LE GARDIEN DU VIEUX PHARE
La côte qui s'étend de l'embouchure de la Loire à celle de la Gironde a pour avant-garde une ligne de petites îles qui commence à Noirmoutiers, se termine à Oléron^ et que semblent relier entre elles des mil- 5 liers de brisants. Ces sommets inégaux d'une chaîne de montagnes submergées multiplient d'autant plus les dangers de la navigation côtière^ que les courants y portent les navires^ et que dans les nuits d'orage le plus habile pilote ne peut reconnaître les écueils qu'au
10 moment où. il n'est plus temps de les éviter. De là l'érection de phares qui éclairent la course des caboteurs en leur révélant de loin le danger.
A l'époque, déjà un peu éloignée^ qui nous a fourni les éléments de cette histoire, la plus ancienne des
15 tours à feux indicateurs situées entre la Loire et la Gironde, connue sous le nom de vieux jp^iare, était confié à un seul gardien. Simon Lavau vivait là depuis neuf années, sans autre compagnie que les flots qui passaient en murmurant au pied de son îlot et les
20 oiseaux de mer qui voletaient alentour en poussant leurs cris aigus. La petite chambre ronde qui lui avait été ménagée vers le sommet de la tour, au-dessous même de l'appareil à réflecteur, n'était guère plus
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spacieuse que la cabane du moindre navire côtier ; ' mais, si étroite qu'elle fût^ elle lui suffisait. Simon avait là son cadre, son coffre de matelot, une table de sapin, quelques planches pour poser ses utensiles de 5 ménage, un portrait de Jean Bart, et un crucifix. Chaque samedi, une barque sortait du petit port situé presque en face et distant d'environ trois lieues marines, pour lui apporter les provisions de la semaine. S'il avait besoin, dans l'intervalle, de quelque 10 secours pressant, un pavillon hissé au sommet de la tour avertissait le patron, qui devait mettre aussitôt à la voile pour le vieux phare.
Un jour cependant le patron arriva de lui-même et sans être averti, amenant à Simon Lavau un remis plaçant temporaire. Il venait avertir le vieux gardien que sa sœur mourante le réclamait.
La barque cingla aussitôt vers le port, qui se dessinait au loin dans la bi'ume du soir. A l'arrière, près du patron qui tenait la barre, était assis le gardien du 20 vieux phare. Lavau pouvait avoir au plus soixante ans ; mais son front chauve, ses joues hâves et sa bouche édentée accusaient les longues fatigues de la mer. Rien n'eût frappé dans son costume de simple matelot, s'il n'eût porté, sur sa veste de drap bleu, 25 un ruban déteint auquel pendait une croix d'honneur noircie par le temps. Simon la devait à un acte héroïque dans lequel se révélait tout son caractère. Resté seul à bord d'une canonnière que deux bricks anglais avaient forcée à faire côte, il s'était enveloppé 30 du pavillon tricolore et avait sombré à son poste sans vouloir ni fuir ni se rendre. Une vague le rejeta au
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rivage, enseveli dans son glorieux linceul, et un hasard providentiel amena des paysans qui le rappelèrent à la vie. L'aventure fut heureusement connue, Phistoire répétée, et elle lui valut cette décoration 5 qu'il portait comme un témoignage de son culte pour le devoir.
C'était par là surtout, par là seulement, que Simon pouvait être offert en exemple. De courte intelligence et sans force contre les tentations de la cambuse, il
10 n'avait mérité l'attention de ses chefs que par sa stoïque obstination dans l'exécution de l'ordre accepté. Yrai fils de Sparte, il était toujours prêt, comme les trois cents, à mourir aux Thermopyles pour obéir aux saintes lois. Tantôt héroïque, tantôt
15 bouffon, ce fanatisme du devoir s'exprimait du reste sans mesure. Mettant son honneur à l'accomplissement de sa tâche, quelle qu'elle fût, Simon pouvait devenir également, selon l'occurrence, un Yatel ou un Léonidas.
20 Les bras croisés sur sa poitrine et un de ses pieds appuyé au premier banc de la chaloupe, il écoutait les détails que lui donnait le patron, Jacques Merlet, sur la maladie de sa sœur Madeleine. Ses seules réponses étaient des interjections inarticulées dont il
25 entrecoupait, de loin en loin, le discours de son interlocuteur. Tout au plus allait-il jusqu'au monosyllabe, lorsque ce dernier lui addressait une question directe. Primitivement peu causeur, il s'était tellement habitué au silence dans l'isolement auquel la
;30 garde du vieux phare le condamnait, qu'il semblait écouter le son de sa propre voix avec une sorte de
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surprise. Aussi ne retrouvait-il plus qu'avec effort les mots nécessaires pour traduire sa pensée ; il les cherchait en hésitant, comme s'il eût eu à s'exprimer dans une langue étrangère. Le patron Merlet, tout 5 au contraire, amplifiait ses explications et arrondissait ses phrases avec une visible complaisance. Il y avait chez cet homme une rhétorique native qui lui fournissait à profusion les comparaisons^ les citations et les sentences. C'était de plus une de ces
10 médiocrités universelles qui arrivent à exercer tous les métiers sans en savoir jamais aucun. Tour à tour charpentier, forgeron, marin et jurisconsulte, Jacques médicamentait encore, sous le nom équivoque d'e<rpert, les bestiaux et les hommes. Aussi jouissait-il
15 dans le canton d'un certain crédit ; les gens de la côte le saluaient en touchant leurs chapeaux et ne l'appelaient que monsieur Merlet.
Après s'être expliqué en médecin sur la maladie de Madeleine^ qu'il appela le viial cV agonie, et avoir
20 ajouté en philosophe et sous forme de consolation
que nous étions tous mortels, " comme la fleur des
champs," Merlet se fit avocat pour indiquer à Simon
les formalités à remplir après la mort de sa sœur.
" D'abord il ne faut pas oubher qu'il y a une
25 mineure/' fit-il observer avec une certaine emphase, " et la loi est, comme on dit, le père des mineures ; elle veille elle-même à la conservation de leurs biens. Vous me direz peut-être: '^Mais j'en connais qui n'en ont pas.' Il n'importe. Le riche et le pauvre
30 ont les mêmes droits; nous sommes tous eu ëgahté devant la loi."
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Lavau murmura im hiivi approbatif.
"Donc/^ reprit Jacques, qui affectionnait cette
forme d^argumentation péremptoire, "la dite loi
veille aussi bien à l'héritage de ceux qui n'en ont
5 pas qu'à l'héritage des richards : il n'y a plus de
privilèges depuis la révolution."
Le gardien renouvela son assentiment.
'^C^est pas que l'inventaire de Madeleine demande grand papier/' ajouta le patron de la barque ; '' la 10 malheureuse n'avait guère que ce qu'on lui donnait; elle aura vécu comme les oiseaux du ciel, de sa part de votre paye, mon pauvre homme, car rien ne vous a coûté pour elle ni ^aour ses enfants." " Une sœur !" murmura Simon.
15 '' Oui, oui ; on se doit à son sang, c'est reconnu !" reprit Jacques ; " sans cela, qu'est-ce qui distinguerait les hommes des animaux ? Mais pas moins, maître Simon, vous avez eu une rude tâche, d'abord du temps de votre beau-frère, qui a vécu comme un 20 païen, sans souci de sa femme ni des petits, et plus tard, quand il a fallu soutenir la veuve, qui a toujours été dolente et chétive. . . Encore si la mer n'avait pas emporté le gars Donatien."
" Malheur ! malheur !" répéta Lavau, arraché à 25 son mutisme par ce souvenir.
" Que voulez-vous ? la terre est une vallée de
larmes," répliqua le patron, qui, à l'occasion, prenait
aussi le ton évangélique. " Et penser qu'on n'a
jamais pu savoir au juste ce qui avait fait sombrer le
30 canot !"
" Les roches !" murmura Simon.
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" On croit ra parce qu'on a trouvé la barque défoncée/' reprit Merlet ; " mais la raer était ce jour-là aussi douce qu'une jeune fille à qui on fait la cour ; Dona avait quinze ans^ il manœuvrait son bateau 5 comme un matelot fini, et la nuit n'était pas si noire. Pour que le malheur soit arrivé, voyez-vous, faut qu'il y ait eu quelque aventure ! Mais le moyen de savoir ? Donatien n'avait avec lui que sa petite sœur, qui dormait. Aussi n'a-t-elle pu rien dire, sinon
10 qu'elle avait été réveillée par une secousse et qu'elle s'était sentie dans la mer. Le canot avait déjà sombré."
Simon poussa un soupir.
" Et voyez la cliance 1" continua Jacques ; '''^pour-
15 quoi la lyâlotte, qui n'avait pas plus de sept ans, s'estelle -sauvée sur une planche pendant que le vaillant gars se noyait comme un chien ? Cela n'est-il pas une nouvelle preuve que chacun a son étoile de naissance ?"
20 C'était aussi l'opinion de Lavau. Fataliste comme tous ceux qui ne se sont point élevés jusqu'à reconnaître des lois suprêmes dont les événements particuliers sont les conséquences, il acceptait sans effort la double contradiction d'une destinée inévi-
25 table et d'un Dieu susceptible d'être fléchi. Aussi ne réelama-t-il point, même par un murmure, contre la maxime de son interlocuteur. Celui-ci continua en conséquence ses réflexions et ses conseils en les entremêlant des mêmes lieux communs, espèces de
30 fleurs fanées qui vont à tous les discours, comme les couronnes de théâtre vont à tous les fronts. Il parla