L^ONCLE D^AMERIQUE
maison ? Vous avez tous des miues qui font froid au cœurj et personne ne m'a encore adressé ici le plus petit mot d'amitié ? C'est pas comme ça qu'on reçoit un parent qu'on n'a pas vu depuis vingt ans V 5 Martin répondit assez brusquement que l'accueil était ce qu'il pouvait être, et qu'il ne dépendait pas d'eux de lui faire meilleure chère.
" Mais il dépend de vous de faire meilleur visage/' répliqua Bruno, " et vous m'avez reçu comme un
10 grain blanc. Au reste, c'est assez causé sur l'article, mon petit ; j'aime pas les querelles de ménage. Rappelle-toi bien seulement que vous vous repentirez un jour de la chose ; je ne te dis que ça !"
Ayant ainsi parlé, le matelot se coupa une nouvelle
15 tranche de lard, et se remit à manger.
Martin, frappé de ces paroles, eut un soupçon. " L'oncle Bruno n'aurait point cet air d'assurance," pensa-t-il, " s'il ne possédait, comme il le prétend, qu'un singe et un perroquet ! Nous avons été dupes
20 d'une ruse ; il a voulu nous éprouver, et l'espèce de menace qu'il vient de me faire l'a trahi ; vite, tâchons de réparer notre sottise et de le ramener à nous !"
Il courut aussitôt à sa mère et à sa sœur pour leur faire part de sa découverte. Toutes deux se hâtèrent
25 de rentrer : les visages qui étaient partis renfrognés revenaient épanouis et souriants. La veuve s'excusa de ce que les nécessités du ménage l'eussent forcée à quitter le cher beau-frère, et s'étonna de ne pas voir la table mieux servie.
30 '^ Eh bien ! où est donc le gâteau ?" s'écria-t-elle ; ^' où sont les fouasses et la crème que j'avais mises
l'oncle d'amérique. 07
à part pour Bruno ? Julienne, à quoi pensez-vous, ma clière ? Et vous, Clémence, voyez s'il ne reste pas des noisettes dans le petit buffet ; ça aiguise les dents et ça aide à boire le plot.'" 5 La jeune fille obéit, et, quand tout fut sur la table, elle vint s'asseoir souriante vis-à-vis du matelot. Celui-ci la regarda avec complaisance.
"Eh. bien ! à la bonne heure !" dit-il ; " voilà une figure de vraie parente ; je retrouve la fille de mon 10 pauvre Georges !"
Et, lui passant la main sous le menton :
" Du reste, c'est pas d'aujourd'hui que je te connais, petiote," ajouta-t-il ; "■ il y a longtemps qu'on me parle de toi." 15 " Qui cela?" demanda la jeune fille étonnée.
Avant que le matelot eût répondu, une voix haute et brève fit entendre le nom de Clémence ! Celle-ci se retourna stupéfaite et ne vit personne.
"Ah ! ail ! tu ne sais pas qui t'appelle !" dit le 20 matelot en riant.
" Clémence ! Clémence !" redit la même voix.
" C'est le perroquet !" s'écria Martin.
"Le perroquet!" répéta la jeune fille; "et qui donc lui a appris mon nom ?" 25 " Quelqu'un qui ne l'a pas oublié," répliqua Bruno en clignant de l'œil.
" Vous, mon oncle ?"
"Non, fillette, mais un jeune matelot né natif d'Omonville." 30 '^ Marc 1"
" Je crois bien que c'est son nom !"
98 l'oXCLE D'AMÉRIQUE.
*' Vous l'avez donc \n, mon oncle ?"
" Un peu, par la raison que je suis revenu sur le navire où il était embarqué/'
"Il est de retour?" 5 "Avec une part de voyage qui lui permettra, ditil, de se mettre en ménage sans avoir besoin de ses parents jionv lui pendre la crémaillère."
" Et il vous a parlé. . ."
" De toi/' dit le marin, qui acheva la pensée de sa 10 nièce, " assez souvent pour que Jako ait retenu le nom, comme tu vois."
Clémence devint rouge de plaisir, et la veuve ellemême ne put retenir un geste de satisfaction. Le mariage projeté entre sa fille et Marc lui avait toujours 15 souri, et elle s'était sérieusement affligée des obstacles apportés, dans ces derniers temps, par la famille du jeune liomme. Bruno lui apprit que celui-ci n'avait été retenu à Dieppe que par les formalités nécessaires il son débarquement, et qu'il arriverait probablement 20 le lendemain, jdIus amoureux que jamais.
Cette nouvelle réjouit tout le monde, mais particulièrement Clémence, qui embrassa son oncle avec un véritable transport de reconnaissance. Bruno la retint un instant, la tête sur son épaule. 25 ^' Allons, nous voilà bons amis à la vie, à la mort, jDas vrai ?" dit-il en riant ; •'•' aussi, pour que tu ne t'ennuies pas trop à attendre le matelot, je te donne mon perroquet ; ça te parlera de lui."
Clémence embrassa de nouveau son oncle avec 30 mille remercîments, et tendit les mains à l'oiseau, dont elle n'avait plus peur; il s'élauca sur son bras en criant : " Bonjour, Clémence !"
l'ONX'LE d' AMÉRIQUE. 09
Tout le monde éclata de rire^ et la jeune fille ravie l'emporta en le baisant.
" Vous venez de faire une heureuse, frère Bruno/' dit la veuve, qui la suivit des yeux.
5 " Je voudrais bien que ce ne fût pas la seule,^^ répondit le marin, en redevenant sérieux; '' vous aussi, belle-sœur, j'aurais quelque cliose à vous offrir; mais j'ai peur de vous remuer un triste souvenir dans le cœur/'
10 " Il s'agit de mon fils Didier !" s'écria la vieille femme, avec cette lucide promptitude des mères.
'' Vous l'avez dit," reprit Bruno. ''^ Quand il a fait naufrage, là-bas, nous étions malheureusement séparés. ... Si le bon Dieu nous eût mis sur le
15 même navire, qui sait? je nage à rendre des points aux marsouins, moi ; j'aurais peut-être pu lui donner un coup d'épaule, comme à l'affaire de Tréport."
" En effet, vous lui aviez une fois sauvé la vie !"
20 s'écria la veuve, subitement rappelée à un lointain souvenir; "je n'aurais jamais dû l'oublier, beau-frère." Elle avait tendu une main au matelot ; celui-ci la serra dans les siennes.
^^Bah! c'est rien," dit-il avec bonhomie, "un simple
25 service de voisinage; mais dans l'Inde il n'y avait pas moyen: quand notre navire est arrivé, celui de Didier était à la côte depuis quinze jours. Tout ce que j'ai pu faire, ça était de savoir où on l'avait enterré, et d'y planter une croix de bambou."
30 "Vous avez fait cela !" s'écria la mère baignée de larmes ; " oh ! merci, Bruno ; merci, frère !"
100 l'oncle d' AMÉRIQUE.
" C'est pas tout," reprit le matelot,, qui s'attendrissait malgré lui : ''j'ai su que des gueux de Lascars avaient vendu les nippes des noyés; si bien qu'à force de chercher j'ai retrouvé la montre du neveu, je l'ai 5 rachetée avec tout ce que j'avais vaillant, et je vous la rapporte, belle-sœur ; la voilà."
En parlant ainsi, il montrait à la vieille femme une grosse montre d'argent suspendue à un bout de filin goudronné. La veuve la saisit en poussant un cri, et 10 la baisa à plusieurs reprises. Toutes les femmes pleuraient; Martin lui-même paraissait très-ëmu ; quant à Bruno, il toussait et essayait de boire pour combattre son attendrissement.
Lorsque la veuve Mauvaire put retrouver la parole, 15 elle serra dans ses bras le digne matelot et le remercia avec chaleur. Toute sa mauvaise humeur avait disparu ; elle ne pensait plus aux idées qui l'avaient préoccupée jusqu'alors ; elle était tout entière à la reconnaissance du don précieux qui lui rappelait un 20 fils si cruellement disparu.
La conversation avec Bruno devint plus libre et plus amicale. Ses explications ne permirent bientôt plus de se tromper sur sa véritable position : l'oncle d'Amérique revenait bien aussi pauvre qu'il était 25 parti. En déclarant à son neveu que lui et les siens se repentiraient de leur froideur, il n'avait pensé qu'aux regrets qu'ils devaient éprouver, tôt ou tard, d'avoir méconnu un bon parent ; tout le reste était une induction de Martin.
30 Bien que cette découverte détruisit définitivement les espérances de la mère et de la fille, elle ne changea
L^OXCLE D'A:\rÉEIQUE. 101
rien à leurs manières. Toutes deux, gagnées de cœur à l'oncle Bruno^ lui conservèrent j)ar choix la bienveillance qu'elles lui avaient d^abord témoignée par intérêt, et ^entourèrent, à Tenvi, des prévenances les 5 plus affectueuses.
Le matelot, pour lequel on avait épuisé toutes les
réserves de l'humble ménage, venait enfin de quitter
la table, lorsque Martin, sorti depuis un instant,
rentra tout à coup, en demandant à Bruno s'il voulait
10 vendre son singe.
" Rochambeau V répondit le marin, " non pas, fistot ; je Fai élevé, il m'obéit ; c'est mon serviteur et mon compagnon ; je ne le donnerais pas pour dix fois ce qu'il vaut. Mais qui donc veut l'acheter ?" 15 " C'est M. le comte," dit le jeune homme ; " il vient de passer, il a vu l'animal, et en a été si content qu'il m'a prié de faire moi-même le prix, et de le lui amener."
" Eh bien ! ta lui diras qu'on le garde," répondit 20 Bruno en bourrant sa pipe.
Martin fit un geste de contrariété.
" C'est jouer de malheur !" dit-il ; " M. le comte s'était justement rappelé ses promesses; il m'avait dit de lui faire avoir le singe, et qu'il prendrait avec moi 25 ses arrangements pour cette place de receveur."
"Ah ! ton sort était fait !" s'écria la veuve avec un accent affligé.
Bruno se fit expliquer l'affaire.
" Ainsi,''' dit-il, après un moment de réflexion, 30 '" tu espérais, en procurant Rochambeau au comte^ obtenir l'emploi que tu désires ?"
102 l'oncle d' AMÉRIQUE.
" J'en étais sûr/' répliqua Martin.
'^ Eli bien !" s'écria brusquement le marin, ^^ je ne vend pas l'animal, mais je te le donne ! Offre-le à ton seigneur, et il faudra bien qu'il reconnaisse ta 5 politesse."
Ce fut un concert général de remercîments auxquels le marin ne put couper court qu'en envoyant son neveu au château avec E,ocliambeau. Martin fut très-bien reçu par le comte, qui causa quelque temps 10 avec lui, s'assura qu'il pouvait remplir l'emploi demandé, et le lui accorda.
On comprend la joie de la famille lorsqu'il revint
avec cette nouvelle. La veuve, voulant expier ses
torts, avoua alors au marin les espérances intéres-
15 sées qu'avait fait naître son retour. Bruno éclata
de rire.
'^ Par mon baptême," s'écria-t-il, "je vous ai joué un bon tour ! Vous espériez des millions, et je ne vous ai apporté que deux bêtes inutiles." 20 " Vous vous trompez, mon oncle," dit doucement Clémence : "' vous nous avez apporté trois trésors sans prix : car, gi-âce à vous, ma mère a maintenant un souvenir, mon frère du travail, et moi... moi, j'ai l'espérance !"