LE GAEDIEX DIT VIEUX PHARE
Elle regarda autour d'elle^ fouilla convulsivement dans son sein^ en retira un petit sacliet de toile rousse.
"Tenez^ mon Simon/^ ajouta-t-elle plus bas^ '""il
5 y a là sept écus en argent blanc épargnés par demisous sur le cri de ma faim et la sueur de mon corps ; je veux qu'on les emploie à faire dire tous les ans une messe d'allégeance en l'intention de Dona, et à mettre sur sa fosse, à la place de la croix de bois,
10 une pierre taillée où sera son nom."
" On la mettra/^ murmura Georgi, qui prêtait une attention extraordinaire aux j^aroles de la mourante, et dont l'œil avait, depuis quelques instants, une lucidité étrange.
15 Ces mots ramenèrent l'attention de Madeleine sur la loâlottc.
" N'est-ce pas que tu le veux bien, pauvre innocente ?" contiuua-t-elle. " Il y en a qui diront que mieux vaudrait te laisser les sept écus ; mais tu as des
20 parents qui ne t'abandonneront pas. On voit les peines des vivants et on les aide, tandis qu'on oublie les souffrances des morts quand ils sont cacbés sous l'herbe du cimetière."
''^Je n'oublierai pas Dona !" s'écria Georgi areo
25 une énergie sombre.
"■ L'entendez-vous, mon Lavau ?" reprit la mère, dont le visage s'éclaira. " Pour dire la vérité, Dona et elle s'aimaient d'un grand coeur et ne se pouvaient quitter. Tant que le frère a été sur terre, celle-ci
30 ressemblait aux autres enfants du pays ; mais ou dirait qu'en partant, l'autre a emporté son espi-it
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clans la fosse. Ah ! si Dona vivait encore, tout me paraîtrait bon, même de mourir!"
Une petite larme, la dernière qui dût sortir de ces yeux près de s'éteindre, glissa lentement sur la joue 5 livide. Le gardien du vieux phare parut violemment ému, et sa langue se délia.
"Ne pensez point au passé, Madeleine," dit-il, '''et reprenez courage. Tout ce que vous me demandez sera fait : je le jure par ma croix ! Un liomme ne
10 peut rien dire de plus."
"^ Aussi me voilà tranquille, mon Simon," reprit la mourante ; " à cette heure, la grande angoisse peut venir."
Elle se laissa retomber sur l'oreiller de cendre, et
15 les sifflements du râle ne tardèrent pas à se faire entendre de nouveau. L'agonisante parla encore quelque temps de Dona et de sa fille ; elle répéta en mots entrecoupés les recommendations déjà faites, mais insensiblement la voix devint plus confuse ; bientôt ce
20 ne fut plus qu'un murmure inarticulé. Les voisines s'étaient approchées et entouraient le lit à genoux ; la ixdotte, accroupie à l'autre bout de la cabane gardait le silence, mais une contraction convulsive agitait ses lèvres, et des gouttes de sueur perlaient
25 son front. L'agonie se prolongea une partie de la nuit. Enfin, vers le matin, Madeleine sembla se réveiller j elle appela Dona, puis Georgi, étendit les mains comme si elle eût voulu se rattacher à quelque chose, poussa un long gémissement et expira.
30 Au mouvement qui se fit autour du lit, la imlotte s'était redressée ; elle s'élança vers la morte, regarda
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un instant^ puis recula avec un grand cri. Une des voisines lui imposa brusquement silence et la força à s'agenouiller. La vieille femme venait de commencer la prière des morts. Georgi demeura muette sans 5 avoir l'air de comprendre ce qui se faisait ; mais, lorsque l'oraison fut achevée et qu'elle vit les voisines se signer, elle se releva d'un bond, tourna plusieurs fois autour du lit de la morte avec des éclats de rire convulsifs, puis, entonnant d'une voix perçante le chant 10 funèbre qui lui revenait à la mémoire dans toutes ses émotions, elle s'élança hors de la cabane, et disparut au milieu de la nuit.
Le surlendemain, Lavau, Merlet et quelques autres voisins se trouvaient réunis dans la cabane de la
15 défunte, tandis que le juge de paix achevait le court inventaire de la succession. Ils avaient été convoqués en conseil de famille pour décider ce que l'on ferait de Georgi et pour lui nommer un tuteur.
Ce dernier titre appartenait naturellement au gar-
20 dien du vieux phare, qui était le seul parent de la jJcUotte ; mais il était plus difficile de prendre un parti sur l'autre question. Chacun proposa en vain son expédient : les uns parlèrent de placer Geonji dans une ferme de la paroisse oii on lui donnerait sa uourri-
25 ture, deux chemises de toile à Pâques et une paire de sabots à Noël ; d'autres engagèrent Lavau à l'envoyer pétrir la glaise aux piperies, où elle pourrait gagner
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jusqu'à six sous par jour ; quelques-uns rappelèrent enfin que la nouvelle fabrique occupait les filles de son âge ; mais à chacune de ces propositions, Merlet opposa la paresse obstinée de l'orpheline et son inapti-
5 tude pour tout apprentissage.
" Faut pas s'illusionner le raisonnement/' dit-il eu prenant une attitude oratoire ; ""' pour la capacité et pour l'éducation, la créature ressemble plus à un corbeau de mer qu'à une chrétienne. Hormi boire et
10 manger, elle n'a jamais pu apprendre à rien faire de ses dix doigts. Or j'ai souvent remarqué que l'oisiveté était la mère de tous les vices, et il est à présupposer que, si l'innocente est laissée à elle-même, tôt ou tard il en résultera la perdition de son âme et
15 de son corps."
Les voisins firent un signe d'assentiment accompagné de murmures approbateurs.
" Je sais bien," continua Merlet, qui donna plus d'autorité à sa voix et qui élargit son geste comme
20 tous les orateurs applaudis, '' que certains pourront dire : ' Puisqu'il y a danger de la laisser libre, il faut l'enfermer ;' mais moi j'opine autrement. L'expérience m'a fait reconnaître que le seul moyen de ne pas tomber dans les extrêmes était de prendre un juste
25 milieu, et pour lors je dis que le vrai moyen d'ai-ranger tout le monde est de faire recevoir la pâlotte à l'hospice du chef-heu."
Il y eut un mouvement général d'approbation; Lavau seul, qui avait jusqu'alors gardé le silence,
30 releva la tête en se récriant. Pour lui comme pour toute la portion du peuple de nos provinces, qui a
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conservé le sentiment de solidarité dans la famille, cette idée d'hospice entraînait une sorte de flétrissure ; aussi la rougeur lui monta aux joues, et il jeta à Merlet un regard mécontent.
5 '' Qui est-ce qui a dit que j'abandonnais Georgi V demanda-t-il brusquement.
''Personne/^ répondit Merlet avec importance, '' mais j'aime à croire que vous ne voulez point, par fausse gloire, la garder à votre charge." 10 " Pourquoi cela ?"
" Pourquoi ? mais probablement, mon cher, parce que les hospices sont faits pour les pauvres et les orphelins.''
" Les hospices sont faits pour les vagabonds et les 15 bâtards," s'écria le vieux marin. " Georgi n'a pas besoin du pain d'aumône ; elle a quelqu'un qui prendra soin d'elle."
" Je comprends les scrupules de maître Lavau," dit le juge de paix, qui venait de s'approcher, '' et 20 sa délicatesse l'honore ; mais a-t-il bien réfléchi à la responsabilité qu'il veut prendre ?"
" Oui," répondit Simon.
^^ Et à qui compte-t-il confier la garde de sa nièce ?"
"Yoilà," reprit le vieux gardien du phare en
25 hachant sa phrase comme un homme qui trouve diflî-
cilement ses mots; "j'ai parlé à quelqu'un... ce
matin... pas vrai, Robert ?,.. Dis-leur que Marguerite
prendra Georgi."
'^Minute!" interrompit le vieux pC'cheur dont il 30 venait d'invoquer le témoignage ; " la femme a promis trop vite, maître Simon."
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" Elle ne veut donc plus ?" demanda le marin.
" Je ne dis pas ça/' reprit Eobert ; " mais la pâlotte n'est pas de garde facile^ savez-vous ! quand on répondra d'elle, il faudra y veiller ; ça veut du temps, 5 et le temps, c'est de rargent/^
" T'ai-je proposé de la prendre pour rien ?" interrompit Lavau. " Le prix est convenu."
"Je sais, je sais/' dit le pêclieui-, qui roulait son
bonnet avec un peu d^ embarras; " mais tout de même
10 je voudrais demander quelque cliose à monsieur le
juge-"
" Voyons," dit ce dernier.
"Ija. pâlotte/' continua le pêcheur, ^''n^a aucun droit contre maître Simon, la loi ne 1^ oblige pas à nourrir sa 15 nièce, et ceux qui l'auront gardée dans leur logis ne pourront rien réclamer que de sa bonne volonté."
" As-tu des raisons d'en douter ?" demanda le marin.
" Je ne dis pas ça," reprit Robert; ''''mais monsieur 20 le juge sait bien que la volonté, ça change. Des fois on s'ennuie de donner, des fois on manque de monnaie, des fois on meurt, et pour lors, bonsoir ! qui n'a point de droits n'a point de recours, si bien que \sb pâlotte demeurerait à notre cliai'ge." 25 " Pourquoi cela ? ne pourriez-vous faire dans ce cas ce que maître Simon refuse de faire maintenant ?"
''Envoyer la fille à l'hospice !" interrompit le pêcheur ; " cela ne se pourrait plus. Quand une pauvre créature a dormi sous votre toit, qu'on s'est habitué a 30 veiller sur elle, à lui rire, à la corriger comme sa propre fille, on ne peut pas s'en défaire ainsi à comman-
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dément. Ce n'est pas le tout de dire : '' Je ne lui dois rien !' il y a Paccoutumance^ voyez-vous ! Puis ces enfants^ peu à peu cela s'agrafe à votre cœur. On se résigne plutôt à la misère, et quand il ne reste plus 5 qu'une boucliée de pain, on en fait deux morceaux ! Mais c'est dur, jDas moins, de souffi-ir pour le sang d'un autre, et c'est la raison j^ourquoi j'ai peur de trop m'engager."
" Alors, explique-toi, que veux-tu ?" demanda 10 Lavau.
Robert parut d'abord hésiter, puis se décida.
"Eh bien!" dit-il, "je voudrais, avant de prendre Georgi à ma charge, être un peu garanti pour l'avenir." 15 " Comment ?"
"Par exemple... au moyen d'une avance."
Le gardien du vieux phare fouilla dans la poche
de sa veste, et en tira deux pièces de cinq francs
qu'il jeta sur la table.
20 " Voici la fin de mon argent du mois," dit-il ;
" prends pour la fille : le reste a servi pour la mère."
Robert secoua la tête.
" Quand je le prendrais, maître Simon serait plus pauvre, et je ne me trouverais guère plus riche," 25 répliqua-t-il.
" Ainsi tu refuses ?" s'écria le marin.
" Bien malgré moi."
" Alors tu doutes de ma parole ?"
" Non, mais je voudrais avoir une caution." 30 " Et où diable veux -tu qu'il la trouve (" s'écria Merlet en haussant les épaules.
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" OÙ ?" répéta Simou ! " parclieu ! ici ; elle esttrouvée^ la voilà !^'
Et, arrachant de sa veste la croix qu'il présenta à Eobert :
5 " Garde-moi ça/^ dit-il ; " et si jamais j'oublie de te payer la pension de Georgi, viens me la montrer ; si je te renvoie^ va la vendre ! C'est mon honneur que je te donne en gage^ cela te suffit-il ?"
" Cela me suffit^ maitre Simon,'' répondit le 10 pêcheur ému.
" Alors tout est dit : ramasse ta caution et emmène la fille."
Mais celle-ci n'était déjà plus dans 1^ cabane. Arrivée pendant l'inventaire, elle avait tout observé avec 15 une curiosité étonnée jusqu'au moment où l'on avait ouvert un petit coffret renfermant les humbles archives de la morte. Là se trouvaient, parmi les actes qui constataient son mariage et la naissance de ses enfants, une bague de cuivre et une petite médaille de 20 plomb recueillies sur le cadavre de Donatien lorsque le flot l'avait rapporté au rivage. Conservées par Madeleine comme un cruel et cher souvenir, elles avaient été reconnues par Georgi, qui fut saisie, à leur vue, d'un invincible désir de les posséder. Elle 25 attendit en conséquence, accroupie dans un coin de la cabane, que l'attention se fût portée ailleurs ; puis, rampant avec une adresse de sauvage jusqu'à l'armoir entr'ouverte, elle glissa la main dans le coffret, saisit les deux souvenirs convoités, et gagna 30 la porte sans être aperçue.
Elle traversa en courant plusieurs ruelles, les mains
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serrées sur le petit cliâle de cotonnade qui cacliait son innocent larcin, tourna la jetée, et arriva à la grève jusqu'à l'une des grandes roches qui bordaient le rivage.
5 Grâce au déplacement des eaux, cette masse jaunâtre, autrefois crénelée par la vague, se dressait maintenant à une portée de mousquet des plus hautes marées. Les algues marines qui la tapissaient naguère étaient remplacées par de pâles traînées de
10 lichens et de mousses fauves. Un enfoncement creusé dans la face qui regardait la mer avait été adopté pour foyer par les caboteurs, ce qui lui avait fait donner le nom de Hoc hrûJé. Quelques équipages y établissaient leur cuisine pour économiser les frais de
15 chaudière dans les cabarets du port, et tous y faisaient foudre le brai destiné à recouvrir les coutures du navire fatigué par la mer.
Dans ce moment même, maître Bardanou et deux de ses matelots, Loustot et Bragantal, s'y trouvaient
20 réunis autour d'un feu près de s^éteindre et devant une marmite de fer d'où s'exhalait l'odeur du goudron. La hisqvÂne échouée à une centaine de j)as, montrait ses flancs diaprés de lignes brillantes qui indiquaient un calfatage récent. Les trois Proven-
25 eaux venaient d'achever la bouillabaisse qui leur avait servi de souper ; le capitaine de la Victorieuse fumait, tandis que les deux autres marins, assis sur le sable fin de la grève, s'étaient remis à préparer du filin.
30 Georgi, qui arrivait à la Grande-Roche par le côté opposéj ne les aperçut pas. Elle se glissa entre deux
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espèces de contreforts^ s'aida des aspérités de la pierre, pour atteindre plus haut, et disparut parmi les crêtes déchiquetées qui couronnaient la masse granitique.
5 Au centre même s'ouvrait une large fissure, par laquelle la jeune fille se laissa glisser jusqu'à une petite grotte intérieure, autrefois creusée par les flots, et découverte par Donatien en cherchant des nids de goélands. Dans ses différentes fuites de chez sa mère,
10 c'était là que ]a j^àlotte avait trouvé une retraite, et elle y revenait encore souvent rêver, dormir ou penser à son frère mort, car Madeleine n'avait rien exagéré en parlant de la préférence de Georgi pour Donatien. C'avait été le joremier ou plutôt le seul attachement
15 de sa vie. Tout ce cju'il y avait chez elle d'ardeur, de jugement, de souvenirs, se rattachait plus ou moins directement à son compagnon d'enfance. Hors de là, tout rentrait dans le vague domaine de l'instinct. Cette âme qui semblait être sortie des limbes encore
20 endormie s'était un instant éveillée à la voix de Dona; elle avait quelque temps vu et compris, non par ellemême, mais par lui ; c'était seulement quand il était mort que la nuit s'était faite de nouveau, et que Georgi avait tout perdu, tout sauf je ne sais quelle
25 mystérieuse communication avec la nature. Etrangère aux hommes, la j^jàlotte ne l'était ni aux vents, ni aux flots, ni aux nuées. La voix de la création réveillait en elle mille échos ; elle aimait à l'entendre, elle y mêlait les modulations sans règle de sa propre voix ;
30 on eût dit que, bercée sur le sein de cette grande nourrice commune, elle conversait avec elle, comme