage dans notre exil souter-

d'acïb le magicien. ii-y

rain , et nous j prîmes des renseignemens sur la contrée où le hasard nous avait si bizarrement conduits.

Nous apprîmes que ce pays était la Syrie , et que nous n'étions pas éloignés de Demechq (Damas '). La caverne qui avait été la porte de notre délivrance et de notre rentrée sur la terre des vivans se nommait Rebouah , et la montagne dont elle faisait partie était le célèbre mont Qassyoun (mont Casius ').

Ainsi , dans notre voyage souterrain qui avait duré environ deux mois , nous avions traversé à pied sec tout l'espace du globe terrestre que couvrent les mers de Roum (la Grèce) , et de C/iâm (la Syrie) , et nous nous trouvions transportés du royaume des Francs au sein des contrées musulmanes, sans avoir traversé aucune des régions intermédiaires.

' Yojez , dans le premier volumi' de ces Contes , la note de la page 4i4-

=■ Deux chaînes de montagnes portent ce nom dans l'Orient; l'une est située entre la Palestine et l'Egypte, et se prolonge jusqu'au cap nommé Rds-cl-Kassaroun ; l'autre sépare la Mésopotamie de la Haute-Syrie , et est appelée par les Turks Qarddjah-dâgtar (montagaes Noires). C'est de ces dernières qu'il est ici question.

Il8 TROISIÈMh; AVI..\TURK

ftrnisirnir vlurntiirr mmuillrufc i)c !^iimï-vllliil) rl-vlkl)mpjni>' surnomme ^çiyb le ilLi^iciru.

Je ne l'enlreliendrai pas, ô Ndher^ des divers pays que je continuai de parcourir, et où m'appelait ma soif non encore satisfaite des connaissances nouvelles et cachées auvulgaire.

Safyéh fut la compagne fidèle de ces excursions scientifiques dont je t'épari^nerai les détails. Tu sauras seulement que je visitai avec soin toutes les cavernes du Liban , du Taurus et du Caucase , les tombeaux des patriarches en Syrie et dans le Dyàr-bekir, les souterrains de Baalbek, les débris de Tchehel-minar^ et les ruines immenses de l'antique Babylone ', si célèbres par le concours des magiciens et de ceux qui se livrent à l'étude des sciences surnaturelles.

Partout j'avais fait une ample récolte de raretés précieuses, de talismans puissans, de spécifiques miraculeux , de substances naturelles , dont les propriétés merveilleuses étaient inconnues au commun des hommes. Enfin, voulant me reposer de mes fatigues et mettre en ordre la collection de mes nouvelles richesses , j'arri-

' Voyez la LXXII'' note sn))|)ltiii(nt;iiic.

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