‹ Contes;Chapitre 9 sur 22 · LE GARDIEN DU VIEUX PHARE · texte numérisé non relu

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE

l'enfant avec sa mère, par des balbutiements confus, mais joyeux.

Cette perception instinctive et le souvenir de Donatien formaient, à vrai dire, toute l'âme de Georgi ; 5 mais ce dernier souvenir avait une ténacité vivace contre laquelle le temps ne pouvait rien. Loin de s'être affaibli à la longue, son attachement pour Dona avait paru grandir dans la séparation de la tombe, comme il eût fait dans l'intimité journalière de la vie.

i'") Sans aucune des distractions qui dissipent le cœur, n'ayant qu'un sentiment et qu'une idée, la 2^àlotte avait continué à s'occuper de son frère comme s'il eût été là. Incapable d'aller plus loin que le présent, son esprit n'avait jamais bien saisi ce qu'il y avait d'ab-

15 solu dans ce mot de mort ; pour elle, c'était moins la disparition éternelle que l'absence.

Cette absence pourtant lui était parfois une cuisante douleur*. Quand la conscience de son isolement se réveillait plus nette et plus vive, elle entrait dans

20 de subits désespoirs qui lui faisaient pousser des cris et se rouler sur la terre. Rien alors n'eût pu la consoler : c'était le cliien qui pleure son maître, et ne comprend point la voix qui lui parle ; mais, ses larmes épuisées, elle reprenait toute sa tranquillité.

25 Du reste, aux heures de tristesse comme aux heures de joie, la grotte du rocher était le heu ordinaire où elle aimait à se réfugier. Elle y avait réuni toutes ses pauvres richesses, soigneusement ensevelies sous le sable. C'était une petite croix qu'elle

30 tenait de Madeleine, un chapelet donné par son oncle Simon, une branche de buis bénit par le curé le jour

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' des KameaiiX; et quelques coquillages bizarres recueillis sur la grève aux grandes reverdics.

Elle venait y ajouter la médaille et l'anneau de Dona.

5 Après avoir retrouvé son ti-ésor enfoui, elle l'étala devant elle, et, couchée sur quelques brins de varecli desséchés, elle se mit à examiner chaque objet l'un après l'autre. Cette revue, qui se renouvelait de loin en loin, était habituellement pour l'intelligence de

10 Georcji une occasion de réveil. A l'aspect de ces souvenirs, mille images du passé se soulevaient et tourbillonnaient confusément dans sa mémoii'e. Elle allait alors de l'une à l'autre sans s'arrêter à aucune, et entrevoyait ça et là mille perspectives aussitôt éva-

15 nouies. C'était une sorte de rêve, dont elle se donnait la fête à ses heures de lucidité, et qu'elle s'efforçait de prolonger d'autant plus, qu'au milieu de sa confusion une image surnageait toujours, et repai-aissait sans cesse pour éclipser toutes les autres : celle de Dona-

20 tien ! Dans tous ces retours en arrière, son doux fantôme se redressait souriant comme un souvenir d'affection, de bien-être et de liberté. Tant qu'il avait vécu, en effet, Georgi encore enfant avait été abandonnée au courant de ses fantaisies; c'était seulement

25 après la mort de Donatien que Madeleine avait voulu lui imposer le joug du travail, si bien qu'une coïncidence confondait, dans la mémoire de la pauvre fille, l'image de Dona et celle de ses heureuses années. Il avait été le Saturne de cet âge d'or ! Aussi sa pensée

30 se mêlait-elle inévitablement à toutes les douces réminiscences ; elle flottait sur le passé à la manière

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de ces étoiles par lesquelles tout s'illumine autour de nous d'une charmante lueur.

Il y avait déjà longtemps que la. jiâlotfc se tenait là coucliée sur le sable fin de la grotte et dans le demi- 5 sommeil de la rûverie^, quand des voix, dont l'accent s'ëlevait, lui firent relever la tête. Un jDaroi de médiocre épaisseur séparait sa retraite de l'enfoncement fréquenté par les caboteurs. Georgi approclia son œil d'une fente qui, grâce à l'obscurité de la grotte, per-

10 mettait de voir au dehors sans être vu, et elle reconnut Bardanou avec ses deux matelots.

Le capitaine provençal semblait en proie à la double excitation de l'ivresse et de la colère. C'étaient ses malédictions furieuses qui venaient d'attirer l'atten-

15 tion de Georgi. Quelques jours auparavant, on l'avait chassé de la grande auberge de V Aigle d'or avec ses gens, et le souvenir de cet affront l'exaltait jusqu'à la fureur.

" Que le tonnerre du firmament me fasse poussière,

20 -si je ne me venge pas !" s'écriait-il en frappant du poing la gamelle retournée.

"Cette racaille de Ponantais !" dit Loustot; "ils sont fiers d'avoir eu le dessus, parce qu'ils étaient dix contre trois."

25 Bragantal, qui tordait un filin sur sa cuisse, haussa les épaules.

"Qu'est-ce que je t'ai répété cent fois ?" dit-il d'un ton superbe ; " que tout ce qui n'était pas Provençal devait être attelé en guise de limonier ! Aussi bien,

30 si j'étais roi de France, je mettrais ces lascars du Ponant hors l'humanité ! Vrai ! rangés parmi les brutes, et le bon Dieu en rirait !"

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" Oui, oui," reprit Bardanou ; " mais eu atteudant, il faut que j'en extermine ! C'est un besoin, voyezvous ; cela me court dans les veines, cela me crie dans les entrailles." 5 Le premier matelot le regarda en riant.

''^Aii çà ! capitaine," dit-il; ^'' mais c'est donc une maladie ? Je comprends qu'un Ponantais prenne toujours sur les nerfs ; mais il me paraît que vous avez une préférence pour ceux d'ici." 10 " Cela dat-e de mon premier voyage," répondit Bardanou.

" Ali ! ah ! voyez-vous ! Et pourrait-on savoir la cause, sans vous commander ?"

"La cause 1" répéta le capitaine, '^^la cause, c'est 15 tout La première fois que je suis entré dans leur gueux de port, voilà douze ans, j'ai vu que c'étaient des brigands." "Ah! bail'"

" Chaque fois que je leur parlais, je les voyais 20 ricaner, et, quand je leur demandais pourquoi, ils me répondaient que c'était à cause de mon accent.'^

Les deux matelots se récrièrent.

" Comprenez-vous !" reprit Bardanou en jurant,

25 " les imbéciles me trouvaient de l'accent ! Ils ne

sentaient pas C|ue c'étaient eux qui en avaient ! J'ai

reconnu sur le quart d'heure que j'étais dans un

pays de sauvages."

" Et le capitaine les a traités en conséquence," 30 reprit Bragantal ; " on m'en a montré un l'autre jour qu'ira drôlement arrangé."

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'' Le borgne V demanda Bardanou avec un sourire de satisfaction féroce.

" Non, lin boiteux/'

" Ah ! je sais. Celui-là est d'une autre année/' 5 " Il paraît qu'à chaque voyage, le capitaine laisse de ses marques. Si cela continue^ il fera du pays un hospice d'infirmes.''

^' Eh bieni ils ne l'auront pas volé/' reprit Loustotj " après les désagréments qu'ils ont causés 10 au capitaine."

'' Pour son accent ?"

" Et pour autre chose encore, pour la femme du charpentier. . . ."

Le Provençal, qui allait porterie verre à ses lèvres, 15 tressaillit.

'' Qui est-ce qui t'a ait cela ?" s'écria-t-il en jjfilissant.

" Pardieu 1 c'est l'autre jour qu'on en causait à la grande auberge," reprit le matelot ; " ils ont raconté 20 le rendez-vous donné à la femme et où vous avez trouvé le mari."

Bardanou fit un mouvement.

" Il paraîtrait même que tous les gens du port étaient avertis, et qu'ils se tenaient à la porte pour 25 voir manœuvrer la trique du charpentier."

" Le capitaine a donc été ^ battu ?" demanda Bragantal.

" Et reconduit jusqu'au navire ù coups de pierres par les voisins," acheva Loustot.

30 " Ah ! bien ! je comprends à cette heure qu'il ait besoin de les exterminer," s'écria le matelot. " Ton-

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nerre du ciel 1 en voilà un affront ! et penser que vous n^avez pas pu vous avenger, capitaine !"

" Qui est-ce qui t'a dit ça, lascar V' répliqua Bardanou, les lèvres tremblantes et l'œil enflammé. 5 " Trédames ! je le sais, puisque le charpentier est parti pour Nantes, où il fait fortune."

" Oui j mais le vrai auteur de l'affront était celui qui avait découvert la chose et averti les voisins."

" Qui donc ?" 10 " Un méchant mousse à peine sevré, le fils do la vieille drôlesse qui a été enterrée ce matin."

'' Et celui-là, le capitaine a pu lui donner une leçon ?"

Un éclair de férocité triomphante traversa le 15 visage de Martin Bardanou.

" Celui-là !" répéta-t-il en ricanant, '' savez-vous où il était quelques jours après Taventui-e ?"

'' Où donc ?"

" A cinq brasses sous l'eau !" 20 Les deux matelots redressèrent la tête.

" Et c'est le capitaine ? . . ." s'écrièrent-ils en même temps.

Le Provençal sourit.

'' Non," reprit-il d'un accent ironique ; " accident 25 de mer ! comme on dit sur les livres de loch. Je revenais un soir de la fabrique dans le canot, quand j'aperçois au milieu de la brume une mauvaise barque qui naviguait au plus près, et je reconnais à la barre ce brigand de Donatien. Il dormait, je suppose, car 30 j'arrivais sur lui grand largue sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir. Je pensai en moi-même : ' Pour être si distrait, il faut que le gueux soit occupé de l'histoire

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de la cliarpentière V iSTaturellement cela me monte les nerfs. J^avançais toujoui-sà sa rencontre ; ma foi! comme mon canot était neuf et sa barque pourrie^ je me dis : ' Après tout, la mer est un grand chemin, 5 et on ne se dérange que pour ses amis/ Je serre récoute, et je laisse porter sur le bateau !.. Ce fut l'affaire de rien. An moment de l'abordage, j'entendis tm cri, la voile pencha, puis disparut brusquement ; l'embarcation avait coulé comme un panier." 10 Ici une exclamation étouffée retentit sous le rocher. Bardanou tressaillit et releva la tête ; mais n'apercevant que les deux matelots, il cmt qu'elle était échappé à l'un d'eux.

'' Eh bien ! quoi ? qu'est-ce qui t'étonne, toi ?" dit- 15 il en fixant sur Bragantal des yeux menaçants.

'' Rien, capitaine," répliqua le matelot embarrassé. " Est-ce que je n'étais donc pas dans mon droit, et c'était-il à moi de m'occuper de la barque des autres ?" 30 " Je ne dis pas ça."

" Après tout, qu'est-ce qu'il y a, voyons ? Un chalandoux ponantais de moins '"

" C'est juste," dit Loustot ; "mais tout de même il ne ferait pas bon pour le capitaine, si on savait la 25 chose dans le pays."

" Est-ce que tu comptes la répéter?" demanda Bardanou, qui commençait à sentir ce que sa confidence avait eu d'imprudent. " Par tous les noms du diable ! si je le croyais, tu ne reverrais jamais la Cannebière." 30 '*■ Soyez donc calme ; on sait parler et on sait se taire," dit le matelot, qui voulait évidemment éviter une querelle.

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" Prends-y garde," reprit Martin Bardanou en insistant^ " tu sais que je ne vaux rien/'

" C'est connu, capitaine/'

" Pour lors, ne l'oublie pas ; veille au grain et tiens

5 ta langue à la cape. Si on me taquinait jamais à

propos de ce Donatien, ça serait à arranger entre

nous trois, vu que toi et Bragantal vous êtes les seuls

à savoir l'affaire."

Bardanou se trompait ! Il avait, à son insu, pour 10 troisième confident la paZoife, qui avait tout entendu.

Elle ne comprit pas bien au premier instant. Les perceptions arx'ivaient embrouillées à cet esprit, et le plus souvent y restaient comme enfouies. Il fallut l'intërêt tout particulier qu'elle prenait à Dona pour 15 l'amener à une volonté de réflexion qui pût lui éclaircir la confidence du Provençal. Elle s'efforça de fixer sa pensée ; elle se rappela, elle comprit !

Ce fut pour elle toute une révolution intérieure.

Après la découverte lentement aclievée vint un res-

20 souvenir douloureux de la mort de son frère, puis le

désir de la veno-er. Ce dernier sentiment fit bientôt

oublier les autres; ce fut comme une flamme qui gagnait de proche en proche et finissait par tout envelopper. Le propre de ces natures incomplètes est de

25 n'avoir place que pou? une idée ou une passion, et de s'y donner tout entières. Une fois saisie de cette pensée de vengeance, Georgi ne s'en laissa plus détourner. Elle cbercha longtemps les moyens de la réaliser, combina son plan et en régla les détails avec

30 la minutieuse patience des esprits bornés, puis attendit silencieusement l'heure de l'exécution.

Accroupie dans sa mystérieuse retraite, elle vit les

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rayons du soleil couchant qui glissaient à travers les fentes du rocher se raccourcir et s'éteindre ; elle entendit le son des ti'ompes marines rappeler les vaches errantes des dunes à l'étable ; enfin, quand le coin de 5 ciel qui lui apparaissait par l'ouverture de la grotte se fut pailleté d'innombrables étoiles, elle se leva lentement et descendit avec précaution jusqu'à la grève.

EUe tourna sans bruit le rocher et s'avança vers l'enfoncement oii, deux heures auparavant, l'équipage

10 àelahisquine se trouvait réuni. La place était alors dései'te. Sous l'arcade de granit noircie par la fumée, quelques débris de planches indiquaient l'endroit où le feu avait été allumé. Georgi s'agenouilla devant les cendres amoncelées, les écarta avec soin, retrouva

]o quelques étincelles qui brillèrent dans l'obscurité, rapprocha les esquilles de sapin et, en les attisant doucement de son haleine, ranima le foyer éteint. Elle se retourna enfin du côté de la mer.

On voyait se dessiner dans l'ombre la silhoutte de

20 la hisquine renversée sur le flanc. Elle s'en approcha sans bruit, fit le tour du navire échoué et prêta l'oreille. Aucun bruit ne se faisait entendre à bord. Le chien lui-même, qui d'habitude couchait près de la barre du gouvernail et grondait à la moindre ap-

25 proche, ne s'y trouvait point ce soir-là ; son maître l'avait vraisemblablement appelé ; il dormait près de lui dans la cabine. Eassurée de ce côté, la ixdotte se retourna vers le port.

La jetée était également abandonnée; au loin seule-

30 ment, vers l'extrémité des quais, la grande auberge restait encore éclairée, et le douanier de garde se promenait lentement devant sa hutte de planches.

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Après avoir hésité un instant, Gcorgi retourna au rocher et s^assit devant le foyer, dont la flamme commençait à tremblotter au vent du soir. Les yeux fixés vers le port^ elle vit les fenêtres de Fauberge 5 devenir obscures comme celles des autres maisons, et le douanier^ fatigué de sa pantière, rentrer dans la cabane.

Il y eut alors comme une longue pause pendant laquelle tout resta désert et muet. La indotte eut

10 beau regarder, écouter : elle ne vit d'autre mouvement que celui des vagues qui s'agitaient au loin, elle n'entendit que la rumeur confuse des mille insectes qui poursuivaient, dans le sable des grèves, leur travail mystérieux.

15 Tout à coup onze heures sonnèrent ù l'église. Les vibrations de l'horloge retentirent dans la nuit et s'y éteignirent sans rien réveiller.

Gcorgi parut alors se décider. Elle saisit les deux tisons les mieux enflammés, se redressa lentement et

20 s'avança vers le navire. Livrée à une sorte d'exaltation égarée, elle psalmodiait à demi-voix l'hymne funèbre dont elle avait fait son chant favori, en y entremêlant des mots de souvenir ou de menace. Seule ainsi au milieu de la nuit, glissant sur le sable,

25 les mains armées de flammes et murmurant son air de mort, on l'eût prise pour cette fée de la haine que les Celtes de l'Armorique invoquent encore sur quelques unes de leurs collines dépouillées.

"De ^rofundis clarnavl ad te... Je viens, je viens,

30 je viens !" répétait-elle tout bas ; "fiant aures tiiœ intendentes... Ils ont mis Dona sous l'eau... moi, je

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