TROISIÈME AVENTURE
sance humaine ne paraissait pouvoir chasser et qu'on écrasait eu vain sur la terre. Les lorrcns de celles que veisait le fatal nuai^^e surpassaient toujours de plus en plus les faibles quantités qui avaient été détruites.
Aussi un découragement général s^était-il emparé de tous les esprits; on cédait avec l'apathie morne et désespérée de l'abattement à ces colonnes hostiles toujours croissant, toujours dévorant, et dont aucun effort ne pouvait ni diminuer le nombre, ni arrêter les ravages.
Un autre fléau , non moins horrible , ajoutait encore aux alarmes universelles; le réceptacle d'extermination que recelaient les flancs inépuisables de la nuée dévastatrice , avait en même temps répandu , comme une pluie d'o^ rage , des tribus nombreuses de reptiles impurs et malfaisans ; les sifllemens aigus que faisaient entendre leurs têtes audacieuses dressées de tous les côtés , renouvelaient à chaque instant les angoisses d'un eflTroi nouveau , et semblaient les menaces certaines d'une destruction inévitable.
Dans toute l'étendue des campagnes , les habitans avaient fui devant cette invasion subite d'une espèce si étrange et si effrayante, et ils avaient abandonné leurs champs et leurs de-
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meures aux conquérans pestilentiels qui paraissaient en avoir pris possession pour toujours.
Dans la ville elle-même , les rues , les places , les terrasses des maisons, étaient entièrement couvertes par ce déluge animé, dévorant tout , pénétrant partout , et contre lequel les habitans, hermétiquement enfermés dans l'intérieur de leurs demeures , ne trouvaient qu'un insuffisant asile ; il n'était pas de retraite où le crapaud immonde , le serpent écailleux, le vénéneux lézard , la vipère empoisonnée , l'aspic , le céraste léthifères , ne vinssent encore les poursuivre et les atteindre.
Je ne pus voir l'affreux spectacle de cette désolation générale sans en être vivement ému, et sans être animé du désir d'y apporter quelque remède.
Je réfléchis quelques instans sur les moyens qui étaient en ma disposition; bientôt, fixant mes résolutions d'une manière certaine, je me dirigeai à la hâte vers le palais à^ Alimed-Pachâ qui avait été nommé gouverneur de Baghdàd à cette époque par la puissance ottomane.
J'eus peine à pénétrer à travers les monticules d'insectes dévorateurs, qui, les uns morts, les autres vivans, étaient amoncelés aux environs du palais {{vC ^hmedPacJid hahxiîài alors..
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Les portes reslèreul fermées pour moi, maii^ré mes instances réitérées; Ahmed-Pachd était alors aux prises avec l'ani^^e de la mort , et sa favorite Zonirouk ' était dans un état qui ne laissait pas plus d'espérance. Ils avaient été l'un et l'autre blessés par un des reptiles venimeux, et les ravages du poison s'étaient si rapidement étendus que tout secours avait été inutile.
Cependant, quand je me fus annoncé comme médecin, l'accueil que je reçus fut bien différent : les portes s'ouvrirent, et je fus conduit avec empressement et égards devant le Pachà agonisant.
Son corps élait horriblement en lié ; une teinte verdàtre et cadavéreuse était répandue sur tous ses membres ; une pâleur livide couvrait son visage, hideusement déformé par les convulsions ; ses yeux éteints ne laissaient plus distinguer leurs prunelles, qui, décolorées et à demi-déiruites, nageaient au milieu d'une orbite putréfiée et sanglante.
Le Pachà ne put me voir , mais il entendit le bruit de mes pas lorsque je m'approchai de lui : « Qui es-tu? que veux-tu? )) me dit-ii d'une voix tellement affaiblie que j'eus peine à l'entendi'e. « Retire-toi, laisse-moi tnoinir! La
' Kn langue lurkc, bouton de r-osc.
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» morl seule me délivrera des fléaux épouvanj) tables qui accablent ma malheureuse ville et » mon territoire condamné à la destruction. »
Je m'empressai de répondre : « Mon nom » est Hamd- Allah (louange à Dieu) ; je suis )) médecin , et je me suis voué à l'étude non- » seulement des sciences naturelles , mais » surtout de celles qu'on appelle surnaturel- » les , parce que l'incapacité et l'ignorance » des hommes n'ont pu encore pénélrer dans » leurs sanctuaires et soulever le voile mys- » térieux qui couvre leurs abîmes inacessibles. » Je viens sauver la ville et combattre les » fléaux qui ont été déchaînés contre elle. »
» — Sauve-moi d'abord , me répliqua le Pa- » châ, sauve l'infortunée Zomrouk prête à » m'accompagner dans la tombe. Si tu veux » que j'ajoute foi aux connaissances miracuy> leuses dont lu te vantes, fais-en sur moi le » premier usage ; arrache-moi à la mort terri- » ble et douloureuse que je sens dévorer suc- » cessivement toutes mes facultés vitales.
)) Guéris-moi! alors j'aurai confiance en ton » art, j'entendrai ton nom avec plaisir, et je )> répéterai avec reconnaissance : Hamd-Allah » (louange à Dieu).
Le spécifique tout-puissant que j'administrai
l'2\ TROISIÈME AVENTURK
siir-le- champ au Pachà moribond calma à l'instant même les douleurs atroces qui le torturaient; ses veines furent purifiées du feu infernal dont les torrens calcinaient son sanij , ses yeux purent renaître à la lumière , ses traits au calme du bien-être, son teint aux couleurs de la santé , tous ses organes à la vie.
Les effets de mes soins ne furent pas moins admirables et moins salutaires sur la malheureuse Zomrouk : cette jeune plante déjà fanée, froissée sous les doigts cruels de l'ange de la mort prêt à l'arracher de ce monde , revint de même à la vie, et sa beauté, flétrie par les angoisses d'une destruction prochaine et d'une douloureuse agonie , reprit avec les roses de la santé les charmes ravissans , l'éclat séducteur qui lui avaient fait donner le nom de Zomrouk (bouton de rose).
« Qui es-tu? me dit une seconde fois le Pa- » châ , qui es-tu , être surnaturel , qui liens » ainsi entre tes mains et la mort et la vie? Es-tu )) un ange du paradis , es-tu un des habitans w fidèles du Giwiistdn? Certes, un être sur- » naturel a pu seul effectuer les prodiges qu'exé- )) cute ta main , qui est bien véritablement la )) uiainhlanche du prophète Moussa (Moyse '),
' Voyez la LXVI" noie suppli-mentaire.
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» cette main , gage et instrument des miracles » tlu Tout-Puissant; dis, que veux-tu? que dé- » sires-tu? Comment puis-je payer dignement » la dette de ma reconnaissance? Parle, de- » mande , tout est à toi : rien , je le iure par le » nom du Dieu Très-Haut , rien ne te sera » refusé- »
(( — O Ahmed, répondis-je , je t'ai déjà dit )) qui je suis ; je suis un homme comme toi , » mais Dieu m'a accordé ses faveurs , et mon » nom Hamd-Allah (louange à Dieu) est une » perpétuelle action de grâces pour les bien- » faits dont il m'a comblé. J'en ai fait part aux )) hommes avec libéralité ; mais tous ceux à qui )) j'ai rendu service ont payé leur bienfaiteur » par l'ingratitude. Quant à moi , à Dieu ne » plaise que mon cœur soit jamais ingrat en- » vers mon bienfaiteur céleste ! C'est vers lui » que doit se tourner ta reconnaissance. La » seule récompense , le seul prix que je ré- » clame pour la cure qui t'a sauvé la vie , ainsi » qu'à la belle Zonirouky c'est qu'il me soit )) permis de secourir les habitans du pachàlyk ;) que tu gouvernes , et que tes ordres m'aident » à remplir cette mission salutaire. »
Le Pachà , bien convaincu que mes promesses n'étaient pas vaines, et que j'avais le pouvoir
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de les réaliser , ordonna qu'on m'obéît comme à lui-mi'ine, et, sans perdre de temps, je me servis du pouvoir qui m'était déléi,'uc.
Par mes ordres , tous les grains de toute espèce, dont quelques provisions, soigneusement cachées, avaient jusqu'alors échcippé à la voracité des funestes sauterelles , furent apportés et amoncelés dans la cour principale du palais. Un immense bassin rempli d'eau occupait le milieu de cette cour. J'y versai un flacon d'une essence que j'avais puisée dans une caverne près de Déyr-el-Téfr ' en Egypte, et dont je connaissais la vertu admirable ) cette liqueur précieuse fut avec soin mêlée par moi avec l'eau du réservoir . et, au moment de la mixtion , on sentit s'exhaler une odeur forte et pénétrante dont la saveur, quoique inconnue, était néanmoins agréable et parfumée. Tous les grains furent successivement trempés dans le bassin , tant qu'il resta assez de liquide pour les humecter convenablement.
J'ordonnai ensuite que ces grains humides fussent disséminés et étendus par couches légères sur les terrasses les plus élevées des maisons de Baghdàd et sur les coteaux des campagnes environnantes.
• Mot à mot : le C'<)in>cnl des Oiseaux.