DANS LE PARAGUAT-ROUX
Il y a des gens qui se persuadent que le métier de conteur est une des sinécures les plus fainéantes de ce monde, et ils se trompent grandement y si j'ose en juger par l'ennui que j'éprouve à trouver , dans le cercle de mes petites attributions , quelque sujet nouveau qui
soit digne de distraire le lecteur de la politique, ou de l'amuser du rien-faire. J'étois tout prêt à me noyer de désespoir dans un fatras de brochures narcotiques et absorbantes» quand ma main s'est retenue par hasard (ou par cet instinct merveilleux de conservation qui ne manque jamais à l'homme) aux Voyageê deKaouft' Chouk, savant étranger dont le nom trahit sensiblement l'origine. Comme il n'y a , entre Kaout* i' Chouk et moi , aucune de ces suaves et sonores harmonies qui entretiennent l'accord parfait des auteurs et de leurs critiques , je puis vous faire en secret une révélation bien précieuse pour l'histoire littéraire , et dont il faut que mon jeune et savant ami , M. Quérard , prenne acte le plus tôt possible dans le bel ouvrage où il dit tant de mal de moi. C'est que cet écrivain souple, élastique et moelleui, qu'on appelle Kaouf f Chouk, n'est autre qu'un jeune Chinois fort connu , que les mandarins de la Chine avoient eu la complaisance d'envoyer à Paris pour y apprendre la perfectibilité , et qui s'en retourne à Pékin bachelier ou maître es -arts, la tête pleine de sciences , de découvertes et de no-
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menolatares^ Je ne sais où il a écrit son yoyage, maïs je pose en ûiit qa'on ne le raconteroit pas mieaxà Paris, quand on a dû à la prndente largesse de ses parens l'inappréciable bonheur d'y passer quelques années dans les bonnes écoles. J'aTois souvent entendu parler de Kaowt* t* Ckouh , et qui n'a pas entendu parler de Kaout* i' Chouk 9 Je le connoissois même sous ses prénoms de Tridace et de Théobrome , parée qu'il est bien difficile de ne pas les lire inscrits en gros caractères au second verso du jocurnal , si distrait que l'on soit d'ailleurs de l'occupation essentielle d'une journée régulière par la visite d'un médecin ou par celle d'un créancier. Quant au Paraguay-Roux, j'ai toujours désiré de recevoir quelques renseignements positifs sur cette contrée célèbre, depuis qu'elle occupe infailliblement un paragraphe officieux ofi officiel de toutes les feuilles publiques^ ok le compositeur lui réserve une rubrique inamovible , comme à l'article Espagne et à l'article Angleterre ; mais les voyageurs n'y pensoient pas. Vous trouviez, à tout bout de champ , d^ntrépides explorateurs des régions inconnues, qui revenoient de Tom-
boucton sans y être allés ; mais da Paraguay- Roux , point de nouvelles. £t j'étois dans ces dispositions d'esprit , quand je reçus, franc de port , le charmant livret exotique dont j'ai l'agrément de vous entretenir aujourd'hui , c'està-dire le Voyage piiioresque et industriel de Kaout't' Chouk dans le^ Paraguay-Roux.
La première chose qui frappe les yeux et l'esprit dans ce délicieux spécimen des arts du Nouveau-Monde, c'est la perfection de son exécution typographique, égale, si plus ne passe , à tout ce que Baskerville et Didot onl produit de plus achevé. La presse à la vapeur , qui est déjà en usage aux sources du Meschacébé , ne nousavoit pas accoutumés dans notre vieille Europe à l'élégance et à la pureté de ce tirage. Le papier est ferme , retentissant , et susceptible d'être soumis à l'action d'un air un peu chargé d'humidité sans se décomposer en bouillie comme celui de nos fabriques , ce qui offre un certain avantage aux consommateurs de livres , si multiples de nos jours par les progrès de l'instruction. Quant aux lettres fantasques ou ornées, on ne peut se dissimuler que le graveur meschacébite a laissé fort en arrière
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les ingénieux artistes parisiens qui se sont proposé , comme un agréable sujet d'émulation , le travestissement de Falphabet en petites capitales étiques, obèses ou bancroches , d'une riante difformité. La ligne imprimée en ce genre au frontispice du Voyage de Kaouf t' Chouk a le mérite incontestable d'être complètement illisible, ce qui n'avoit jamais été tenté jusqu'ici, et ce qui prouve bien de l'esprit et bien du goût. Malgré la longue habitude que je me sais faite de ces utiles difficultés dans l'étude des hiéroglyphes, et surtout dans la correspondance autographe d a docte M. Michel Berr , je déclare avec franchise que cette ligne seroit restée en blanc dans mon article , si l'éditeur n'avoit eu l'attention délicate de la traduire en lettres humaines à la page de l'avant-titre. Publiée il y a quelques années , sans cette aimable attention , elle auroit hâté nécessairement la mort déjà trop précoce de mon illustre confrère M. Ghampollion. Voilà ce qu'on peut appeler un progrès intelligent et moral de l'imprimerie , et c'est ainsi qu'il faudroit imprimer presque tous les livres.
Kaout' t' Chouk s'embarqua le M février I. 6
1831 (style chinois) dur la fameuse corvette la Calembredaine, au port de * Saint-Mal o. Noovellenient initié alors aux mystères de la langue romantique et de la littérature maritime , il en prodigue la terminologie avec toute la confiance d'un néophyte qui s'attache moins à la valeur des expressions qu'à leur effet. Après avoir cargué les amarres et déferlé les haubans, on part toutes voiles dedans , sous un vent de sud-est-nord-ouest. Il vente frais sous un ciel bleu ; les lames clapotent en silence; les brisans se jouent autour des flancs du bâtiment qui file son nœud , et qui a bientôt doublé le cap Finistère, endroit où commence la fin du monde, ainsi que l'indique son nom.
Je le laisserai vaquer sans moi aux premières explorations scientifiques de son voyage, quoiqu'il y ait beaucoup de choses à apprendre dans son histoire de la fabrication du madère sec , et dans sa profonde théorie des raisons physiologiques en vertu desquelles le serin des Canaries a les plumes jaunes, ce qui n'empêche pas un méthodiste de l'appeler vert , et un autre de l'appeler brun. Ces considérations ne manquent certainement pas d'intérêt; mais
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elles touchent de trop près à nos habitudes, à nos besoins ou à nos plaisirs , pour mériter d'occuper sérieusement Tintelligence d'uu homme qui sait faire bon usage de son éducation , le but principal de la science étant , comme tout le monde sait , d'approfondir les choses inutiles, et d'expliquer les choses inex* plicables , surtout quand elles ne valent pas la peine qu'on les explique.
Je ne peux me dispenser cependant de m'arréter un moment avec Kaout' t* Chouk au sommet du pic de Ténériffe , où il £ait la rencontre d'un des industriels les plus avancés de notre époque. Ce grand homme est parvenu à convertir la neige en sel marin par dessiccation , sans autre apprêt que le mélange d'un alkali volatil bien compact et le plus dur que l'on peut trouver. La neige , enveloppée hermétiquement par la flamme, se cristallise à l'instant et se retire toute rouge de la fournaise } on la jette alors dans des baquets remplis d'une légère dissolution d'alun et de salpêtre animal , et c'est dans cette préparation qu'elle reprend sa blancheur primitive. « Nous goûtâmes ce sel merveilleux, ajoute Kaout' t'
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Chouh; il étoii très-sapide, agaçant légèrement les houppes nerveuses de la langue , et superbe à l'œil. >
Le particulier si éminemment repommandable qui a établi cette précieuse manufacture, étoit depuis long-temps en possession de tirer une huile exquise de certains cailloux de Ténérifife, qui contiennent Voléagine pure et pour ainsi dire native ; mais cette opération est trop connue aujourd'hui pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ses procédés. Tout le monde s'en mêle. On comprend avec quelle facilité les végétaux ligneux de la montagne lui fournissent le seul vinaigre dont nous fassions usage à Paris; et comme V humus qui la couvre est prodigieusement fertile en plantes saladiformes , il est aisé de conclure de cette heureuse combinaison de circonstances que le pic de Ténériffe est l'endroit de la terre où l'on mange les salades les mieux confectionnées,, au poivre près qu'il faut encore tirer de Gayenne. Il y auroit un moyen fort simple de remédier à cet inconvénient : ce seroit de trouver la pipérine dans quelques racines ou dans quelques herbes propres aux localités ^ comme la laitue ou
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la betterave, et notre chimiste agronome trouvera infailliblement la pipérine , si elle n'est déjà trouvée. Après cela il n'y aura plus rien à trouver , grâce au ciel , si ce n'est la salade toute faite.
Nous ne ferons pas une relâobe plus longue au Gap de Bonne-Espérance , où Kaout' t' Chouk remarque fort spirituellement que tous les indigènes du pays sont Anglais ou Hollandois , ce qui donne à cette population autochtone une physionomie sauvage trèsparticulière , dont on ne peut guère se former une idée que dans les tavernes de Londres et les ^musicos d'Amsterdam. Les voyageurs ne manquèrent pas de visiter la fameuse montagne de la Table , qui étoit alors couverte d'une nappe d'eau , parce qu'il y avoit eu de l'orage. Ils n'en présentèrent pas moins leurs hommages au célèbre M. Herschell , « digne neveu d'un père illustre , » et je demande grâce en faveur de Kaouf f Chouk pour ce lapsus Imguœ d'érudit. C'est le nepos des latins que nous traduisons par neveu dans la langue poétique , en parlant de nos petits-enfants dans la ligne directe de descendance. Au reste, il doit
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être bien rare , quand on possède tous les idiomes de la terre , de ne pas commettre par-ci par-là quelques légers apropositi dans celui dont on prend la peine de se servir pour la commodité du public , et c'est ce qui explique suffisamment pourquoi les savants ont en général un style si baroque.
Je reviens à M. Herschell : « Il s'est installé pour trois ans à la Table du Gap de Bonne- Espérance, » dit Kaout' t* Chouh , « afin de vérifier si l'envers des étoiles dont il avoit observé le côté opposé à Greenwich , en Angle^ ieri*e, est identiquement semblable à leur endroit. » Personne n'ignore que M. Herscbell se sert pour cette belle investigation empyréenne d'un télescope géant dont la portée échappe à tous les calculs , car il a la propriété, inexprimable en chiffres, de rapprocher les corps célestes douze fois plus près qu'ils ne sont loin. L'admirable exactitude avec laquelle M. Herschell et ses élèves reproduisent journellement le prospect , le profil et le plan des monuments de la lune, est par conséquent un garant bien sûr de la fidélité de leurs dessins , dans la topographie si impatiemment attendue
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de Saturne et surtout d'Uranus , oîi ils discernent les moindres objets beaucoup plus nettement qu'ils ne pourroient le faire dans leur chambre en plein midi , c'est-à-dire à Theure où ces messieurs ont contracté l'habitude immémoriale de nous faire voir les étoiles.
Beaucoup de gens auront dit jusqu'ici du Toyage de mon Chinois ce que disoit le vieux Fontenelle d'un amphigouri de Collé : t Je n'ai garde de m'étonuer de ce que j'entends tous les jours. « Voilà réellement d'étranges meryeilles pour qu'elles vaillent qu'on les raconte ! Pendant que voyageoit ITaoïi^* t' Chouk, la science couroit devant lui. Le boulet souterrain qui se propose de nous arriver, en vingt- deux minutes et demie , par un tunnel pratiqué de Bruxelles à Paris , est encore plus fort que le télescope d'Herschell , et plus difficile à digérer que la salade du pic de Ténériffe. Le jeune découvreur queje suis religieusement à la trace a commencé comme le souriceau de La Fontaine , qui n'avoii rien vu, par s'amuser innocemment aux bagatelles de la porte. Il &ut le retrouver dégagé de ces intuitions naïvat, s'associant, ou plutôt s'assimilant progrès-
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sivement aux aperceptions les plus électives de son sens intellectif, pour jouir esthétiquement des acquisitions de sa compréhensivité. Il suffit pour cela de raccompagner jusqu'aux îles de la Polynésie où il a eu le temps de parrenir, selon toute apparence, pendant que j'écrivois les mots ci-dessus.
Vanoua-LeboU ne retint pas long-temps Kaoui' t* Chouk, cette ile étant tellement déserte qu'on y rencontre souvent des villages immenses où il seroit impossible de trouver une seule maison. Notre Kaoui' t' Chouk, animé de cet esprit de philantropie qui impose aux agens de savoir le droit impérieux d'éclairer le genre humain , et de lui apprendre à connaître à fond toutes choses dont il ne se soucie pas, sentoit ce besoin généreux de discourir et de disputer qui demande ordinairement un auditoire. C'est ce qui décida le choix de l'estimable voyageur en faveur d'une autre ile déserte où il y avoit beaucoup de monde , et où les moindres bourgades lui parurent convenablement peuplées , surtout de jour. Il eut la politesse délicate d'en prendre possession au nom de la France , mais sans en
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faire part aux habitants , car il étoit un peu diplomate , et il l'appela par instinct Vile de la Citilisation, Kaout' f Chouk ne croyoit pas si bien dire. Si Ton s'en rapporte à ses Mémoires ( et à quoi s'en rapporteroit-on , je le demande , dans la littérature actuelle et dans Fhistoire contemporaine , si on ne s'en rapporte pas aux Mémoires de Kaout' t* Chouk ? ), la civilisation de ce pays est en effet la plus complète qu'une nation extraordinairement perfectionnée puisse désirer pour son usage particulier, au moins jusqu'à nouvel ordre. Il ne faut jurer de rien avec la perfectibilité.
Je n'ai presque pas besoin de vous dire que Vile de la Civilisation a des chemins de fer ; la civilisation ne marche plus sans cela ; mais elle a depuis long-temps abandonné notre procédé, à cause de la lenteur des résultats. Le moteur actuel qui est incomparablement plus rapide , puisqu'il est physiquement impossible de distinguer le moment de l'arrivée de celui du départ, et vice versa, par la plus minime des divisions du temps, est le fluide électrique. • La machine locomotive entièrement en mé«
tal , dit Kaout' i' Chouk , a la grandeur et la forme d'nn pistolet d'arçon , ce qui lui a fait donner le nom de pistolet de Volia. On attache le waggoo par un anneau de fer à une caisse de Toiture en verre dans laquelle se place le voyageur, et cet appareil vole avec une rapidité incalculable sur un fil de fer qui lui sert de conducteur, ce système de diligences rendant tout autre conducteur inutile. » On voit qu'à l'avantage de la célérité, la méthode ingénieuse dont nous parlons réunit l'avantage plus précieux encore pour la population stationnaire, . qui est assez nombreuse dans tous les pays, de n'entraîner ni expropriations vexatoires, ni violation permanente du sol sacré de l'agriculture , au bénéfice de quelques spéculateurs pressés de gagner. L'heure du départ expirée, une manivelle mue par quelque moyen analogue rappelle le fil d'archal sur sa bobine immense, et le laboureur paisible peut retourner à ses travaux, avec autant de sécurité que s'il avoit pris naissance dans la pastorale Arcadie, dans la gracieuse Tempe , ou dans toute autre lie arriérée et barbare de l'archipel des Bucoliques,
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Le service des postes se fait par ces routes, et Kaout' i' Ckouk assure qu'il n'est pas rare de recevoir la réponse d'une lettre qu'on n'a pas encore fait partir ; mais il est difficile de ne pas supposer là une petite exagération.
Ce qu'il y a de certain, c'est que nous n'irons guère plus avant dans la route des sciences, ou dans la science des routes , à moins que nous ne retrouvions le secret inappréciable de l'ile à! Ode où les chemins cheminoient, et dont il nous est resté des traditions assez authentiques dans la véritable Histoire de Pantagruel et dans les souvenirs du peuple, comme letémoi* gnent ces locutions si connues : Ce chemin wieni àb tel endroit; ce chemin doit aller à tel autre ; celui-ci va vous égarer. Heureux temps où une voiture s'appeloit encore une chaise , parce qu'on n'avoit pas besoin de sortir de la sienne pour parjDOurir le monde, pourvu qu'on l'eût placée sur le pavé du roi dans une Toie bien tracée ! C'est de cette grande époque de notre civilisation (Dieu nous la rende!) que date la coutume de commencer tous les voyages d'instruction par celui de Rome où
tous les chemine allaient, selon le proverbe
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antique, et il faut ayouer que c'étoit une grande commodité. On assure qu'elle est encore à Tusage d'un grand nombre de Toysfgeurs qui composent leurs relations sans quitter la place, mais c'est ce qu'on ne pourra pas dire du voyage de la Calembredaine où l'Europe avoit tant de députés. Quelques-uns soutiennent même qu'elle portoit à son bord le congrès scientifique, et c'est probablement pour cela qu'on n'en parle plus à Paris.
On imagine aisément que les caisses d'épargnes sont parvenues à Vile de la CiviliscUion , à moins qu'on n'aime mieux penser qu'elles en viennent. Kaouf t' Chouk eut la satisfaction d'en trouver jusque dans les plus misérables hameaux^ et de voir l'ouvrier sans travail , le prolétaire indigent , l'infortuné vaincu par la misère et par le désespoir, verser aveb empressement dans ces trésors providentiels ^excédant de leurs besoins, le superflu de leur nécessaire, et le fruit de leurs économies. C'est une chose commune en ce pays-là , et qui n'en est pas moins touchante , que de refuser à cinq ou six pauvres enfants affamés leur maigre repas quotidien, afin de se ménager un morceau de pain
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pour la Tieillesse. Le sentiment moral de cette soblime institution a tellement prévalu parmi le peuple , qu'nne multitude d'individus ont pris le parti de vivre d'emprunt pour épargner davantage, et ce moyen assez plausible est déjà connu à Paris. Il est résulté de cette magnifique invention de la pbilantropie australe que le numéraire a totalement disparu de la circulation , car il n'y a millionnaire assez traître aux intérêts imprescriptibles et sacrés de son argent pour s'en réserver de quoi faire chanter un aveugle. Il aura beau, le déplorable Homère de la borne , faire ronfler sous un archet qui n'a plus que le bois les deux cordes rauques qui vibrent encore à son crin-crin I £n retour du plaisir que ses mélodies monotones procurent à l'oreille des passants, son oreille, à lui, ne sera plus égayée par le son joyeux du sou mal marqué qui bondit seul et à l'aise dans sa timballe de fer-blanc. Le sou de l'aveugle est à la caisse d'épargne où il ne le porteroit pas si on le lui avoit donné , car il n'a pas mangé d'aujourd'hui. Mais c'est un des inconvénients inévitables de notre civilisation fiscale et financière qui n'est pas faite pour les aveugles, I. 7
et qui Test bien moins encore poBr les Hian* ehots.
U y a des esprits hargneux ou mal-intentionnés qui allégueront à ce sujet l'intérêt du (K)mmerce , de l'industrie et des arts , branches essentielles de prospérité qui s'appauvrissent en raison directe des progrès de l'ararioe publique ; sources abondantes de la richesse nationale qui promettoient de ne pas tarir , et qu'on détourne habilement par un canal secret pour les faire tomber dans l'Océan du monopole et de l'usure. On ne s'occupe guère de ces paradoxes dans Vile de la Civilisation, Toutes les pensées y sont tournées vers les caisses d'épargnes qui gagnent journellement en embonpoint celui que perdent leurs clients ; mais il est vrai de dire qu'elles offriront un jour une ressource bien opportune aux personnes qui auront l'agrément de ne manquer de rien.
J'avois juré de ne plus parler de politique, parce que la politique est assez parlière d'ellemême pour se passer de truchement j mais il est bien difiBcile d'oublier cette science exorbitamment progressive , quand on s'est engagé, à ses risques et périls , dans la discussion d'une
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question de progrès. La politique est en yoie de perfection dans Vile de la Civilisation comme partout , et j'oserois même assurer qu'elle n'y laisse rien à désirer , s'il n'étoit de sa na-« ture de désirer toujours quelque chose. Vfle de la Ctoilisation louitf comme nous, des douceurs d'un gouvernement représentatif, c'est-à-dire d'une constitution aussi libérale qu'on a pu l'imaginer , dans laquelle la soixante millième partie de la nation représente la cent cinquantième en présence des cent quarante«neuf autres et à leur satisfaction unanime.
La parcimonie philosophique et sentimentale sur laquelle sont fondées les caisses d^épargnes est l'ame des gouTcrnements représentatifs, qui savent qu'ils ont long-temps à vivre, et qui éprouvent le besoin d'économiser pour l'époque de décadence où ils retomberont, par la force des choses, dans Timbécillité puérile du premier âge. C'est un accident qui peut cependant arriver d'un jour à l'autre, à cause de l'eitréme rapidité avec laquelle la civilisation se développe, le waggon social allant si vite que rétincelle électrique a peine à le suivre. Aussi , la fixation des honoraires du roi ne roan-
quoit pas d'exciter autrefois dans Vile de la Civilisation, à tou» les couronnemens, de violents orages parlementaires dont la constitution du pays a été souvent ébranlée. Le victus et le vestitus monarchiques y étoient tombés à un tel degré de rabais, que les industriels politiques étoient sur le point de se déclarer en carence de matière royale et propre à trôner , depuis qu'une dynastie de grande espérance avoit eu le malheur de s'éteindre par excès de régime. On recourut inutilement d'abord à la condamnation judiciaire et à l'appréhension par corps pour se procurer des souverains à la diète ; les infortunés se retranchoient sur la liberté individuelle, et les délais de la justice leur permetr toient ordinairement de se sauver, ou du moins de se pendre. La monarchie en étoit là , quand un de ces prodigieux génies qui se rencontrent communément dans l'opposition, s'avisa d'un expédient qui a pourvu bien spirituellement à cette difficulté. Le royaume florit maintenant sous les lois d'un charmant petit monarque de palissandre incrusté qui est mu par des rouages fort simples , comme une horloge de bois, Quand les poids sont remontés, et le ressort mis
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en raoaTement, cet autocrate débonnaire peat signer de sa main droite , en superbe courante angloise , vingt ou trente belles pièces gouvernementales qui ne coûtent que le timbre ; et ce qu'il y a d'infiniment remarquable dans cette merveilleuse machine constitutionnelle , c!est qu'elle signeroit également de la gaïushe, si tel avoit été le bon plaisir du mécanicien. L'opération terminée , on replace le roi dans le gardemeuble jusqu'à la session suivante, après avoir pris toutes les précautions convenables pour le préserver des atteintes de certains insectes malveillants qui sont très-friands de palissandre, mais les seuls ennemis d'ailleurs que ce prince heureux et paisible ait à redouter dans son Louvre de carton. Cette ingénieuse invention réduit la liste civile à une modeste somme de 17 francs 82 centimes , qui sont cotés au budget pour fourniture de linimens onctueux nécessaires à l'entretien de la branche régnante; et il en résulte qu'il n'y a presque point de révolution à craindre dans Vile de la Civilisation , d'ici au premier renchérissement des huiles d'olive.
Tout en rendant librement justice à ce qu'il y a d'éminemment grandiose dans ce procédé ,
je dois peat-être me défendre contre le reproche trop commun aujourd'hui d'avoir eu en vue quelque insinuation perfide ou quelque allusion séditieuse. M. le procureur du roi , que j'honore parfaitement , quoique je n'aie pas l'honneur de le connoître , n'aura jamais à me reprendre , j'espère , sur un délit de la presse, moi qui toumerois plus volontiers pendant toute l'éternité autour de ma pensée, comme le chien de garde au hout de sa chaîne, que de franchir ses limites légales de l'épaisseur d'un atome , ou de la simple portée d'une idée nouvelle. Vieux tory de naissance et d'inclination , je suis connu pour préférer à tous les rois de palissandre du monde, les rois du bois dont on les fait.
J'ai du reste par-devers moi, pour mettra ma responsabilité à l'abri, la relation véridique des Voyages de Kaout' t' Chouk , qui est un livre fort rare, comme il convient dans ces matières de* hautes et substantielles études , mais qui n'est pas un livre de raison , et je suppose qu'on a dû s'en apercevoir de temps en temps en parcourant cette analyse. On parviendroit peut-être encore à en découvrir parmi les ra-
retés de haot goût de la librairie carieuse, quelqoe précieux exemplaire imprimé sar peau de promerops, de lériathan ou de béémoth , avec des dentelles fantastiques sur le plat, par le BauKonnet de la Polynésie , ce qui veut dire au moins son Tbouvenin ; mais cela coûteroit bon.
Gloire soit rendue à l'écrivain par qui cet excellent livre nous est venu de loin ! Ce qui 00U8 manque en France, ce n'est pas cette fine gaité de Fesprit qui effleure en passant, avec l'adresse de l'à-propos/ un ridicule superficiel ; nous en avons à revendre. C'est une ironie pénétrante et profonde qui fouille et creuse au< tour de lui , et qui ne se lasse de l'ébranler sur ses racines , que lorsqu'elle l'a extirpé. Voyez Cervantes , voyez Butler , voyez Svfïît , voyez Sterne : ces gens-là ne se contentent pas d'émonder luxuriem foliorum; ils sapent l'arbre et le jettent mort sur la terre, sans semences et sans rejetons. Ce genre de critique, dont Voltaire et Beaumarcbais ont fait un funeste abus , en l'appliquant par étourderie ou par méchanceté à tout ce qui nous restoit d'idées sociales, avait chez nous des modèles, malheu*-
reuseusement fort difficiles à imiter, dans Molière et dans Rabelais ; et il faut que je Tayoue , au préjudice de mes théories philosophiques, si la littérature a ses causes finales, comme toutes choses , Rabelais et Molière ne sont pas arrivés à leur jour, ou bien la providence des vérités nous ménage un Rabelais , un Molière , qui tardent beaucoup à venir. Qu'étoit-ce , grand Dieu! que le jargon des Précieuses et des Femmes savantes auprès de celui qu'on nous a fait , et qui n'a plus de nom dans aucune langue ? Tartufe lui-même , que le poète a dessiné à si grands traits y seroit un méchant écolier dans ce siècle d'hypocrisie et de mensonge, où le faux seul jouit des privilèges du vrai. La postérité aura sans doute beaucoup de choses à nous reprocher , au cas que nous ayons une postérité qui daigne s'occuper de nous ; mais ce qu'elle remarquera de plus caractéristique dans notre époque, c'est l'absence presque totale du dériseur sensé qui a le bon esprit de se moquer des autres, et de protester par un mépris judicieux contre l'ignorance et la folie de ses contemporains. £h quoi ! sera-il dit que nous ayons vécu pendant soixante ans sous
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l'empire des mystifications les plus impertinentes, dont la faussé philantropie, la fausse science et la fausse littérature aient jamais affronté le genre humain (et je ne dis pas trop : je donne le choix dans tous les âges à un homme de bonne foi ) ; faudra-t-il que cette nation en cheveux blancs, qui a été représentée par Rabelais dans sa jeunesse et par Molière dans sa virilité , épuise jusqu'au marc le calice d'ignominie où Tabreuvent des charlatans de toute sorte et de toute couleur, dont Tabarin n'auroit pas voulu pour laquais , sans qu'une voix vengeresse ait imposé à ces infâmes jongleries l'opprobre qu'elles ont mérité ? Que font cependant les hommes d'un talent vrai , les hommes dignes d'une haute et importante mission, qui viennent prendre tour à tour un rang distingué dans la comédie, dans le roman , dans la satire ? Et il y en a vraiment beaucoup ! Us épluchent minutieusement dans leur laboratoire de petits ridicules de salon , de petits traverJ d'intérieur, à peine perceptibles à ce télescope d'Herschell , dont nous parlions tout-à-l'heure. Us livrent une guerre de pygmées à de petites turpitudes
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niaisement scantlaleuses , qui peuvent tndifieremment être ou n'être p\is; car les esprits se* rieux et raisonnables n*auroient jamais conçu l'idée de l'existence des originaux, s'ils ne s'étoient amusés des portraits; ils ramassent des miettes dédaignées à la desserte de Mari« vaux et de Grébillon. Le temps où nous vivons nous a cependant compté des jours dans les* quels Aristophane et Juvénal ne seroient pas de trop, où cet effronté d'Archiloque décocheroit peut-être inutilement son iambe insolent sur le triple airain dont le vice heureax est cuirassé ; où ce n'est pas assez de stigmatiser les fous et les méchants , des pas* tels de Tesprit et des pochades de la £antaisie ; où ce seroit peu , je le crains, de l'acide et du fer chaud : et nous attendons encore , non pas Molière , qu'il ne faut plus attendre , mais un Le Sage ou un Dancourt ! La poésie morale et la poésie satirique, ces grandes institutrices du genre humain , procèdent précisément aujourd'hui comme le médecin ridicule, qui appliqueroit des cosmétiques à un pestiféré pour le guérir de quelque tache à la peau. Quand on a reçu de son talent le ministère d'éclairer les
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hommes , de les corriger , et quelquefois de les pnnir , il faut le 'comprendre autrement : c'est plus qu'un métier, c'est plus qu'un art, c'est un sacerdoce.
Je déclare que si l'auteur des Voyages de Kâout' t' Chouk étoit dans les conditions du concours , c'est-à-dire François, je l'aurois désigné à l'Académie Françoise, comme très-digne, à mon aTis , de concourir au pris Montkyon pour l'ouvrage le plus utile aux mœurs , quoique son ingéniease bluette n'appartienne en réalité qu'à la critique littéraire et scientifique. Les mœurs sont l'expression manifeste (le la raison publique. Elles se développent et se purifient , s'altèrent et périssent avec elle. Montrez-moi un peuple qui ait de la raison , et je vous réponds de ses mœurs. L'impunité des pervers a le même point de départ que le crédit des sophistes. Ce qu'il y a de plus glorieux pour la vertu , ce qui atteste le mieux la divinité de son origine, c'est qu'elle ne cesse d'être en crédit parmi les nations que dans l'absence du sens commun'
Quand le général suédois Rosander eut consommé en folles dissipations l'immense fortune qae lui avoit laissée son beau-père Mathieu Merlan , conseiller de l'électeur de Mayence , il ne vit plus d'autre parti à prendre que d'aller cacher sa misère trop méritée dans une contrée où les yeux des hommes ne le suivissent 1. 8
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pas ; mais il commença par assurer la vie d'un fils presqu'au berceau , qui avoit coûté le jour à sa mère, en allant le déposer entre les mains protectrices de la fameuse Marie- Sibylle Mérian , grand'tante de cet enfant , dont le talent riche , exact et soigneux , sera l'éternel désespoir des peintres d'histoire naturelle. La bonne Marie -Sibylle accueillit le petit Gustave de Rosander comme un fils que Dieu lui donnoit ; car elle n*avoit eu que deux filles de son mariage malheureux avec André Graff. Gustave, aimé , caressé , nourri dans les bonnes études, vint si parfaitement à bien , qu'il ne lui auroit rien manqué pour remplir tous les vœux de sa vieille mère adoptive, s'il avoit témoigné un peu de penchant à observer avec elle ses insectes et ses papillons chéris; mais le maussade n'en vouloit pas entendre parler ; et , à douze ans, il auroit à peine distingué le ver-à-soie hâve et blafard , de la pompeuse chenille du tithymale.
« Il vous est bien aisé, tante-grand' , » lui dit-il un jour avec une aigreur dont il s'accusa depuis fort amèrement auprès du chevalier linnée , son contemporain , son compatriote
SIBTLLG HËRIAIT. 87
et son ami; « il vous est bien aisé, vraiment,
> de parler des merveilleuses beautés de la
> nature , vous qui avez pu les admirer sous le » ciel de Surinam ; mais , si vous aviez à cœur » de me faire partager votre enthousiasme, » il falloit m'y envoyer avec ma tante Doro- » tkée , et ne pas me retenir dans ces lagunes
> hideuses, au milieu de vos larves, de vos » chenilles et de vos cocons que je n'ai , grâce » à Dieu , regardés de ma vie , tant le dégoût
• que ce spectacle m'inspire est pénible à dé- » vorer. J'aime à croire qu'il y a sur la terre » des pays favorisés et des races d'élection sur
> lesquelles Dieu a déployé sa puissance ; mais » si le monde entier ressembloit à ce que j'en » ai vu , il ne me paroîtroit guère digne de la » peine que le Seigneur a prise à le faire. Je » vous demande pardon, ma respectable mère, » de contrarier ainsi vos idées; je ne cherche » qu'à m'instruire , et ce n'est pas tout-à-fait
> par ma faute que la nature ne me paroit pas
• revêtue des merveilleuses couleurs que lui
> prêtent vos pinceaux. »
Sibylle ne jugea pas à propos de heurter de front les opinions de Gustave, parce que c'est
un maayaifl moyen d*éclairer l'ignorance pré* somptueuse des jeunes gens, qu'il est plus facile de conduire à la vérité par une instruction progressive. Elle sourit et l'embrassa.
< S'il ne s'agit que de cela , répondit-elle ^
> et que tu aies un peu de confiance en mes
> récits , je ne suis pas en peine de dissiper
• tous les doutes qui se sont élevés dans ta pe- » tite tête sur la sagesse et la puissance du
> Créateur. Je n'userai pas même pour cela » du privilège commun des voyageurs, qui
> n'enragent pas pour mentir quand ils revien-
> nent de loin. Tu sais bien que je n'en impose
> jamais. Le peuple d'élection que tu as deviné
• par un heureux instinct existe réellement , » et je l'ai vu moi-même en courant le monde, » si bien que tu peux t'en rapporter à ma re-
• lation avec plus d'assurance encore que si » tu la lisois dans les superbes cosmographies » de ton fameux trisaïeul Théodore de Bry ; » car, ce qu*i] n'a fait que peindre, j'ai pul'ob- » server de très-près et avec beaucoup de soin.
— « Oh ! que j'aurois de plaisir , chère ma- » man , s'écria Gustave , de vous entendre ra- » conter ces belles choses !
SIBYLLE MERIA^lf. 89
— » Je le veux bien, reprit Sibylle , et jeté réponds qu'elles passeront de beaucoup ridée que tu peux t'en former. Imagine-toi d'abord que, dans ce peuple-là, tout le monde naît adulte et parfait, sans subir aucun des inconvénients d'un âge d'apprentissage et de foiblesse.
— » Gela devoit être ainsi, dit Gustave, dans une espèce véritablement favorisée du ciel.
— » Ce n'est rien encore ; tout le monde y nait vêtu , mais non pas 4'une folle plume comme les oiseaux, ou d'une toison grossière comme les brebis. Ces gens-là viennent sur terre babilles de pompeux accoutrements drapés et flottants comme la toge des sénateurs, ou brillants et polis comme l'armure des chevaliers. Il y en a qui sont brodés de points si délicats et si habilement nuancés en leurs couleurs, que l'aiguille et la trame des fées n'ont jamais rien produit de pareil. Il n*est pas rare d'en trouver qui étalent dans leurs parures tout ce que le corail , le jais, le lapis et l'or ont de plus éclatant; et d'antres dans lesquels tous ces reflets se con-
90 8IBTLLE MÉRIAIf.
» fondent, avec une harmonie inexprimaUe ,
> en mosaïques chatoyantes qui n'ont point de » nom parmi les hommes. On en voit enfin qui
> portent plus loin les raffinements de ce laxe
• magnifique, et dont la robe est émaillée de » plus de rubis, de saphirs, d'améthystes, d'é-
• meraudes et de diamants que M. Taver-
> nier n'en a compté dans le trésor du grand
• Mogol. J'oserois à peine te parler après cela » des panaches ondoyants qui ombragent leurs » couronnes, parce que c'est une chose de peu
• de conséquence auprès des autres ; mais le » tout compose un ensemble éblouissant à re-
• garder.
— » Je vous ayoue que j'aurois bien de la » peine à croire ces miracles, répondit Gus-
> tave, si ce n'étoit vous qui les attestiez; mais
• il faut remarquer aussi , ma bonne amie , » que jusqu'ici vous ne m'avez parlé que des » rois.
— » C'est que je me serai mal exprimée , ■ continua Sibylle. « Je ne disconviens pas qu'il
> n'y ait chez eux des castes plus simples et » dont les atours , d'ailleurs élégants , ofirent » un peu moins d'appareil ; mais comme i/i
SIBTLLB MERIAK. 91
> aont tous égaux , et que c'est d'ailleurs à la » nature elle-même qu'ils sont redevables de » leurs richesses extérieures , on ne s'étonne » pas de trouver ce faste involontaire dans les » états les plus communs. J'ai vu de simples » charpentiers qui ont des robes de pourpre » relevées par des camails de velours noir , et » des maçons enveloppés de balandrans de
> soie comme des bourguemestres. Ceci n'est
• cependant qu'une foible partie de leurs
> avantages. Gomme ils ont des ennemis nom^
• breux , ce qui est malheureusement propre » à toutes les créatures, croirois-tu que le Sei*
• gnear a daigné lés munir d'avance des armes » nécessaires pour se défendre , et qu'il n'y en » a pas un qui ne porte son arsenal avec lui?...
— » Et quelle arme le Seigneur leur a-t-il » donnée? » s'écria le jeune gentilhomme suédois, qui sentoit bouillonner dans ses veines le sang belliqueux de ses ancêtres.
— ■ Toutes celles, Gustave, qui sont à l'u-
> sage de l'homme, et bien d'autres que » l'homme ne connoît pas , tellement que je » ne saurois t'en communiquer l'idée sans te » les faire voir : des casque» , des morions , des
99 8IBTLLB MÉRIAir.
cairasses,' des boucliers, des sabres, des coutelas , des épées , des stylets , des poignards hérissés de pointes qui se rebroussent , el déchirent en se retirant la blessure qu'ils ont ouverte. Certains portent sur eux des acides brûlants qui dévorent tout ce qu'ils touchent et des poisons subtils qui font mourir leurs agresseurs , quoiqu'ils aient en général plus de goût pour les parfums ; et ceux que les plus coquets exhalent au loin feroient envie à l'ambre et à la rose. Pour revenir à leurs moyens de défense , il n'y a personne dans ce peuple qui ne soit pourvu de tenailles vigoureuses et bien acérées dont ils percent , coupent et broient les membres de leurs adversaires.
» Je t'en montrerois certains dont la casaque de guerre est toute semée d'épines roides et pénétrantes ; d'autres qui marchent protégés par trois lances fermes , longues , serrées , inséparables , comme la phalange de Macédoine. Us connoissent aussi l'usage des armes à feu , et il est même bien plus ancien chez ce peuple-là que chez nous; mais ceux qui s'en servent ne les emploient que
SIBTLLB MÉRIA.K. 08
» dans la retraite , à la manière des Parthes. » J'ai assisté souvent aux exercices de ces « arquebusiers , et j*ai même eu Toccasion de
> les Toir en bataille. Je me souviens d'en » avoir remarqué un qui fit plus de trente dé- » charges dans une demi-minute , ce que les » tireurs les plus habiles tiennent pour pres- » que impossible. A la fin il s'arrêta , proba- » blement à défaut de mu ni tons , et bien lui
> en prit, pour échapper aux assaillants, de
> se fier à ses ailes...
— » Attendez, ma tante , au nom du ciel , »
interrompit brusquement Gustave. < Le peu-
> pie dont vous parlez a donc des ailes ?...
— » J'avois oublié de t'en instruire jus- » qu'ici, répliqua la bonne Sibylle. Dieu n'au- » roit pas laissé sur lui un pareil avantage aux » oiseaux. Bien plus , il a des tribus puissantes » qui sont tout autrement douées. Combattues
> sur la terre par un ennemi supérieur en
• nombre, elles se précipitent dans les airs » comme je te le disois. Si l'armée rivale jouit
• du privilège de les suivre , et menace de les
> rejoindre dans ces campagnes infinies , les
> eseadrons fugitifs se contentent de replier
94 SIBYLLS MÉRIAN.
» leurs ailes inutiles «ous le dos de la cuirasse , » et plongent au fond des eaux. Là , ils s'orga- » nisent en flottille vivante ; car ils ont avec » eux , dans leur bagage portatif , des nacelles » légères , des petits bâtiments de course , rapi- > des comme le regard , des esquifs carénés
• comme des vaisseaux de haut-bord qui triom- » phent des courants à force de rames, et où » d'intrépides navigateurs s'avancent, à rangs » pressés , en brandissant le glaive inflexible » que la nature a fixé sur leur poitrine.
— » Cela est prodigieux , dit Gustave ; mais » ces avantages ne sont* ils pas payés au prix » de quelques graves inconvénients ? leurs or- » ganes valent-ils les nôtres ?
— » Garde-toi bien d'en faire la comparai*.
» son , répartit Sibylle , elle seroit trop humi- » liante pour nous. Je te parlerai seulement de » leurs yeux qu'une cornée solide, épaisse, » inofiensible et cependant diaphane , met à » l'abri de tous les accidents extérieurs. Ils sont » presque toujours prédominants et disposés » latéralement, de manière à embrasser , ou
• peu s'en faut, toute la circonférence de l'ho- » rizon ; et leur globe , ordinairement taifllé à
SIBYLLE MÉRIàlf. 95
» feeettes , perçoit les objets par une incroya-
> ble multitude de regards divergents , dont t cbacun revient peut-être éveiller une sensa- » tion. Tu me demanderois volontiers aussi , » je n'en doute pas, s'ils savent pratiquer nos » industries et mettre à profit les matériaux » que la création nous fournit. Ce sont bien là
> d'autres miracles! Que te dirai-je de la sa- » vante économie de leur arcbitecture, deTha-
• bile ordonnance de leurs fortifications , des
> ressources inépuisables de leur stratégie , de » la variété de leurs artifices de chasse et
> de pêche ? Que te dirai-je de la perfection de » leurs instruments , de la légèreté de leurs
> tissus, de la délicatesse exquise de leurs cise
• lures, du fini de leurs moindres ouvrages, » qui ne soit infiniment au-dessous de la vérité? 1 n fiaut vivre parmi eux comme je l'ai fait, » GuMave, pour savoir les admirer.
— » Je les verrai certainement , » dit Gustave, en prenant l'attitude résolue d'un homme qui entreprend un voyage lointaine sesrisques et périls. « Mais où habite ce peuple extraor* » dinaire, continua-t-il ? faut-il l'aller cher- » cher bien au-delà de Surinam ?
96 SIBYLLE MERlAir.
» Nous le verrons dès demain , si tu veux en » prendre la peine , répondit Sibylle. Il habite » partout, sur la terre où nous marchons^ » dans le ruisseau qui baigne nos prairies, dans » l'air que tu respires. Il habite le calice d'une » fleur qui vient de s'ouvrir , et jusqu'à la » goutte de rosée qui tremble suspendue à ses V pétales; il frémit dans le sable ; il murmure » sous le gazon,' il danse et tourbillonne dans » un rayon du soleil. Mon armée navale a jeté » l'ancre dans une mare prochaine ; mes arque- » busiers sont retranchés sous une pierre du » jardin. Je te parlois des insectes. »
Gustave, un peu piqué , se mordit les lèvres ; mais il ne voulut pas en avoir le démenti. Dès le point du jour du lendemain , il se mit en route avec sa grand'tante vers le peuple inconnu dont elle lui avoit appris l'existence , muni pour toute arme et pour tout équipage d'un petit filet de gaze.
Il prit goût à ces découvertes qui devenoient tous les jours plus instructives , plus amusantes et plus gracieuses ; et , quand la mort lui eut enlevé sa bonne parente, le là janvier 1717 , il sentit qu'il n'auroit jamais pu s'en consoler»
si elle ne Tavoit introduit anparayant au milieu du peuple inoonnu , dont Fétude assidue lui fournissoit tant d'agréables loisirs et de douces consolations.
Gustave de Rosander vécut long-temps. Il fat savant, c'est peu de chose; il fut célèbre, ce n'est rien ; il fut tranquille , parce que les goûts simples donnent la paix du cœur ; il fut bon , parce que l'amour de la nature est un acheminement à la vertu ; il fut heureux, parce que le calme de l'esprit et la bienveillance de l'ame composent le seul vrai bonheur de l'homme. Cela, c'est tout.
LIDIVINE.
En 1800 , j'étois dans les prisons d'une ville de province , et je n'y étois pas pour la première fois. La cause de ces petits malheurs de jeune homme me dispense d'en rougir.
Je ne parlerai pas du geôlier et de sa femme, honnêtes et charitables personnes qui m'ont laissé cependant un bien tendre souvenir, mais
100 LimVINE.
je ne saurois me dispenser de remarquer en passant que ce triste ministère du geôlier est un des plus honorables qu'il y ait au monde , quand il est exercé avec douceur et humanité. Madame Henriey étoit infirme et presque toujours malade ; mais elle avoit pour la représenter, dans Tintérieur , une vieille femme de charge qui s'appeloit Lidivine ,
Rom peu connu , même parmi les saints,
et que les pauvres prisonniers nommoient la divine, parce qu'ils croyoient que ce nom hyperbolique étoit son nom véritable. Il n'y a rien en effet qui puisse noas donner une idée plus distincte de la Divinité que la charité chrétienne.
Lidivine avoit soixante-dix-huit ans , ce qui ne l'empéchoitpas d'être vive, active, empressée , et toute à tous , comme si elle n'en avoit eu que cinquante. Elle étoit même allègre et joviale, car la première des conditions de l'hygiène, c'est une bonne conscience. Il y a une foncière gaîté du cœur qui n'appartient qu'aux bonnes gens. Les esprits occupés de
LIBlVilCE. lOÎ
mauvaises pensées deviennent , au contraire , £icilement tristes. Il y a bien de quoi.
Quand je pense à Lidivine, je crois toujours la voir avec son petit béguin blanc si propre, son juste noir si leste et si serré , et son cœur d'argent passé à un petit cordon de velours noir aussi , qui avoit un peu rougi. Elle n'osoit porter yisiblement la croix qui y avoit été suspendue ; cela n'éloit pas encore permis ; mais elle la conservoit sans doute entre sa chair et le cilice de laine ou de crin dont elle se couvroit par pénitence , et je n'ai jamais compris que Lidivine eût à faire pénitence de quelque chose. C'éloit peut-être d'avoir été jolie , car sa pâleur saine et sa maigreur robuste ne lui avoient pas fait perdre tous les avantages d'une taille bien prise et d'une figure agréable.
Ce que je raconte ici de Lidivine , c'étoit ce que nous en pensions tous , bons ou méchants. Aussi rinfluence de Lidivine sur les esprits les plus âpres et les plus rebelles avoit quelque chose de plus puissant que la force, et qui Sgissoit sans qu'on sût au juste comment , par une sorte de faveur providentielle. A Lidivine le secret d'affermir les cœurs abattus et de
10!l LIDIYINB.
consoler las cœurs désespérés. Quand la rage soulevoit au fond des cachots une de ces émeutes de démons qui se battent avec leurs fers, et qui meurent , sans se rendre , en mordant des baïonnettes ^nglantes , on n'y envoyoit plus de soldats. On y euToyoit Lidivine. Un instant après, tout étoit calmé.
Dieu n'auroit pas cru faire assez pour la prison dont je vous parle , s'il n*y avoit placé que Lidivine. £lle étoit secondée par son petit-fils dans ce noble et pieux ministère. Pierre étoit un jeune homme de vingt-trois ans, foible de corps , mais infieitigable de patience et de courage , qu'aucun soin ne rebutoit pour adoucir nos ennuis et pour secourir nos misères. Je ne TOUS donnerois qu'une idée imparfaite de sa physionomie résignée et non pas abattue , de son regard bleu , plein de compassion et de tendresse , de sa chevelure blonde , lisse, aplatie et coupée à angles droits, si je ne disois que vous avez pu remarquer des caractères pareils dans le type de nos bons paysans de montagne, ou dans les images des saints, tracées par un peintre naïf.
Pierre n'étoit pas. un grand personnage,
LIDIYIICB* lOd^
même en prison. Arrivé là , selon nos conjectures, par la protection de Lidivine, il n'y étoit gnère que l'aide et le valet des guichetiers. J'appris plus tard que c'étoit son titre , et que ce titre, chose étrange, étoit une faveur acquise par sa bonne conduite. J'expliquerai cela tout-à-l'heure , si la mèche de ma lampe hrûle encore.
Quoi qu'il en soit , j'avois été entraîné vers Pierre par cette sympathie d'âge qui rapproche si vite les jeunes gens , surtout quand ils sont malheureux , et par cette sympathie de croyances, le seul lien social que nos discordes politiques n'eussent pas rompu. Quand sa chemise s'entr'ouvroit dans quelque œuvre de force , à raCraichir notre grabat en y introduisant une botte de paille neuve, ou à transporter un malade , j'avois vu souvent flotter sur sa poitrine le Qordon du scapulaire. Peut-être aussi quelque instinct secret m'avertissait que le Seigneur nous avoit imposé une vie commune de misère et de dévouement, et que notre honneur, comme son empire, ne seroit pas de ce monde.
Notre chambrée , n° 6 , étoit ordinairement ouverte par Pierre que nous chérissions tous ;
104 UDIVENB.
et c'étoit un de ces égards auxquels nous reconnoissions la bienveillance de la geôle , car le salut religieux que Pierre nous adressoit chaque matin étoit pour nous comme une bénédiction répandue sur la journée. Une fois , le» verrotLS tournés plus tard et plus rudement, sans égard pour notre sommeil , nous annoncèrent la visite d'un autre guichetier. Celui-ci s'appeloit Nicolas.
Nicolas étoit un bon homme qu'un autre genre de vocation , dont je ne me suis pas informé , avoit engagé au service des prisons , et qui ne s'étoit pas accommodé sans effort , je le suppose , à l'esprit de son état ; mais il y étoit parvenu de manière à faire illusion sur ses sentiments naturels à quiconque ne les auroit pas connus. A force d'exercer les cordes basses de sa voix, le pauvre diable avoit réussi à se donner une parole rauque et menaçante, qu'il sa voit rendre plus formidable en fronçant convulsivement des sourcils épais , mais doux , qui ne furent jamais destinés à exprimer la colère. Gomme cette complication d'artifice devait lui coûter beaucoup , il ne répondoit jamais plus brutalement que lorsqu'il avoit le àoi tourné.
LIBITINE. 105
Un jour qu'on le surprit à pleurer sur un homme qui alloit mourir , et qui embrassoît sa femme pour la dernière fois, il se plaignit qu*on lui eût jeté du tabac dans les yeux : j'ai rencontré vingt guichetiers comme Nicolas. Les hommes ne sont jamais si méchants qu'ils en ont l'air.
— Où est Pierre ? lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit.
« Pierre! Pierre! répondit-il avec aigreur.
» C'est toujours Pierre qu'on demande; on di- » roit qu'il n'y a que Pierre ici. Que fait-il » pour vous qu'on ne fasse ? Pierre vous ap- » porte-t-il autre chose qu'une cruche et du » pain ? Une cruche , la voilà ; du pain , en » voilà : si vous avez afiaire à Pierre , allez le » chercher. Pierre est au cachot. »
— « Pierre au cachot ! m'écriai-je , c'est une » chose impossible. Qu'a-t*il fait ?
« Ce qu'il a fait ? Est-ce que je sais cela , moi,
• ce qu'il a fait ? £st-ce que cela me regarde ?
• Est-ce que je me mêle de ce que font les
• antres? Une porte ouverte trop tôt, une
• porte fermée trop tard, une lettre remise » seorèlement avant d'avoir été lue, unecom-
106 LiDiviir£.
» plaisance de lâdie et de fainéant, pour vos
> camarades Ou pour tous. Il en est bien capa- » ble, le petit Ingot!.... >
Je n'ai pas besoin de dire que Nicolas aT<Ht tourné le dos pour prononcer ces grosses paroles. V
— C'est infâme ! repris-jeen l'interrompant, c'est horrible ! Si les magistrats le say oient , on réprimeroit sévèrement un tel abus depouroir. Le cachot est une pénalité très-grave, et nulle pénalité ne peut être infligée à un homme li* bre que par l'autorité de la loi. Cette vexation est indigne à l'égard de Pierre , comme elle seroit indigne au vôtre. Je vous dis qu'elle crie vengeance !
» Bon ! répliqua Nicolas en me regardant » fixement cette fois. A vez-vous pris, par hasard » votre ami Pierre pour un homme libre » comme moi , qui peux quitter la maison ce
> soir en demandant mes gages ? Il est prison- * nier comme vous , à cela près que vous pas- » sez demain en justice , et que ces messieurs » de là-haut sont parfaitement maîtres de voua » renvoyer chez vos parents, si vous avez de » bons témoins ; tandis que Pierre a treize ana à
LIDIYINE. 107
» faire encore, puisqu'il n'en a fait que sept , » et treize ans de galères, vraimeut, qua'nd » ridée en viendra au commissaire du pouvoir » exécutif, qui le retient ici par faveur , comme
• dans un château de plaisance. Je conviens
* que cela seroit dur, mais que voulez-vous ? » il n'a voit pas l'âge pour être guillotiné. »
La guillotine, les galères , cet honnête Pierre, cette admirahle Lidivine, toutes les apparences qui m'avoient frappé, toutes les notions que je venois de recueillir dans une conversation de deux minutes, se confondoient tumultueusement dans mon esprit , quand la porte se^ referma sur moi. Je ne pouvois plus interroger Nicolas qui n'auroit probahlement pas été d'humeur à me répondre; maisjecroyois l'entendre encore murmurer son refrain à travers l'épaisse muraille , sur un ton plus grave que celui des verrous : « Est-ce que je sais » cela , moi ? est-ce que cela me regarde ?
« est-ce que je me mêle de ce que font les » autres?... »
Je pas$ai en justice^ en effet , dès le lendemain , comme Nicolas me l'avoit annoncé , et je fus acquitté à la majorité de neuf voix sur
108 LIDiyiRB.
douze. On ne sera peut-être pas étonné, si j'ajoute naïvement que jamais résultat avantageux d'un scrutin ne m'a été plus agréable.
La première chose qui m'occupa quand je me trouvai libre » ce fut l'histoire de Lidivine et de Pierre. Un vieux prêtre , saintement téméraire , s'étoit réfugié dans leur famille en t79S, pour porter de là des exhortations et des espérances à son troupeau de chrétiens sans pasteur et sans autels. Il fut surpris en officiant , et tendit ses bras aux fers , comme un martyr des premiers âges de l'Église. Son petit peuple duhameau le défendit malgré lui, avec cette ardeur de dévouement que la religion inspire toujours quand elle est persécutée. Ils étoient quinze. Treize moururent sur Téchafaud du confesseur, aprèsavoir reçu sa dernière bénédiction. La grand'mère avoit plus de soixante-dix ans, le petit-fils en avoit moins de seize; et, selon la juste expression du guichetier, Tun des deux avoit plus d'âge qu'il n'en falloit, l'autre n'avoitpas encore l'âge pour être guillotiné. C'est à cause de cela que Lidivine et Pierre étoient en prison.
Dans ces entrefaites, Bonaparte étoit reyenu ;
MDIVINB. 109
Bonaparte , ce géant de la civilisation , qui la rapportoit toute faite, et qui ne put pas la raffermir sur des bases éternelles , parce que Dieu n'en vouloit plus. La révision de ces procédures exceptionnelles d'une législation d'anthropophages étoit devenue facile. Un grand nombre d'honnêtes gens a'intéressèrentausort de Pierre et de Lidivine. Il n'y a rien de si commun que de trouver des cœurs tout disposés à la réparation du mal, quand il n'y a plus de péril à l'empêcher. Je ne parfois pas de ces efforts à mes amis de prison que je voyois souvent , parce que je savois déjà , par une expérience précoce, que la moindre révolution de bureau pouvoit les rendre inutiles. Au moment où les pièces qui annuloient leur jugement m'arrivèrent , bien authentiques et bien légalisées, je volai vers eux, dix fois plus heureux que je n'étois, en les quittant , le jour de mon absolution. Je portois à Lidivine et à Pierre vingt-six ans de liberté.
Aussi me souvient-il de cette impression ,
comme si je n'avois ni souffert, ni vu souffrir
depuis. C'étoit à quatre heures du soir, par
une belle journée de printemps , comme la
ITD UDITIHB.
Franche-€k>mté en a quelquefois en avril ; vam l'heure n'étoit pas expirée » et les prisonniers joiiissoieot encore dans la cour, sous la lumière d'un plein soleil , bien tiède et bien réjouissant, de ses dernières minutes de récréation. D y a dans les prisons un temps et un lieu qui sont assignés à la récréation , c'est moi qui vous le certifie.
< Vous êtes libres, m'écriai-je en sautant to«r à tour au cou de Pierre et de Udivine. • J'eus quelque peine à m'en faire comprendre; mais tout le monde m'avoit compris , et l'émotion de ces pauvres gens , qui baignoient de larmes leurs joues et leurs cheveux , expliquoit ass6E mes paroles.
Après cela , il y eut un grand silence , un sisilence grave et triste ; car il y a d'autres liens a rompre dans une prison qu'on habite depuis sept ans que ceux de la captivité. Lidivine regardoit ces femmes , ces convalescents , ces infirmes dont elle avoit été si long-temps la mère, et qu'elle s'étoit flattée de ramener peu à peu à la religion et à la vertu ; elle s'arrêta enfin devant un vieillard tout cassé, que la fatigue de Tage ou l'excès de la joie avoit comme en-
LIDinilB. 1 1 1
chaîné à sa plaoe : t Eh ! Georges ! lui dit-elle , cpi te portera ton bouillon ? »
Ensuite elle revint à moi, et pressant ma nain dans ses deux mains : « Je suis vraiment Ubre ? dit-elle. «
— » Oui , Lidiyine. »
— » Je pourrois sortir avec vous maintenant, si je voulois ? »
— .» Oui , Lidivine. »
— » Vous me mèneriez tout maintenant <îhez l'avocat de mes prisonniers ^ »
— » Oui, Lidivine. »
-^ » Vous pourriez me montrer la maison du médecin de mes malades ? »
— » Oui, Lidivine; et l'église qui va se rou- ?rir , car nous vivons sous un gouvernement humain , juste , éclairé , qui sentira la nécessité d'appuyer son pouvoir sur la foi. Dieu est le meilleur des auxiliaires. »
— Vous avez raison , mon ami-! Oh ! si j'étois sère de n'être pas à charge en prison... •
La femme du geôlier l'embrassa , et fit un mouvement involontaire pour la retenir.
t Voilà qui est bien , continua-t-elle en sou- I riant, pendant que du revers de la main
1 12 LIDIYINE.
» elle essuyoit ses yeux. Je ne suis pas encore » si vieille que jene puisse honnêtement gagner » mon pain chez mes maîtres. Allez vous cou- » cher bravement, vous antres, car voilà quatre » heures qui .sonnent. Nous nous retrouve- » rons demain. Je ne veux pas sortir d'ici. ..
• Où irai -je, d'ailleurs , ajouta Lidivine, pour » être plus utile ou plus heureuse ? Une mai-
> son, un village, une famille, il n'y en a plus » pour moi : le cimetière même ne me diroit
• rien ; car mon mari , mes frères et mes en- » fants n'y sont pas. Vous savez qu'ils sont
> morts bien loin de là , et qu'on les a mis je
• ne sais où. Quant à Pierre, c'est autre chose; » il est jeune, beau, industrieux , patient et, » par dessus tout , craignant Dieu. Si le monde
• est revenu au bien , comme vous dites , mon » pauvre Pierre prospérera peut-être. Viens
> ici, mon enfant, que je te bénisse et que 9 je te dise adieu ! »
Pierre n'avoit pas encore parlé. Il paroissoit plongé dans une méditation sérieuse , et embarrassé de rompre le silence ; enfin , il se rapprocha de Lidivine , à l'appel qu'elle veaoit de lui faire.
LIDIVINE. 1 1 S
■ Jamais , ma mère , dit-il avec fermeté.
» J'ai pensé quelquefois à la vocation que je » snivrois , quand mon temps seroit fini ; j'au-
> rois Toulu être prêtre , mais je n*ai pas eu » le loisir de devenir savant. Au reste , si le mi- » nistère de prêtre est grand , celui de guiche- » tier a des devoirs que j'aime , et auxquels je » ne veux pas me soustraire. Nicolas a besoin
> d'un aide , et il sait maintenant que ma com- " passion , pour des peines que j'ai ressenties
> depuis l'enfance , ne m'a jamais détourné de » mes obligations. Je vous supplie de me per- » mettre , ma mère , de ne pas sortir de prison. » C'est la vie que le Seigueur m'a faite, et je » n'y renoncerai pas. »
Les prisonniers étoient partis. Nicolas n'avoit plus de motifs pour contraindre l'expansion de son excellent naturel : > Reste , reste ! » crioit-il à Pierre , en pleurant à chaudes larmes.
— ■ N'est-il pas vrai , qu'à ma place , vous auriez fait comme moi ? » dit Pierre en se retournant de mon côté.
— < Oui, mon ami, sij'enavoiseule courage. «
Lidivine et Pierre sont morts au service des prisonniers.
BAPTISTE MONTAUBAW.
— Je ne sortirai certainement pas de ces montagnes , dis-je à Fliôtesse en arrivant aveo elle sur le pas de la porte , saiis avoir tu ce bon M. Dubourg dont vous me parlez. G'étoit un des pi us tendres amis de mon père. Il n'est que sept heures du matin , trois lieues sont bientôt faites quand le temps est beau à souhait,
116 BAPTISTE H05TAUBAir.
et je peux disposer d'an joar sans préjadice pour mes afiaires. Il me sauroit mauvais gré de n'avoir pas dîné avoc lui en passant , n'estil pas vrai ?
— Il ne vous ne le pardonneroit pas , répondit-elle , puisqu'il n'y a pas de semaine qu'il n'envoie prendre des informations de votre arrivée.
— Je ne me pardonnerois pas davantage d'avoir manqué une occasion de vérifier ce que valent mes prophéties. J'ai prédit il y a cinq ans que sa fille Rosalie , qui n'en avoit que douze, deviendroit une des piquantes beautés de la province , et je suis curieux de savoir si la petite brunette aux yeux bleus m'a fait mentir.
— Tenez vous assuré du contraire , s'écria madame Gauthier. On iroit à Besançon , et peut-être à Strasbourg ( c'étoit pour madame Gauthier l'équivalent des antipodes ) , sans rencontrer sa pareille; et avec cela, élevée comme un charme et sage comme une image ; mais n'allez pas vous y laisser prendre , pour rentrer ici au désespoir, comme vous faisiez du temps de l'autre. Tout gentil que vous êtes,
BAPTISTE MOHTAUBAIf. 117
VOUS pourriez en être eette fois pour vos peines et pour vos soupirs , car voilà déjà bien des mois qu'il est bruit qu'on la marie.
— Diable, diable! madame Gauthier , vous méprenez toujours pour un jeune homme, quoique j'aie vingt-quatre ans passés, une fortune établie et une position sérieuse. Croyezvous qu'un avocat stagiaire au barreau de Lons-le-Saulnier se passionne comme un légiste ou comme un clerc d'avoué ?... Rassurezvous, ma chère dame, et montrez-moi seulement le chemin qu'il faut que je tienne pour parvenir chez M. Dubourg , car j'ignorois même que sa maison de campagne fut si près d'ici.
— Vous ne serez pas embarrassé dans toute la première moitié de la route , répliqua-t-elle. Vous ne perdrez pas un moment le petit sentier bien frayé que vous voyez courir là dans les prés , le long de ce ruisseau bordé de saules ; mais une fois arrivé au pied du coteau qui ferme le Val , ce sera une autre affaire; vous serez aux bois de Ghâtillon , qu'il faut traverser pour apercevoir le château, et comme ils ne sont pratiqués que par les bûcherons , qui
118 BAFTISTB MOKTAUBA>!!r.
y ont tracé dans leurs allées et Tenues bien des chemins qui se croisent , je me suis laissé dire que les gens du pays s'y égaroient quelquefois ; mais il ne manque pas de huttes et de baraques à la rive du bois , et tous n'aurez qu'à bûcher pour tous procurer un guide.
Fort pénétré de ces utiles renseignements , je saluai mon hôtesse de la main ; je me mis en route , et je gagnai du pays en faisant des tirades pour le premier acte de ma tragédie , arec la délicieuse et immense préoccupation d'un homme qui se complaît dans ses Tcrs.
Aussi j'étois fort loin, au bout d'une heure, du petit sentier bien frayé qui court dans les prés le long d'un ruisseau bordé de saules, et je fus fort heureux , pour retrouTcr ma direction , que la colline ne se fut pas aTisée de la fantaisie, à la Térité assez étrange, de se déranger de sa place.
Après aToir long-temps côtoyé la riTe du bois , comme disoit madame Gauthier , en sui- Tant inutilement un fourré si épais , que j'aurois à peine compris qu'il pût ouTrir passage à un lièTre poursuivi par les chiens , je ' fus frappé de la vue d'une petite maison toute
BAI^ISTE JfOUTAVBAH. 119
Uancliey c'est-à-dire assez fraichement crépie , qui s^adossoit aa bois comme un oratoire couronné de feuillages , et autour de laquelle se fermoit en carré une palissade à treillage fort serré d'où se répandoient de toutes parts des pampres de vignes , de flottantes guirlandes de liseron et de houblon , et des rameaux d'églantier chargés de fleurs. Je fis quelques pas et j'arrivai à l'entrée de ce joli réduit , qui ne paroissoit guère propre qu'à loger deux ou trois personnes. Sur un bout de banc joint à la porte du logis , et qui étoit élevé comme elle d'une marche ou deux au-dessus d'un potager de quelques pieds de surface , il y avoit un jeune homme assis. Je pris le temps de le regarder , parce que lui ne me regardoit pas. Il étCHt vraisemblablement trop occupé pour s'apercevoir de ma présence. -
Je ne dirois pas facilement ce qui , dans ce jeune homme , excita soudainement ma curionté , mon intérêt , mon affection. Je ne suis paMi romanesque , on le sait bien ; mais le lieu , la circonstance, }a personne surtout , fai- «oient naître en moi une foule d'idées mélancoliquement poétiques , dont j'étois presque
120 BAPTISTE MONTAUBAV.
facile de faire tort à ma composition. Je finis cependant par y prendre un plaisir très-Tif et par le goûter en silence.
Ce jeune homme , si absorbé dans ses pensées , qu'un peu de bruit que j'avois fait étourdiment en m'approchant de lui n'avoit pu un moment l'en distraire, étoit beau comme une de ces figures qu'on rêve quand on s'endort sur une bonne action, et du sommeil d'un homme qui se porte bien. (Ce sont décidément les deux seules manières d'être heureux que je connoisse.) Il sembloit délicat et même foible, et cependant sa blanche et gracieuse figure^ qu'inondoient les flots d'une chevelure blonde parfaitement bouclée, ne se seroit peut-être pas refusée à l'expression d'une forte nature d'homme. A travers la suave douceur de ses traits languissants, on déroéloit le caractère d'une méditiation habituelle et d'une profonde résolution. Gela roétonna.
— £h quoi ! pensai-je à part moi , envieroistu dans ton cœur navré les avantages dont te privent les aveugles répartitions de la fortune ? Regretterois-tu le droit qu'elle t'a ravi de prendre une part active aux agitations de la
BAPTISTE HOICTAUBAN. lâl
multitade , et de l'entraîner par l'amour ou de la soumettre par le génie ?Dieu t'en préserve , pauvre ange ! contînaai-je en m'approchant encore de lui, car je Taimois déjà beaucoup.
Reste doux et pur comme te voilà dans ta force inutile , jouis de ta solitude , et laisse aux ridicules tyrans du vieux monde , conquérant déçu ou roi détrôné que tu es sur la terre , l'empire absurde qu'ils y exercent depuis tant de siècles ! Le jeune bomme tourna les yeux de mon côté , et me regarda fixement pendant que je le saluois. Il fit un mouvement pour se lever; je me bâtai de le retenir sur son banc , parce qu'il m'ayoit semblé malade.
— Je vous demande pardon, mon ami, lui dis-je , d'avoir interrompu le cours de vos pensées; la rêverie est si belle à votre âge! Pourriez-vous m'indiquer, sans vous déranger davantage, le cbemin du bois qui conduit à la maison de M. Dubourg ? Elle ne doit pas être fort loin d'ici.
Il me regarda encore , mais sa pbysionomie a?oit subitement passé de l'expression d'une bienveillance timide à celle de l'inquiétude et de l'effroi. Cependant il parut réfléchir.
122 BAFnsTB houtaubak.
— La maison de M. Bnbonrg ? répondit-il enfin, comme s'il avoit cherché à recneillir qnelqnes souvenirs très-confus ; Dubonrg ?
M. Duboorg ? la maison de M. Dnbonrg ?
Ah! ah! continna-t-il en riant, il y avoit autrefois une belle maison de ce nom-là, que j'ai habitée quand j'étois jeune. C'est là que j'ai vu pour la première fois des anges qui avoient pris la figure de femmes, des fleurs de toutes les saisons , et des oiseaux de tous
les ramages Mais ce n'étoit pas dans ce
monde-ci.
Ensuite il laissa tomber sa tète sur ses mains , et il oublia que j'étois là.
Je compris alors qu'il étoit idiot, ou innocent , suivant le langage du pays. Merveilleuse société que la nôtre , où ces deux êtres d*élection , celui qui vit iuofiensif envers tous , et celui qui vit solitaire , sont repoussés avec mépris jusqu'aux limbes de la civilisation, comme de pauvres enfants morts sans baptême !
Au même* instant , la porte s'ouvrit près de moi , et j'y vis paroitre une femme d'une cinquantaine d'années, qui étoit mieux vêtue que ne le sont ordinairement les paysannes.
BikPTISTB HOICTAUBAK. 128
— Eh qaoi \ dit*elle , Baptiste , vous reoeyez un voyageur sans le presser d'accepter du lait et des fruits, et d'accorder à notre pauvre toit l'honneur de lui procurer un peu-d'omhre et de délassement.
— Ah! madame! m'écriai-je, ne le grondez pas , de grâce ! Il n'y a pas encore une minute que je suis à son côté , et son accueil m'a touché de manière à m'en souvenir toujours !
Baptiste n'avoit pas même entendu sa mère.
Il étoit retomhé dans ses réflexions. Ses hras étoient croisés, sa tête pendoitsur sa poitrine, et il murmuroit des mots confus que je ne m'expliquois pas.
Je suivis la honne femme dans une pièce assez vaste et d'une remarquable propreté, qui devoit être la meilleure de la maison. Elle m'y fit asseoir sur une sorte de fauteuil d'honneur, dont le siège étoit assez joliment tressé de paille jaune et bleue, pendant qu'elle congédioit dans la chambre suivante une volée tout entière de petits oiseaux de la montagne et des champs , qui s'étoient à peine effarouchés à mon approche, et qui lui obmssoient avec uo
empressement charmant à voir, tant ils étoient bien apprivoisés.
Elle renouvela ensuite les offres qu'elle ven oit de me faire, et s'assit , sur mon refus réitéré, en me demandant à quoi du moins on pourroit m'étre bon dans la maison blanche des bois.
— Je le disois à votre fils quand vous êtes survenue , lui répliquai-je , mais il m'a tout à fait oublié. Le pauvre enfant , madame , est bien affligé I Le voyez-vous depuis lopg-temps dans cet état?
— Non , monsieur, répondit-elle en essuyant une grosse larme , et cela même n'est pas continuel. Il est toujours triste , aussi triste qu'il est bon, le pauvre Baptiste; mais il ne manque pas de suite dans ses idées et dans ses actions , quand de certains mots que je me garde bien , comme vous pouvez croire , de prononcer devant lui , ne le rendent pas à ses accès. Gomment ces mots le troublent , c'est ce que je ne sais pas. Je les évite , et voilà tout. Il étoit né si heureusement, ce cher enfant, qu'il faisoit l'espoir , et d'avance l'honneur de mes vieux jours, mais le bon Dieu a changé tout-à-coup ses intentions sur lui !....
BAPTISTE HOIfTiiUBAN. 125
Ses larmes abondèrent à ces derniers mots.
Je lui pris la main , en lui demandant pardon de renouveler de pareilles douleurs.
— Il faut vous dire , puisque tous avez la bonté de vous intéresser à Baptiste, reprit-elle avec plus de calme, que Joseph Hontauban, mon mari , étoit le meilleur ouvrier en bâtiments du Grand-Vau. Gela n'empêchoit pas que nous ne fussions fort pauvres, parce que c'étoit un bien mauvais temps pour l'ouvrage , et que ma famille , d'une condition supérieure à celle de Joseph, avoit payé un tribut plus pénible encore aux événements ; mais cela ne fait rien à l'histoire. Nous ne savions trop à quel saint nous vouer, quand un riche et respectable particulier de la contrée chargea mon mari de la construction d'une maison superbe que vous verrez si vous traversez le bois , car je crois que vous venez d'Aval. Quand )a maison fut bâtie jusqu'aux combles , mon pauvre Joseph monta lui-même sur le faite, comme chef d'ouvriers, pour y planter, selon l'usage, le bouquet et les banderoles d'honneur. Il étoit près d'y atteindre lorsqu'une pièce de la toiture qu'on avoit, à notre grand mal-
126 BAPTISTE MONTA UBAN.
heur , oublié de fiier , lui manqua sous le pied. C'est ainsi qu'il mourut. M. Dubourg, qui étoit et qui est encore le propriétaire du bâtiment, se montra vivement sensible à une si cruelle infortune. Il fit construire pour mon fils et moi ce petit logement sur un terrain assez productif , qui lui appartenoit , et dont il nous accorda la jouissance , en y joignant même une pension, afin de subvenir à l'insuffisance du revenu, et de nous mettre à l'abri de tout besoin ; enfin , non content de cela , il voulut encore se charger de l'éducation de Baptiste , qui avoit alors cinq ou six ans, et qui prévenoit à la vérité tout le monde en sa faveur par son esprit précoce et sa jolie figure. Baptiste fut donc élevé chez H. Dubourg avec les mêmes soins et les mêmes maîtres qu'une aimable fille de son bienfaiteur , qui a trois ans de moins. Gela dura pendant dix ans , et Baptiste avoit si bien profité, qu'il ne lui manquoit presque rien , au dire des gens les plus savants , pour se faire un chemin honorable dans le monde. M. Dubourg prit la peine de me le venir assurer ici , en ajoutant d'un ton sérieux , mais doux : c Vous compre-
BÂ.PTISTB MOHTAUBAîl. 1^7
> nés , mère Hontauban , qu'il ge Mi temps
> d'ailleurs que je sépare Baptiste de ma Ro-
> salie. Il a seize ans , elle en a treize et da-
• yantage. Ces jeunes gens touchent à l'âge
> où vient l'amour; quoique élevés comme
> frères et sœurs , ils savent bien qu'il en est
> autrement, et je n'ai peut-être que trop
> long-temps tardé à détourner ce piège de
> leur innocence. Il faut donc reprendre chez
• TOUS votre fils , ma bonne amie , en atten-
> dant que je lui aie procuré la position £ai- » vorable dont il s'est rendu digne par ses
> études et par ses succès , dans quelque fa-
> mille encore plus opulente que la mienne ,
> ou dans quelque pensionnat en crédit. U » faut davantage , si vous m'en croyez : il » faut que nos enfants s'accoutument à ne pas » se voir, pour sentir moins péniblement
> cette privation quand ils seront séparés tout-
• à-f^t. J'ai mes raisons pour cela , quoique » rien ne m'ait indiqué entre eux d'autres » rapports que ceux d'une pure et naturelle
> amitié. — Baptiste est un ange de tendresse » et de soumission. Dites-lui que je ne cesse- » rai jamais de l'aimer, et faites-lui entendre,
128 BAPTISTE MONTAUBATf.
avec votre cœur et votre esprit de mère, que j'ai quelques motifs de le tenir éloigné de moi. Vous ne manquerez pas de prétextes 3 et si vous parvenez à le convaincre que mon bonheur y est intéressé, je ne suis pas en peine de sa résolution. Cependant , s'il n'y avoit pas d'autre moyen , rapportez-lui mes propres paroles. Dites-lui alors que la réputation des filles est le trésor le plus précieux des pères , et que la voix publique m'imposeroit bientôt un sacrifice plus rigoureux pour nous tous , si je ne prenois prudemment un peu d'avance sur le temps.
Exigez de lui qu'il ne revienne pas à Ghâteau-Dubourg ; je l'en tiendrai pour reconnoissant , et non pour ingrat. — Un mot encore , continua-t-il. — Gomme la vue de ma maison pourroit lui inspirer des regrets qui troubleroient son doux repos auprès de vous , obtenez de lui qu'il ne s'éloigne de la foret de ce côté que jusqu'à cet endroit qu'on appelle la Bée , parce que le bois y prolonge à droite et à gauche deux longues ailes de futaies qui cernent la route des voitures, à l'endroit où elle est fermée en
BAPTISTE MONTAUBAH. l!âO
» demi-cercle par le cours de l'Ain. Vous sa- » Tcz que les premières clôtures de mon parc
> ne se montrent qu'après qu'on a quelque
• temps suivi ce détour. — Quant à son obéis-
• sance , je vous le répète , ne vous en inquié-
• tez pas ! il mourroit plutôt que de manquer » à sa parole !... •
J'avois écouté M. Dubourg tout interdite , parce que mon esprit ne s'étoit jamais occupé du danger qui Feffrayoit, et cependant ce qu'il disoit me paroissoit si raisonnable , que je me bornai , pour lui répondre , à des expressions de remerciement et de déférence.
< Je comprends , contlnua-t-il en se levant , » que vos charges vont augmenter à mesure 9 que les miennes diminueront, mais cela ne B durera pas long-temps, car Baptiste est
• connu de mes amis sous les rapports les plus
• avantageux, et j'attends tous les jours la
• nouvelle qu'il est convenablement placé. £n
> attendant , recevez de mon amitié ces cent » louis d'or pour vous procurer à tous deux, » dans votre petite solitude, quelques dou-
• ceurs auxquelles il est accoutumé , et oomp-
• tez toujours sur moi. *
ISO BAPTISTB MO^TTAUBAK.
£n parlant ainsi , M. Duboorg laissa la bourse et partit , sans vouloir , malgré mes instances, se déterminer à la reprendre.
G'étoit l'époque où Baptiste venoit chaque année passer quelques semaines avec moi ; il apportoit alors ses livres, ses herbiers, ses ustensiles de science. J'étois bien heureuse ! Il ne trouva donc pas étonnant son déplacement d'habitude; j'aime à croire qu'il l'a voit même désiré cette fois-là comme à l'ordinaire. Jamais il n'avoit été plus beau , plus animé, plus satisfait de vivre , quoique naturellement porté à la tristesse depuis son enfance; et cela fut bien pendant quelques jours. Seulement je m'affligeois qu'il travaillât tant, de crainte, comme il n'étoit que trop vrai , que sa santé ne pût pas tenir à une si continuelle occupation. « Tu as bien le temps , lui dis-je un soir , » de feuilleter et de refeuilleter tes auteurs ! » Nous ne nous quitterons plus que lorsque » tu auras une place , et on n'en trouve pas à
• volonté dans un pays où il y a tant de sa-
* vants, surtout depuis la révolution. » Làdessus, je lui racontai ce que m'a voit dit M. Dubourg.
BAPTISTE MONTAUBAN. ISl
Quand j'eus fini , Baptiste soarit , ne répliqua pas, fit la prière , m'embrassa , et alla se coucher fort tranquille.
Le lendemain et les jours suivants , il me parut abattu. Il ne parla pas. Je ne m'en étonnai point ; je l'avois vu souvent de cette manière.
Au bout d'une semaine cependant (il y a quatre ans de cela), je crus m'apercevoir que son esprit se troubloit. Mère infortunée! c'étoit ce que j'avois prévu quand il s'opiniâtroit malgré moi dans ses études. Il renonça dès ce moment à ses livres , mais il étoit trop tard. Il disoit des paroles qui n'avoient point de sens, ou qui signifioient des choses que je ne comprenois plus. Il rioit, il pleuroit sans motif; il n'étoit bien que seul ; il s'adressoit aux arbres , aux oiseaux , comme s'il en avoit été entendu , et ce qu'il y a d'extraordinaire , mais que je n'oserois vous raconter , si vous ne veniez d'en voir la preuve , c'est qu'on croiroit que les oiseaux le comprennent, à la facilité avec laquelle ils s'en laissent prendre. Ne seroit-il pas possible , monsieur , que le bon Dieu , qui a donné un instinct à ces petits animaux pour éviter leurs ennemis , leur eût permis aussi de recon-
18S BAPTISTE MONTA UBAN.
noitre l'innocent qui est incapable de leur vouloir du mal , et qui he les aime que pour les aimer ?...
Ce récit m'avoit grandement ému , et je crois qu'il auroit produit le même effet sur vous , si je m'étois trouvé assez de puissance pour vous le rendre , ainsi que je l'ai entendu , dans son éloquente simplicité. Je passai ma main sur mon front comme pour en écarter les soucis qu'il y avoit fait descendre , et puis j'en couvris mes yeux pour me dispenser d'une explication douloureuse et d'un entretien inutile.
— J'ai abusé trop long-temps de votre patience, reprit la mère de Baptiste. Revenons, je vous en prie , à ce que vous pourriez désirer de nous. Il n'y a rien ici qui ne soit à votre service.
— Rien, rien, lui répondis-je avec attendrissement. Je n'avois à vous demander que le chemin de la foret qui conduit chez M. Dubourg , et qui en ramène , car il faut absolument que je rentre ce soir.
— Vous êtes aussi bien tombé que possible pour vous en instruire , monsieur ; nous y touchons , mais il n'est pas fort aisé. Baptiste va
BAPTISTE MONTAUBAIT. 188
YOQS conduire. Il ne Tit pas un jour sans aller à la Bée d'Ain , jusqu'à un certain endroit que je lui ai défendu de passer, et voici justement l'heure ou il se met en chasse. Je tous prie seulement de vouloir bien ne pas lui parler de cette maison , parce qu'il me semble que le souvenir de sou ancien séjour chez son bienfaiteur n'est pas bon à la raison de mon enfant.
— Quel témoignage de ma reconnoissance pourrois-je vous offrir pour ce service ?
— Oh ! pour ce qui est de cela , répliquat-elle en souriant , vous ne sauriez en parler sans me mortifier! Nous n'avons besoin de rien , et nous sommes au contraire en état de faire quelque chose pour des voyageurs peu favorisés de la fortune, qui se présentent rarement dans ces chemins écartés. Bien plus — mais c'est une condition nécessaire — l'unique grâce que j'attends de vous , c'est de n'avoir aucun égard aux sollicitations de ce genre que Baptiste oseroit vous adresser , parce que leur objet accoutumé m'inquiète. Me le promettezvous?
Je n'hésitai pas. — Au même instant , elle frappa deux fois des mains , et tous les petits
184 BiimSTE MONTAUBAN.
oiseaux que j'aTois vus un moment anparayant s'empressèrent à la porte avec des gazouillements confus.
— £h ! ce n'est pas encore tous , continuât-elle , impatients que vous êtes ! vos grains ne sont pas triés , et vos mangeoires ne sont pas nettes.
Ensuite elle frappa un troisième coup.
A ce dernier signal, Baptiste entra, salua , s'approcha de sa mère, s'assit sur ses genoux , et lia un bras caressant autour de ses épaules.
— Vous voilà donc bien sage et bien beau t dit la mère de Baptiste en le baisant sur le front. Voyez, monsieur, si je n'ai pas un aimable enfant ! un doux et docile enfant qui sera mon enfant toute la vie , comme si je Pavois gardé au berceau ! Pensez-vous que je sois à plaindre ?
Elle pleuroit pourtant.
— Ce n'est pas tout, Baptiste; il faut tous récréer un peu , car vous n'avez pas encore pris d'exercice aujourd'hui, bien que l'air fut si tiède et le soleil si riant ! Jamais on n'a vu tant de papillons ! vous savez d'ailleurs que nous avons deux serins verts des dernières
BAPTISTE MOUTAUBAJU. 1S5
GOavées qui n'ont point de femellea , et il y a lon^p-teraps que vous pensez à remplacer votre vieux chardonneret , qui est mort d'âge I
Baptiste fît entendre par des gestes et des cris de joie que sa mère alloit au-devant de ses désirs.
— Allez donc mettre vos guêtres de ratine ronge et votre toque polonoise à gland d'or , pour faire honneur à monsieur, et conduisez-le jusqu'auprès delà Bée de l'Ain , où vous l'attendrez en chassant à votre ordinaire. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous me feriez de la peine en l'accompagnant plus loin.
Je regardois Baptiste avec un intérêt cupeux pour savoir quel effet produisoit sur lui cette défense, car je croyois avoir pénétré une partie de son secret dans le récit de sa mère. Je ne m'aperçus pas que le nom de la Bée d'Ain lui rappelât rien autre chose. Il alla mettre sa toque polonoise et ses guêtres de ratine rouge, revint, embrassa la bonne femme, et courut devant moi en sifflant , tandis que tous les oiseaux du bois se hâtoient à chanter et voleter auto«r de luL J'imaginai sans peine qu'ils se seroient posés à l'envie sur la toque et sur les
1S6 BÂ.PTISTE MONTAUBAN.
épaules de Baptiste , si son compagoon ne les eût effrayés.
Après une demi-heure de marche , nous traversâmes les barraques des bûcherons. Les en- ÙLUis s'amassèrent sur son passage.
— Oh ! Toilà , crioient-ils , l'innocent aux rouges guêtres, le fils à la mère Montauban, qui va chasser sans filets. — Bonne chasse , brave Bâti ! rapportez-nous quelque oiseau , un gros geai bleu à moustaches, un beau compère-loriot noir et jaune , ou un de ces mé* chants piverts qui font des trous dans nos arbres; — et ne fût-ce qu'un verdier.
— Non , non , leur répondit Baptiste , vous n'aurez plus mes oiseaux comme par le passée et je me repens bien de vous en avoir donné quelquefois. Vous les emprisonnez dans des cages , au lieu de les retenir par des caresses. Vous leur coupez les ailes et vous les faites souffrir ! Vous n'aurez plus de mes oiseaux. L'esprit de Dieu est dans l'oisillon qui vole. Il n'est pas dans le cruel enfant qui le garrotte , qui le mutile , qui le tue et qui le mange. Vous étea une race méchante , et les petits oiseaux du ciel sont mes frères.
Et Baptiste reprit sa course au milieu de»
éclats de rire de ces misérables enfants , qui s'étonnoient sans doute de le trouver tous les jours plus stupide et plus insensé I
Je les aurois volontiers frappés , car je ne pouvois me défendre d'aimer Bâti de plus en plus.
Quand nous fûmes arrivés à la Bée d'Ain , Baptiste s'arrêta comme si une barrière de fejr s'étoit opposée à son passage ; il recula même de quelques pas , et se retourna du côté de la foret en appelant ses oiseaux.
— Ob L ob ! dit-il , où êtes- vous , les jolis , les mignons, les bien-aimés !... Où étes-vous, les jeunes serines du taillis ? où êtes-TOus, Ko* sette? où étes-vous, Fineite ? Faut-il croire que vous ne m'aimiez plus , ingrates que vous êtes , et plus mauvaises que des femmes , si le hibou ne vous a mangées ! Venez , petites , venez , mes belles ! j'ai des maris à vous donner , deux serins verts d'une couvée!... — Tenez, continua-t-il en jetant sur le gazon sa toque polonoise , qui laissa ses grands cheveux blonds se répandre sur ses épaules; dormez là-dedans, mes filles, sans rien craindre des hommes,.
des oiseleurs et des serpents , car je veille sur TOUS coinme une mère sar ses petits.
Pendant qu'il parloit ainsi , je m'étois an peu plus avancé. Je plongeois mes yeux dans cette belle eau si claire et si limpide qui baigne, • mon cher Jura , le pied des nobles montagnes qui font ta gloire , et où il n'y a de trop que des villes et des habitants ! L'Ain est un autre ciel dont l'azur n'a rien à envier à celui où nagent les soleils , et le Timave peut-être est seul digne de lui être comparé sur la terre.
Le langage de Baptiste me tira de ma contemplation. Je m'approchai de sa toque à pas timides et suspendus, mais en souriant inté* rieurement à ma crédulité. — Les petites serines y étoient cependant. Elles s'accroupirent en se pressant l'une contre l'autre , hérissèrent et dressèrent leurs plumes pour s'en mieux couvrir , comme la phalange en tortue qui se cache sous ses boucliers, et laissèrent à ^ peine briller au dehors un œil inquiet qu'elles auroient bien voulu rendre menaçant. Je n'ai pas besoin de vous dire que je me retirai soudainement pour ne pas les effrayer davantage.
— Quoique votre chasse , dis-je à Baptiste ,
BAPTISTE MOlirTAUBAV. 189
iBe parœsse liearease et complète, il est probable qiie vous ne retournerez pas ce matin à la Maison-Blanche des Bois. Votre mère vous a recommandé de l'exercice et j'espère encore ▼ons trouver en revenant. £n tout cas, j'ai assez bien remarqué mon chemin pour ne pas m'y tromper , et je serois fâché de vous retenir ici contre votre gré. — Mais , si je ne dois pas vous revoir , Baptiste ,j'aurois du regret de vous avoir quitté sans vous laisser quelque souvenir de mon amitié. Gardez en mémoire de moi cette montre d'argent , si vous n'aimez mieux une double pièce d'or pour acheter quelque chose qui vous convienne davantage. — Et ne me refusez pas I
— ^Une montre ! dit l'innocent en me prenant la main... Croyez- vous donc que le soleil s'éteigne aujourd'hui ? — De l'or ? ma mère en a encore pour nos pauvres. Que saurois-je en faire au milieu de mes oiseaux.
— ^Vous n'avez donc rien à désirer, Baptiste?..
— Rien , car ma mère ne m'a rien refusé...
si ce n'est un méchant couteau!...
Cette idée me glaça le sang. Je me rappelai oe que m'avoit dit sa mère.
— Dieu me garde , Baptiste , de vous don^ ner un couteau. Ma bonne nourrice, qui vit encore , m'a répété cent fois que ce triste cadeau coupoit les attachements. — £t d'ailleurs , les gens tels que vous et moi , mon ami , ne portent pas de couteau... Je ne me suis jamais muni de cette arme de l'homme carnassier, du boucher et de l'assassin.
Baptiste sa rassit à côté de sa toque polonoise, et se remit à parler à ses serines.
Jel'ohservois un moment ayant de poursuivre ma route , quand je m'entendis nommer par un groupe de cavaliers qui la suivoient dans la direction même que j'allois prendre.
— Maxime ici, dirent-ils, Maxime au bord des eaux bleues de l'Ain ! Que le ciel en soit loué! Mais arrive donc! les amis de Dubourg ne doivent pas manquer à la bénédiction nuptiale de sa belle Rosalie , et il est déjà plus de midili..
— Malheureux ! pensai-je , et d'abord je ne répondis pas. Baptiste m'occupoit trop. Il avoit en effet tourné sur eux des yeux fixes , mais sans expression déterminée. J'attendis : je crus le voir sourire, et puis revenir à ses oiseaux. Jq
BAPTISTE MOKTAUBAN. 141
me flattai qu'il n'avoit pas entendu ou qu'il n'ayoit pas compris, et jeme joignis à mes nouveaux compagnons de voyage , sans le perdro tout-à-fait de Tue. Il paroissoit tranquille.
La noce fut gaie comme une noce. Les hommes n'ont jamais l'air si heureux que le jour où ils abdiquent leur liberté. Rosalie étoit charmante, plus charmante que je ne me l'étois faite , mais plus soucieuse encore que ne l'est ordinairement une jeune fille qui se ma* rie. Son ame entreteuoit sans doute un souvenir yague de ces beaux jours de l'enfance où elle ayoit dû rêver d'autres amours et un autre époux. J'en ressentis un secret plaisir!...
Quant au marié , c'étoit le type complet du.
gendre de couvenance dont les familles se glorifient; c'est-à-dire un grand garçon d'une constitution forte qu'aucune émotion n'avoit jamais altérée; doué de cette assurance imper-< tnrbable que beaucoi|p de fortune et un pou d'usage donnent aux sots; parlant haut, parlant long- temps , parlant de tout , riant de ce qu'il disoit ; forçant les autres à prendre pari en dépit d'eux à la satisiiaction qu'il avoit de loi-méme ; gros industriel , teint superficielle-
149 BAPTISTE MOlTTAUBAir.
ment de physique, de chimie, de jurisprudetice, de politique, de statistique et de phrénologie; éligible par droit de patente et de capacité foncière ; du reste , libéral , classique , philan* trope, matérialiste, et le meilleur fils du monde ; — un homme insupportable !
Je partis aussitôt que j'en fus le maître, dissimulant adroitement mon évasion à travers la confusion des plaisirs et des fêtes. J'étois pressé de revoir Baptiste.
Lorsque j'arrivai à la pointe du bois, près de l'endroit où la Bée de l'Ain s'enfonce profondément dans les terres , je fus un moment surpris de voir la rivière parcourue par quelques petites barques fort agiles que je n'avois pas remarquées le matin. Je supposai qu'elle» appartenoient à des gens du canton qui s'^forçoient d'approvisionner ChâCeau-Dubourg pour les festins du soir et du lendemain. Toutà-coup les barques se rapprochèrent , les paysans descendirent , et un groupe assez épais se forma autour de quelque chose. Je ne suis pas curieux. Je ne sais pourquoi je courus.
— C'est bien lui , murmuroit un vieux pédieur, c'est le pauvre innocent aux rouges
BAPTISTE MOICTAUBAIf. 14S
guêtres y c'est le garçon à la mère Montauban, qui se sera noyé en poursuivant une hirondelle au vol , sans se rappeler que la rivière fût là ; — s'il ne l'a fait d'intention , ce que Dieu veuille épargner à son aroe ! Bâti, le bon , l'honnête Bâti ! regardez ce qu'il est devenu ! Le malheureux en£ant ne me demandera plus de couteau!
— Attendez , attendez , dis-je en reprenant le sentiment et la pensée , et en me précipi* tant vers le cadavre. . . Il n'est peut-être pas encore mort ! . . .
— Mais comment voulez*vous , mon brave jeune homme, répartit un autre pécheur, qu'il ne soit pas encore mort , puisque c'est un de nos petits qui étoit où nous sommes , et qui a vu de loin quelqu'un se jeter dans l'Ain, à l'instant où la cavalcade des amis de M. Dubourg a commencé à déborder la pointe du bois. Nous sommes venus au cri du petit , nous avons mis sept heures à chercher l'homme , et voilà que nous le trouvons. Alors il est mort ! et il n'est que trop mort à toujours ! . . •
— Quel bonheur I s'écria un joli petit gar-
ni BAPTISTE BfOîfTAUBATf.
çon d'une dizaine d'années en s'élançant dans le bois. — Je sais , moi , où il a laissé sa toque polonoise, qui est toute pleine, comme un nid, de jeunes serines vertes ! . . .
J'ai repassé depuis dans le pays. Je n'ai pu obtenir aucun renseignement sur la mère de Baptiste ; il faut qu'elle soit morte ou retournée dans son village.
La maison des bois a changé de forme. Elle est devenue fort grande , fort peuplée et fort bruyante. Aussi les petits oiseaux n'y viennent plus; ils s'en gardent bien. Le gendre de M. Dubourg y a établi une «cole d'enseignement mutuel , où les enfants apprennent à s'envier , à se haïr réciproquement , et puis à lire et à écrire , c'est-à-dire tout ce qui leur manquoit pour être de détestables créatures. €'est un enfer.