‹ Contes en prose et en vers (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · LES FIANCÉS · texte numérisé non relu

LES FIANCÉS

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11 s'en falloit d'une heure au plus que le soleil se couchât , le P' janvier 1685 , et tous les offices étoient finis , quand les portes de Saint- Marc se rouvrirent pour une double solennité , qui appela dans l'église un très-grand concours de peuple. Deux cortèges peu nombreux , mais égaux en magnificence , étoient sortis à la fois

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jusqu'à ce moment, une ame intelligente n'avoit paru animer son regard , et il n*étoit pas possible de douter que ces enfants jouissent de la faculté de voir et de sentir , car ils sourirent en se regardant. On remarqua surtout qu'ils se ressembloient , et ce peuple , à l'imagination ingénieuse et poétique, imagina facilement qu'ils aToient été formés l'un pour l'autre , quand il apprit que la divine providence avoit donné un fils à Morosini et une fille à Trevisano.

14e fils de Morosini fut nommé Giovanni, et la fille de Trevisano, Elisabetta-Maria , du nom de sa vendable aïeule, Elisabetta-Maria Tagliapietra , mère de Bernardo.

Une circonstance que personne n'ignoroit à Venise donnoit un intérêt bizarre à ce rapprochement inopiné. Depuis plusieurs générations, les deux familles de Morosini et de Trevisano étoieot divisées par une haine qui avoit souvent dégénéré en disputes sanglantes. Ces altercations s'étoient calmées , à la vérité , sous Onofrio et sous Bernardo, nobles et généreux seigneurs, dont l'étude des sciences avoit adouci les mœurs ; mais on ne les croyoit qu'as-

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soupies , et on craignoit toujours de les voir renaître à la première occasion avec plus de violence que jamais. Ce jour-là, les témoins ne purent s'empêcher de penser que la Providence elle-même étoit dans l'intention d'y mettre un terme, et qu'elle avoit ménagé cette étrange rencontre a dessein, pour rapprocher, par un lien touchant et sacré, deux de ces grandes races patriciennes dont les dissensiona n'éclatent jamais sans danger dans les répu"» bliques. Ce sentiment étoit si naturel que Morosini et Trevisano le partagèrent sans se l'être communiqué par des paroles, et tombèrent dans les bras l'un de l'autre comme deux frères qui se retrouvent à la suite d'une longue séparation. Après avoir édiangé les plus tendres embrassements, ils se promirent , aux acclamations de la multitude , de marier leurs enfants dans seize ans, si la sympathie qui sembloit s'être manifestée en eux dès le jour de leur naissance continuoit à se fortifier avec Tage, et cet engagement réciproque fut si soudain, qu'il a été impossible de savoir lequel des deux l'àvoit proposé le premier.

Chaque mois, chaque année de la vie de

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Giovanni et d'Ëlisabetta confirma depais les e^^érances des denx nobles sénateurs. Lear amour croissoit en même temps que leur beauté, et Ton ne comprenoit pas qu'il put en être différemment, car nulle autre personne au monde n'étoit digne de les distraire de Finyindble .attrait qui les appeloit à se confondre dans une seule ame. G'étoient en effet deux créatures idéales, deux êtres d'exception, que àeê perfections trop achevées de corps et d'esprit auroient condamnés à une solitude éternelle, si la nature n'avoit pris le soin de les &ire naître au même instant sur le même point de la terre, comme deux fleurs rares sur la même tige, comme deux oiseaux de paradis, au plumage d'or et d'azur, sous le même ombrage et presque dans le même nid. Aussi leur tendresse mutuelle n'inspiroit pas même cette jalousie , dont le principal mobile est dans la ▼anité bumaine. Il aumt fallu, pour aspirer à détourner sur soi l'amour de l'un ou de l'autre, se faire illusion sur sa propre râleur, et il suffisoit de les Toir pour sentir qu'Ëlisabetta étoit seule faite pour Giovanni , que Giovanni seul étoit fait pour Ëlisabetta. Toute préten-

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tion rivale da boDheur de ces deux célestes enfants auroit trahi la démence de l'orgueil; mais le cœur des jeunes gens et des vierges n'osoit battre pour eux; on se coutentoit de les admirer, et les poètes les ciiantoient.

J'ai déjà dit ( et à qui peut-il être besoin de le dire?) que Bernard frevisano avoit imprimé dans son temps un grand mouvement aux .sciences philosophiques; on fait encore cas aujourd'hui de son Cours, de ses Médiiaiions, de ses Prœlections fondamentales, et surtooft da son traité de YImmortalité de l'ame. C'est qu'après avoir approfondi la doctrine de Bémocrite et celle d'Aristote, il s'était plus particulièrement livré , sous les auspices de Jean Garamuel, é?éque de Yigevano, l'esprit le plus imagi natif de tout le siècle, aux divines théories de Platon. Il est malheureusement rare, comme on sait, qu'une pensée active et passionnée qui se plonge dans les mystères du spiritualisme , s'arrête aux notions utiles et consolantes de cette précieuse étude, et Bernardo étoit trop altéré de savoir pour ne pas sonder toutes les sources où l'intelligence avoit puisé avant lui. Ses admirateurs avouent

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qu'il s'égara quelquefois dans les combinaisons numérales de Pythagore , et que les rêveries de Caramuel, son maitre, sur la cabale des lettres, qu'il avoit méprisées dans sa jeunesse, influèrent d'une manière funeste pour sa gloire sur les compo9itions de son âge mûr. Il n'est pas inutile de raconter ce qui détermina cette nouvelle direction de ses travaux.

Bernard Trevisano , si favorisé du ciel dans les heureux développements de son Ëlisabetta, fut tout à coup accablé de ses coups les plus rigoureux dans le reste de sa famille. Une épouse jeune encore, et qui Êiisoit ses délices, loi fut enlevée en peu de jours par une maladie inconnue à la médecine. Un fils de granâe espérance, le seul héritier de son nom et d'une illustration dont Torigine remontoit aux temps les plus anciens de la république, s'éteignit dans ses bras en souriant, comme un ange rappelé à Dieu. Ëlisabetta elle«même ne parti* cipoit presque en rien de la vie matérielle. li la compare quelque part à ces feux brillants et purs qu'on voit souvent errer sur la terre, et qui n'y tiennent point; dont la vue jouit avec ivresse , mais qu'aucune puissance ne I. 19

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peut fixer , et qui s'évaDOuinent au moindre souffle de l*air, sans rien laisser de leur passage. « Hékis ! 8'éoria-t41 im jour , à quoi servent les profondes spéculations de la science ? à quoi aboutissent les découvertes de la philosophie, s'il n'est donné à l'homme ni de prévoir les maux qui le menacent, ni de pouvoir les conjurer? La vie ne seroit-«lle, en effet, qu'un gouffre ténébreux dont nul ne sauroit (M>nnoitre le fond sans l'avoir touché, comme fut pour Aristote l'Ëuripe, et le volcan pour Empédocle ? Tïon , non , reprit-41 avec exal* tatiou, l'être infiniment puissant qui m'a donné l'instinct de la vérité, et qui m'a per* mis d'en rallumer le flambeau sacré au foyer des lumières antiques, ne me refusera pat le prix de tant d'effinrts et de veilles. S'il est trop tard pour sauver deux parts de mon ame que j'ai déjà perdues , je protégerai long'temps mon Uisabetta contre la mort , ou bien je livrerai aux flammes tous mes livres inutiles, en maudissant l'emploi que j'ai fait de mes folles années, car l'ignorance de la brute est mille fois préférable à ua savoir qui ne produit point de fruits. »

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IiiKles9us, il fit défendre à tout le monde l'accès de son palais, et s'enferma dans la sotîtnde , an milieu de ses cabaHstes et de ses pythagoriciens , ayec ses chiffres fatidiques et ses alphabets mystérieux.

Morosini respecta pendant quelques anné«s la tristesse de Bernardo , car il ne pouvoit at* tribuer la résolution ;de ce grand homme qu'an besoin de se nourrir secrètement des souvenirs de son deuil. Cependant, quand le l**" janvier 1701 vint à s'approcher, Morosini, qui avcnt tout disposé pour le mariage de son fils avec Ëlisabetta, n*hésita pas à pénétrer dans la retraite de son ami, et les serviteurs, qui connoissoient les conventions des deux iami|<« les , n'osèrent liû en interdire l'accès ; il entra dans la chambre de Bernardo et s'assit.

— C'est vous, Onofrio, dit le philosophe en se retournant vers lui , que me voulez-vous?

— Peux-tu me le demander ? Je viens te sommer de la parole que tu m'as donnée il y a seiie ans à Saint-Marc, et dont l'accomplisse* ment intéresse aujourd'hui le bonheur de nos enlsEints. Serois-tu capable de l'avoir mise en oubli, et ne m'a-i-on pas trompé en m'assu-

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rant que , loin de t'occuper des préparatifs de I^ir union, tu avoîs eu la déloyauté d'éloigner depuis quelques jours Ëlisabetta ? Dis->moi que cela est faux , je t'en conjure. — Cela est vrai, répondit Bernardo. Ëlisabetta n'est pas à Venise , et je ne suis point déloyal. — Quoi î s'écria Morosini, de misérables haines de £amille, sans excusea comme sans^ motifs, ont prévalu sur les serments les plus saints ! — Tu ne me juges pas assez mal pour me faire Tinjure de le penser, répartit Bernardo en lui tendant la main. -^ Quel est donc le mot fatal de cette énigme où ma raison se perd ? Le dérangement que ton assiduité au travail et ton éloignement systématique dès affaires ont peut-être apporté dans ta fortune te fait-il craindre de ne pouvoir assez dignement doter ton Ëlisabetta ? Détrompe-toi, mon frère, Ëlisabetta est déjà irop richement dotée de sa beauté et de sa vertu. Giovanni n'a pas besoin de tes biens pour lui faire tenir le rang d'une reine ; il est mon unique enfant, et depuis sept ans que mon père est allé rejoindre nos aïeux, les jours et les nuits écoulés ne m'auroient pas suffi à compter les trésors que le vieux doge a conquis

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s<tr le PéIoponè$e et sur les flottes turques de l'Archipel. Mais tu ne roe dis plus rien. — Je m'étonoe de ta £^ité à rae supposer de lâches foihlesses. Ëlisahettâ est encore une des héritières les plus opulentes de tous les états yénitiens; et j'estime assez Giovanni pour lui don* ner ma fille ^ quand elle seroit aussi pauvre qu'elle est riehe. Fais donc trêve à tes conjectures , car tu ne me devinerois pas. Écoute ^ as-ta réfléchi quelquefois sur le mobile inconnu des fatalités humaines ? sais-tu de quoi dépendent nos destinées? — Je le sais; nos destinées dépendent , en premier lieu, de la Providence divine; en second lieu, ellesdé-^ pendent de l'emploi bon ou mauvais que nous liaison» de nos facultés, et surtout de notre raison* — Cela est vrai en principe , mais la Providence a des lois générales dont elle ne s'écarte jamais, parce qu'elle se les est imposées à elle-même ; et la sagesse consiste à ne pas contrarier l'action inévitable de ces lois universelles par une ardeur imprudente de jouir. La plus infaillible de toutes a été reconnue par Pythagore, qui étoit peut-être plus qu'un homme. Les cabalistes se sont traînas à

lis EBS VtAMCis.

tjtons sur sa route, et mon maître, Garamael, y a fait quelques pas après eux. Ce qu'ils dierchoient , je Fai trouvé. Le sori de toute la vie est caché aux yeux du vulgaire dans les syllabes de notre- nom. G*est leur arrangement qui détermine l'heureux ou méchant suecès de nos entreprises , et c'est de leurs harmonies combinées <{ue résulte, selon certains cycles d'années ou de jours qui se coordonnent arec elles , l'événement fortuit en apparence de nos affections. — Hélas f reprit Morosini consterné, t^ai-je bien entendu? n'as-tu combattu avec tant d'éclat , dès ta jeunesse , la superstition du sortilège et les rêveries de l'astrologie judiciaire, que pour revenir, à cinquante ans , aux hypothèses délirantes de Garamuel ? Tu souris , Bemardo « et je comprends ce dédain. Fardonne à ma sincérité. L'étendue et la certitude des connoissances qui t'ont placé si haut au-dessus des plus savants et des plus sages me défendent de contester; mais quelle conséquence prétends-tu tirer de ton système ? — La voici : le siècle qui va commencer dans huit jours sera mauvais pour le genre humain. C'est de lui que doit dater une ère de désolation qui

ne se terminerai sans doute qu'à Tan^amissement de Tespèce. Je k trouve cependant bienveillant et pacifique pour nos enfants « s'il» ont le courage de vouloir être heureux au prix d'un loîMe sacrifice. La seule année de ce siècle désastreux qui les menace jusqu'à la fin d'une longue et brillante carrière , c'est celle qui est prête à s'ouvrir; ils n*ont que seize ans, Ono* frio, et le temps rapide que mettra le soleil n visiter ses douze maisons ne les rendra pas trop nsèrs pour le mariage. Il me seroit facile de désarmer ton incrédulité , mais je ne l'entreprendrai point. Ce que j'obtiendrois aisément de tes convictions, j'ai droit de l'attendre de ta tendresse, et, si tu veux, de ta pitié. Science ou instinct , erreur ou viâon , ma croyance est irrévocablement formée ; et si ton intelligence , mâeux éclairée que la mienne , répugne à une doctrine bizarre qui m*a long* temps inspiré le même éloigneraent , tu ménageras du moins , en faisant grâce à mon illusion, ce qu'il y a de plus irritable dans le eœur d'un père. Ce n*est pas toi qui accuseras d'exagération les précauti<ms que l'amour paternel iiiapire. Tu n'ignores pas plus que mot

%%à . LES mASGi».

que si les dangers qu'on redoute pour ses eir* fants sont imaginaires, la douleur qu'ils eaut* sent ne l'est pas. Tu feras mieux ^ tu exigeras de Giovanni d'éviter comme la mort l'occasion de voir Ëlisabetta , ne fût-ce qu'un moment ^ si notre malheur permet qu'il découvre sa re* traite. Obéissant , je lui mènerai sa femme aux autels le 1°' janvier 1702 : rebelle à no» prières, tu peux le lui annoncer de ma part , il ne la retrouvera qu'au tombeau.

Morosini ne répliqua plus ; il embrassa étroit* tement Trevisano, el reporta ses paroles à Giovanni.

Giovanni étoit ce que nous l'avons vu toutà-l'heure, une ame parfaite dam un corps par* fait. La doctrine de Bernardo lui parut l'er* reur du génie ^ mais il se soumit en pleurant aux volontés d'un père qui devoit partager bientôt les droits du sieu. Il se résigna même sans efforts au projet de Morosini , qui avoil d'abord résolu de lui faire passer cette année en voyages , soit pour ajouter un complément nécessaire à son éducation, soit pour distraire son cœur d'une préoccupation dangereuse par l'attrait et la variété des sensations nou«

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Telles. Il partit , visita en courant l'Italie , la France, l'Allemagne, et porta en tous lieux ses regrets et son impatience. L'année avoit à peine fourni les trois quarts de son cours, qa^empressé de goûter l'air qu'il avoit respiré avec Ëlisabetta il arrivoit à Padoue , de retour vers Venise.

C'étoit le 26 septembre , un jour solennel dans les fastes de la ville chrétienne qui fleurit sur les ruines de la ville antique d'Anténor, l'anniversaire de la fête de sainte Justine, jeune prédestinée dont le culte des fidèles a consacré le souvenir dans^ ces murs pieux par un monument que n'égalèrent jamais sans doute en magntôoence ni le temple de Vénus à Guide , ni celai des Grâces à Orchomène , m la merveille de Delphes. Giovanni, rempli d'une religieuse admiration, parvint, à travers de riches tentures et des berceaux de fleurs , jusqu'à l'enceinte sacrée; il y pénétra au milieu d'un nuage de parfums et d'encens qui flottoit coloré de toutes les nuances de l'arc-en-ciel par le reflet des vitraux, et sTagenouillatsur les pavés de mosaïques, dans une chapelle revêtue de marbres somptueux et rares de difierente»

coulears, oh une châsse à*OT resplendissante de pierres précieases reposoit sar Fautes, entourée d^nii chœar de vierges en robes blanches qui la salooient de lears cantiques.

prestige plus enchanteur que tous ceux qui avoient frappé jusqu'alors lessens de Giovanni ! une de ces voix qui résonna jusqu^aa fond de son cœur lui rappela cdle d'Ëlisabetta. Il se leva éperdu^ et s'attacha sans réflexion aux pas du groupe dont les chants aroient cessé , et qui gagnoit Ti»* parvis.

— A bientôt , cher Giovaimi , loi dit à basse voix une desjettnes^filles en soulevant son voile à demi pour se laisser apercevoir, et en le laissant retomber; n'^oubliei pas plus Ëlisabetta qu'Ëlisabetta ne vous oublie I —

Après quoi elle disparut, et se perdit en un moment dans la foule de ses compagnes.

Il Favoit vue. G'étoit Ëlisabetta.

Les trois derniers mms de l'année furent long» à son amour. Ils semMoient ne devoir pas finir. Ils finirent cependant

Onofrio Morosini a'atteadtt pas le dernijMr jour pour aller rappeler à Bemardo que le délai qu'il avoit ûj.é étoit prèa d'expirer , et il

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te irouTa heureax 4*avoir été prévenu , car le philosophe , disirait de ses études austères par les soins les plus doux de sa vie , étoU déjà entouré de tous les préparatifs d'une noce brillante.

— rQue le ciel te comble de bénédictions, cher Bernardo! lui dit- il ; nous n'avions point de temps à perdre pour couronner les vœux de fios enfanjts ! Mon Giovanni, près de céder à l'ardeur qui le consume , penche à vue d'oeil vers la tomb^... Pâle, flétri, languissant comme une fleur dont le soc a touché la racine, il se fane depuis trois mois sur mon cœur et soua mes larmes ; et j'ai tremblé cent fois que son ame, à peine suspendue à ses lèvres, ne s'exhalât dans un soupir !

— Gela est étrange, dit Trevisano ; je reçois également de tristes nouvelles de 1 a santé de mon Ëlisabeita. Cependant mes calculs ne peuvent me tromper ; et si mes intentions ont été suivies, comme j'ai lieu de le croire , aucun danger ne les menace. Ne nous alarmons pas de ces molles langueurs de deux cœurs passionnés qui se manquent l'un à l'autre. C'est un nuage qui se dissipera au premier rayon de l'amour.

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Retourne donc auprès de Giovanni , et dis-lui que tout est disposé dans mon palais pour y recevoir deux époux. Cent heures encore, Onofrio, pas plus de cent heures , et la fiancée de ton Giovanni lui sera réunie pour toujours! Le sage Bernard o partit en efiet dès le lendemain pour Padoue , pendant qu'on achevoit les apprêts de la fête nuptiale.

Il s'en falloit d'une heure au plus que le soleil se couchât, le l*' janvier 1702, et tous les offices étoient finis, quand les portes de 8aint-Marc se rouvrirent pour une double solennité qui appela dans l'église un très-grand concours de peuple. Deux cortèges peu nombreux , et semblables dans leur lugubre apparreil , étoient sortis à la fois du palais Morosini et du palais Trevisano, et venoient recomman • der aux prières de l'église deux jeunes gens morts la nuit précédente. Ils entrèrent en même temps par les deux portes latérales , et ils parvinrent en même temps sous la clef de la voûte, au rendez-vous funèbre des morts , où les porteurs déposèrent deux cercueils.

Ces infortunés étoient Giovanni Morosini,

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fils d'Onoffrio, et Elisabetta Trevisano, fille de Bemardo.

Voilà ce que j'ai lu dans un recueil fort rare de poésies italiennes à leur louange , dont la date ne m'est pas bien distinctement présente, ce qui me fait craindre de m'étre trompé d'un an sur celle de l'événement, chose de peu d'importance d'ailleurs dans une historiette, même quand le fond en est véritable.

SO

LA

œMBE DE LHOMME MORT *.

Il s*^en fallok de beaucoup , en Î581 , que lai voûte de Bergerac à Périgueuib fût aussi belle

' Comhe est un mot très-françois qui signifie une tallée étroite et courte , creusée entre deux montagnes,, et où l'industrie des hommes est paryenue à introduire quelque cultuve. 11 n'y a pas un village dans tout le Koyaume où cette expression ne soit parfaitement intelligible ; mais on Ta omise dans le Dictionnaire, parce qu^il n'y a point de combe aux Tuilerie», aux Champttlytéef et an Luxembourg.

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qu*aujouM*huî.La grande foret de châtaigniers qui en occupe encore une partie étoit bien plus étendue , et les chemins bien plus étroits; et dans l'endroit ou elle est comme suspendue sur une gorge profonde qu'on appeloit alors la Combe du reclus, la pente de la montagne qui aboutissoit à cette vallée étoit si âpre et si périlleuse que les plus hardis osoient à peine s'y hasarder en plein jour. Le l"" novembre decette année- là , propre jour de la Toussaint , elle auroit pu passer, à huit heures du soir^ pour tout-à-fait impraticable , tant la rigueur prématurée de la saison ajoutoit de dangers à ses difficultés naturelles. Le ciel , obscurci dès le matin par une bruine rude et sifflante, mêlée de neige et de gréions , ne se distinguoit en rien depuis le coucher du soleil des horizon» les plus sombres; et comme il se confondoit par ses ténèbres avec Tes ténèbres de la terre, les bruits de la terre se méloient aussi avec- les siens d*une manière horrible, qui faîsoit dresser les cheveux sur le front des voyageurs* L'ouragan , qui grossissoit de minute en minute, se traînoit en gémissements comme la voix d'un enfant qui pleure ou d'un vieillard

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