JEAN-FRANÇ0IS-LES-BA8-BLEUS
Le fantastique est un peu passé de mode , et il n'y a pas de mal. L'imagination abuse trop facilement des ressources faciles ; et puis ne fait pas du bon fantastique qui veut. La première condition essentielle pour écrire une bonne histoire fantastique , ce seroit d'y croire fermement, et personne ne croit à ce qu'il in- 1. là
1 46 JE.\n-PRANÇ01S-LES-BAS-BLBUS.
vente. Il arrive aussi bientôt qu^une combinaison d'effets trop arrangés , un jeu trop recherché de la pensée, un trait maladroitement spirituel , viennent trahir le sceptique dans le récit du conteur , et l'illusion s'évanouit. C'est le joueur de gobelets qui a laissé rouler ses muscades, ou le machiniste qui a laissé voir ses ficelles. Tout disparoît à la fois , comme derrière le rideau prosaïque et désenchantenr des ombres chinoises. Yous avez vu ce que vous avez vu. Le nécromancien , dépouillé de sa barbe et de son bonnet pointu , se recommande à vos visites , si vous êtes content , et il ne vous y reprendra guère pour peu que vous soye£ de mon goût, car il n'y a rien de plus sot qu'une illusion finie. Envoyez-lui vos connoissances. Voilà tout ce que vous lui devez
Je n'écrirai de ma vie une histoire fantastique, on peut m'en eroire, si je n'ai en elle une foi aussi sincère qu€P dans les notions les pl«f communes de ma mémoire , que dans les ^ts les plus journaliers de mon existence ; et je ne crois pas pour ceci rien devoir en intelligence et en raison aui^ esprits forts qui nient absolument le fantastique. Je diSere d'eux, à la vé-
JEAK-FAAKÇOIS-LES-BAS-BLBUS. 1 47
rite , par une certaine manière de voir, de sentir et de juger , mais ils diffèrent ainsi de moi^ et je ne me crois obligé par aucun défaut public et reconnu d'organisation à soumettre les perceptions intimes de mes sens et de ma con* science au capriee d'une autorité frondeuse , qui n'a peut-être de motif pour contester qu'une présomptueuse ignorance. L'Amérique étoit un monde fantastique avant Christophe Colomb.
Amenez-moi un homme sans* instruction , mais sûr de lui comme le sont tous les sots, qui a d'accident une paillette de fer dans l'œil : c Mon ami , lui dirois-je , on trouve au mont Sipyle, dans l'Asie-Mineure (c'est bien loin d'ici ), une pierre extraordinaire qui guériroit sur-le-champ votre œil malade et enflammé, si vous pouviez la regarder de près. C'est quelque chose de fort mystérieux , et qui ne sauroit s'expliquer, si ce n'est parce que Dieu l'a permis de la sorte ; mais il n'y a que cette pierre qui puisse vous soulager.
— Vous me la donnez belle , me répondroitil en colère, avec votre pierre du mont Sipyle ! Contes de bonne femme que cela ! misérable amusette de charlatan ! ... »
1 48 JEAir-'FAAIIÇOlS-LES-^BÂS-BLEUS.
J'ai supposé que cet homme é toit sot. C'est déjà plus de la moitié d'une philosophe.
t Le hasard, répondrois-je alors, permet qu'au temps de mes voyages lointains , j'aie fait enchâsser un fragment de cette pierre dans le chaton de la bague que voici , et nous sommes en mesure d'éprouver sa vertu. » — J'approcherois alors de l'endroit douloureux la pierre du mont Sipyle , et le corps étranger voleroit vers elle , car la pierre du mont Sipyle, c'est l'aimant. L'aimant a des propriétés fantastiques pour ceux qui ne les ont pas essayées. Il en est ainsi de mille autres puissances naturelles , qu'un petit nombre d'hommes connoissent, et d'une multitude infinie de merveilles plus occultes encore , que personne ne connoit.
Après cela, madame, je suis prêt, si cela vous convient le moins du monde , à vous raconter une histoire £ointastique où je vous promets de ne rien mettre du mien. Vous en jugerez comme il vous plaira.
£n 179B, il y avoit à Besançon un idiot, un monomane, un fou, dont tous ceux de mes compatriotes qui ont le bonheur ou le malheur
JEAN-FaA5Ç01S-LBS-BAS-»BLEt7S. 149
de ?iyre autant que moi se souviennent comme moi. Il s'appeloit Jean-François Touvet , mais beaucoup plus communément, dans le langage insolent de la canaille et des écoliers , Jean- François les Bas-Bleus, parce qu'il n'en portoit jamais d'une autre couleur. C'étoit un jeûne homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans , si je ne me trompe, d'une taille haute et bien prise, et de la plus noble physionomie qu'il soit possible d'imaginer. Ses cheveux noirs et touffus sans poudre, qu'il relevoit sur son front, ses sourcils épais, épanouis et fort mobiles, ses grands yeux, pleins d'une douceur et d'une tendresse d'expression que tempéroit seule une certaine habitude de gravité , la régularité de ses beaux traits, la bienveillance presque céleste de son sourire , composoient un ensemble propre à pénétrer d'affection et de respect jusqu'à cette populace grossière qui poursuit de stupides risées la plus touchante des infirmités de l'homme : « C'est Jean-François les Bas-Bleus, disoit-on en se poussant du coude , qui appartient à une honnête famille de vieux Comtois , qui n'a jamais dit ni fait de mal à personne, et qui est, dit-on, devenu fou à
1 50 JEAN'PBAirÇOIS-LES-BAS-BLEUS.
force d'être savant. Il faut le laisser passer tranquille pour ne pas le rendre plus malade.
£t Jean-François les Bas-Bleus passoit en effet sans avoir pris garde à rien ; car cet œil que je ne saurois peindre n'étoit jamais arrêté à l'horizon, mais incessamment tourné vers le ciel , avec lequel l'homme dont je vous parle (c'étoit un visionnaire) paroissoit entretenir une communication cachée , qui ne se faisoit c<mnoitre qu'au mouvement perpétuel de ses lèvres.
Le costume de ce pauvre diable étoit cepen* dant de nature à égayer les passants et surtout les étrangers. Jean-François étoit le fils d'un digne tailleur de la rue d'Anvers, qui n'avoit rien épargné pour son éducation , à cause des grandes espérances qu'il donnoit, et parce qu'on s'étoit flatté d'en faire un prêtre , que l'éclat de ses prédications devoit mener un jour à l'épiacopat. Il avoit été en effet le lauréat de toutes ses classes, et le savant abbé Barbélenet, le sage Quintilîen de nos pères, s'informoit souvent dans son émigration de ce qu'étoit devenu son élève favori ; mais on ne pou voit le contenter , parce qu'il n'apparoissoit plus rien de l'horame
JEA.£r-FSiLNÇOIS-LES-BAS-BLEUS. 151
de génie dans Fétat de déchéance et de mépris où Jean-François les Bas -Bleus étoit tombé.
Le TÎeox tailleur , qui avoit beaucoup d'autres enfants , s'étoit donc nécessairement retranché aur les dépensa de Jean-François, et bien qu'il l'entretint toujours dans une exacte propreté, il ne l'habilloit plus que de quelques vêtements de rencontre que son état lui donnoit occasion d'acquérir à bon marché , ou des mise-bas de ses frères cadets , réparées pour cet usage. Ce genre d'accoutrement, si mal approprié à sa grande taille , qui l'étriquoit dans une sorte de fourreau prêt à éclater, et qui laissoit sortir des manches étroites de son frac vert plus de la moitié de l'avantbras , avoit quelque chose de tristement burlesque. Son haut-de-chausses, collé strictement à la cuisse, et soigneusement, mais inutilement tendu , rejoignoit à grand'peine aux genoux les bas-bleus dont Jean-François tiroit son surnom populaire. Quant à son chapeau à trois cornes, coiffure fort ridicule pour tout le monde , la forme qu'il avoit reçue de l'artisan, et l'air dont Jean-François le portoit , en (aisoient sur cette tête si poétique et si majes-
1 59 JEAIf-l^RAIf ÇOIS-LBS-BAS-BLEUS.
taeuse un absarde contre-sens. Je viTrois mille ans que je n'oublierois ni la tournure grotesque ni la pose singulière du petit chapeau à trois cornes de Jean-François les Bas-Bleuê.
Une des particularités les plus remarquables de la folie de ce bon jeune homme, c'est qu'elle n'étoit sensible que dans les conversations sans importance , où Tesprit s'exerce sur des choses familières. Si on l'abordoit pour lui parler de la pluie, du beau temps, du spectacle, du journal, des causeries de la ville, des affaires du pays , il écoutoit avec attention et répondoit avec politesse ; mais les paroles qui affluoient sur ses lèvres se pressoient si tumultueusement qu'elles se cônfondoient avant la fin de la première période, en je ne sais quel galimatias inextricable , dont il ne pou voit débrouiller sa pensée. II continuoit cependant, de plus eu plus inintelligible . et substituant de plus en plus à la phrase naturelle et logique de Fhomme simple le babillage de l'enfant qui ne sait pas la valeur des mots, ou le radotage du vieillard qui l'a oubliée.
Et alors on rioit ; et Jean-François se taisoit sans colère , et peut-être sans attention, en re-
JEAlir-FRAKÇOIS-LES-BAS-BLEUS. 1 8 S
levant au ciel ses beaux et grands yeux noirs , comme pour chercher des inspirations pins dignes de lai dans la région où il avoit fixé toutes ses idées et tous ses sentiments.
U n'en étoit pas de même quand l'entretien se résumoit avec précision en une question morale ou scientifique de quelque intérêt. Alors les rayons si divergents, si éparpillés de cette intelligence malade se resserroient tout à coup en faisceau , comme ceux du soleil dans la lentille d'Archimède , et prétoient tant d'éclat à ses discours ^ qu'il est permis de douter que Jean-François eût jamais été plus savant , plus clair et plus persuasif dans l'entière jouissance de sa raison. Les problèmes les plus difficiles des sciences exactes , dont il avoit fient une étude particulière, n'étoient pour lui qu'un jeu , et la solution s'en élançoit si vite de son esprit à sa bouche, qu'on l'auroit prise bien moins pour le résultat de la réflexion et du calcul , que pour celui d'une opération mécanique , assujétie à l'impulsion d'une touche ou à l'action d'un ressort. Il sembloit à ceux qui l'écoutoient alors, et qui étoient dignes de l'entendre , qu'une si haute faculté n'étoitpas
154 JEAJir-FRAirÇOlS-LES-BAS-BLEUS. '
payée trop chère aa prix de l'avantage oomnian d'énoncer facilement des idées vulgaires en vulgaire langage ; mais c'est le vulgaire qui juge, et l'homme en question n'étoîtpour lui qu'un idiot en has hleus , incapable de soutenir la conversation même du peuple. Cela étoît vrai.
Comme la rue d'Anvers aboutit presque au collège , il n'y avoit pas de jour où je n'y passasse quatre fois pour aller et pour revenir; mais ce n'étoit qu'aux heures intermédiaires et par les jours tièdes de l'année qu'éelairoit un peu de soleil , que j'étois sûr d'y trouver Jean-François , assis sur un petit escabeau , devant la porte de son père , et déjà le plus souvent enfermé dans un cercle de sots écoliers , qui s'amusoient dudévergondagede ses phrases hétéroclites. J'étois d'assez loin averti de cette sc^ie par les éclats de rire de ses auditeurs, et quand j'arrivois , mes diictionnaires liés sous le bras f j^'avois quelquefois peine à me faire jour josqu alui ; mais j'y éprouvois toujours un plaisir nouveau, parce que je croyois avoir surpris , tout enfant que j'étois , le secret de sa double vie , et que je me promettois de me
JEAK-FRASÇOia-LBS-BAS-BLBUS. ISS
GOafirmer encore dam cette idée à chaque nouyelle expérience.
Un soir du commencement de l'automne qu'il faisoit sombre , et que le temps se disposoit à l'orage, la rue d'Anvers, qui est d'ailleurs peu fréquentée , paroissoit tout à fait déserte, à un seul homme près. G'étoit Jean-François assis 9 sans mouvement, et les yeux au ciel , comme d'habitude. On n'avoit pas encore retiré son escabeau. Je m'approchai doucement pour ne pas le distraire ; et , me penchant rers son oreille , quand il me sembla qu'il m'avoit étendu : — Gomme te voilà seul , lui dis-je sans y penser ; car je ne l'abordois ordinairement qu'au nom de l'aoriste ou du logarithme, de rkypoténuse ou du trope , et de quelques autres difficultés pareilles de ma double étude. Et puis je me mordis les lèvres en pensant que cette réflexion niaise , qui le faisoit retomber de l'empyrée sur la terre , le rend oit à son fatras accoutumé^ que je n'entendois jamais sans un violent serrement de cœur.
— Seul! me répondit Jean-François en me saisissant par le bras. 11 n'y a que l'insensé qui seit setil , et il n'y a que l'aveugle qui ne voie
1 56 JEÂ9-FRAKÇ0IS-LES-BAS-BLEUS*
pas , et il n'y a que le paralytique dont les jambes défaillantes ne puissent pas s'appuyer et s'affermir sur le sol....
Nous y voilà , dis-je en moi-même, pendant qu'il continuoità parler en phrases obscures, que je voudrois bien me rappeler , parce qu'elles avoient peut-être plus de sens que je ne l'imaginois alors. Le pauvre Jean-François est parti , mais je l'arrêterai bien. Je connois la baguette qui le tire de ses enchantements.
— Il est possible , en effet, m'écriai-je, que les planètes soient habitées , comme l'a pensé M. de Fontenelle, et que tu entretiennes un secret commerce avec leurs habitants, comme M. le comte de Gabalis ? Je m'interrompis avec fierté après avoir déployé une si magnifique érudition.
Jean-François sourit, me regarda de son doux regard , et me dit : — Sais-tu ce que c'est qu'une planète ?
— Je suppose que c'est un monde qui res* semble plus ou moins au nôtre.
— Et ce que c'est qu'un monde, le sais-tu?
— Un grand corps qui accomplit régulièrement de certaines révolutions dans l'espace.
JEA.N-FRAKÇOIS-LES-BA.S-BLEUS. 1 S 7
— Et l'espace , t'es-ta doaté de ce que ce peat être ?
— Attends, attends! repris-je, il faut que je me rappelle nos définitions.... L'espace ? un milieu subtil et infini , où se meuvent les astres et les mondes.
— Je le veux bien. Et que sont les astres et les mondes relativement à l'espace ?
— Probablement de misérables atomes , qui s'y perdent comme la poussière dans les airs.
— Et la matière des astres et des mondes , que penses-tu qu'elle soit auprès de la matière subtile qui remplit l'espace ?
— Que veux-tu que je te réponde ?.. Il n'y a point d'expression possible pour comparer des corps si grossiers à un élément si pur.
— A la bonne heure ! Et tu comprendrois , enfant , que le Dieu créateur de toutes choses , qui a donné à ces corps grossiers des habitants imparfaits sans doute , mais cependant animés , comme nous le sommes tous deux , du besoin d'une vie meilleure, eût laissé l'espace inhabité ?....
— Je ne le comprendrois pas! répliquai-je avec élan. Et je pense même, qu'ainsi que nous