‹ Contes en prose et en versChapitre 23 sur 55 · ET LA NOIJVBLLE MARGUERITE · texte numérisé non relu

ET LA NOIJVBLLE MARGUERITE

n'offroit rien à Tœil qui ne fût le dos d'un vieux livre.

Ma table noire, taillée, dans une plus petite proportion , sur la même figure que ce petit édifice monoïque dont le souvenir me charme encore , en formoit le juste milieu ; mais il restoit toute la place nécessaire pour circuler commodément autour d'elle, et pour en mesurer les quatre faces en vingt-quatre ou vingt-cinq pas, dans un espace de temps qui se précipite et se ralentit tour à tour, au gré des émotions du promeneur.

J'y fis bien du chemin ce jour-là.

Toutefois je m'assis , et , jetant négligemment la main derrière moi à la tablette ou s'appuyoit mon fauteuil , j'essayai d'en tirer le premier volume du beau Traiié de la procédure civile , par Robert-Joseph Poihier, et je ramenai devantraoi V Histoire des apparitions de D. Calmet, qui est , comme tout le monde le sait, un des meilleurs recueils de £acéties infernales qu'on puisse lire.

La page étoit curieuse.

Je tournai six fois le feuillet,

« Quelle misère, pensai-je enfin, qu'un

> homme aussi docte ait pu donner à plein

• collier dans de pareilles balivernes , comme » une vieille femme de village , qui rêve es- « prits et démons en ramassant des feuilles

> mortes et quelques bouts de ramées à la H*

> sière des bois !

» Je voudrois bien vraiment que le diable » m'apparût , et il ne tient qu'à moi de Févo- » quer, puisque j'ai ici la Clavicule du roi ■ Salomon et VEfichiridion de Léon pape en « manuscrit authentique , héritage précieux » d'un dominicain de notre famille , qui s'est » servi mille fois de ce grimoire pour la déli-

• vrance des possédés.

> La conversation du diable en personne

• naturelle seroit aussi amusante et aussi in- » structive, si je ne me trompe, que celle de » Pothier et de Gujas ; et s'il est difficile d'ob- » tenir de lui cette faveur qu'Agrippa et Car-

• dan payèrent un peu cher, elle mérite au » moins d'être tentée par un esprit résolu. >

Cela dépendoit en effet d'un simplp acte de ma volonté; car j'avois justement ce méchant grimoire sous les yeux, entre mon écritoire et mon sablier.

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Je ne sais qui diable l'avoit mis là.

J'allongeai sur lui des doigts tremblants, comme si le seul contact du parchemin éraillé avoit dû fiaire passer dans mes sens quelque influence de malédiction.

Il n'étoit que froid , sale et grippé.

Je développai ses huit plis sans qu*il s'en exhalât le moindre atome de souffre ou de bitum:e brûlant.

La terre ne tressaillit point; la flamme de mes bougies continua de reposer calme et blanche sur ses lumignons bleus; mes volumes inébranlables restèrent endormis sous les doctes tissus de leurs araignées biiiliophiles.

Je m'enhardis, j'essayai de lire, je lançai è haute voix dans l'air les formules solennelles de l'esprit de Python, dont je commençoisà •être animé, jusqu'à en faire résonner mes Titres innocentes, qui n'avoient jamais vibré sous de telles paroles.

— Mais c'étoit bien un autre grimoire que je ne l'avois pensé.

Je n'avois pas parcouru douze lignes du livre fatal que je me trouvai arrêté par des signes inintelligibles et vraiment diaboliques , II. 11

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par des symboles impénétrables et par des lettres innommées dans les alphabets de la terre , qui me coupèrent la parole..

Un autre auroit perdu courage à l'aspect de ces monogrammes hétéroclites, de ces hiéroglyphes de l'autre monde , qui pouvoient bien n'être, au bout du compte, que le caprice d'un charlatan de copiste.

Imprudent, mais décidé, je me campai fièrement parmi mes bougies, en m'écriant d'une voix énergique : \

« Venez à moi , saint et crédule Sperberus , » savant Khunrath, immortel Knorr Ton » Rosenroth! et toi, bon Gabriel de Gol- » lange, qui usa jadis une si digne vie à te » rendre l'indéchiffrable traducteur de l'in- » déchiffrable Trithème! Venez, et dévelop- > pez-moi ces mystères dont l'ignorance seule » peut s'effrayer !... »

Le diable ne bougea pas plus qu'auparavant , car il faut que j'en avertisse mes lecteurs : ce ne sont pas des noms de démons que je viens de prononcer; ce sont tout bonnement des noms de cabalistes.

Pour la première fois jpeut-étre , ces braves

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aatears virent flotter leurs signet» jaunis sur des pages exposées au jour des flambeaux , et dont les angles rompus a?oient vieilli sur la poussière.

Je ne me sentis pas de surprise en comprenant , à travers ce long labyrinthe d'une folle science^ tout ee qu'il avoit fallu de loisir, de patience et surtout de bonne volonté , pour retrouver tant de langues perdues, sans en excepter celle des anges, qui est la plus sûre; mais la besogne ne m'épouvante pas quand elle m'amuse.

Je vins à bout de celle-là en vingt minutes, qui sufliroient pour savoir tout ce qu'il y a d'utile à savoir si on les employoit bien.

Je déclamai le grimoire nettement, et, j'oso le dire, sans fautes.

Minuit sonna comme je finissois, et le diable, qui est essentiellement rebelle, le diable ne vint pas.

Le diable vient fort rarement , il ne vient même plus sous la figure que vous savez , et cependant il ne £aut pas s'y fier; car il a tout l'esprit nécessaire pour en prendre de plus se-

l^A LB KOUVEAIT FAUST

daisantes, quand il est bien sur d'avoir quelque chose à Y gagner.

« Il faut convenir, dis-je en rae replon- > géant dans mes coussins, que j'ai joué gros »• jeu à cette- expérience d'étourdi.

» Quel embarras pour moi s'il m'étoit ap- 1 paru en me demandant, suivant l'usage, ■ d'une voix creuse et terrible, ce que j'exi- » geois de lui ? On ne l'appelle pas irapuné- » ment. Ses questions veulent des réponse», ete » c'est une adverse partie dont on ne se dé- » barrasse pas comme d'un plaideur mala* » droit, avee quelque méchante fin de non- » recevoir.

» Quelle grâce aurois-je essayé d'impétrer » de sa noire puissance, en échange de ma » pauvre ame que j'avois jetée sur le tapis de » la damnation , ainsi qu'un enjeu de peu de » valeur ?

» De l'argent ? A quoi bon ?

» Les cartes m'ont été si favorables cette a. semaine , que le prix de mon cheval s'est » presque décuplé dans ma bourse ; une pièce » d'or de plus n'y tiendroit pas, et je paye- » rois trois de mes créanciers, si je le voulois.

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» Du savoir ?

> J'en ai plus qu'il ne m'en faut , sans » vanité , pour mon usage particulier , et

> les honnêtes gens qui ont la bonté de » prendre un peu d'intérêt à mes succès » à venir ne se gênent pas de prédire qu'il » répandra sur mes ouvrages, si j'en fais

> jamais, un vernis pédantesque d'assez mau-

> vais goût.

» Du pouvoir?

» Dieu m'en préserve ! on n'arrive à en obte- » nir qu'au prix du repos et du bonheur.

» Le don de prévision , peut-être ?

« Avantage fatal , qu'il faut payer de toutes » les douceurs de l'espérance et de toutes les

> délices de l'incertitude ! le vague de la vie , » voilà ce qui en fait le charme!

« Des femmes et des aventures ?

» Ce seroit abuser de sa complaisance; le » pauvre diable ne s'est que trop bien exécuté

> sur ce chapitre-là.

* — Et cependant, continuai-je en sommeil- ■ lant à demi, s'^il m'avoit présenté cette

> jeune Marguerite , si fraîche , si déliée y si » blonde, si rosée...

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» Diable ! c'est une autre paire de manche», » comme disoit Bl. de Baffon....

» Si Marguerite, émue , palpitante , un peu » décoiffée^ une mèche de cheveux pendante » sur le sein , et le sein presque affranchi d'un » fichu mal attaché...

» — Si Marguerite, la belle Marguerite, » avoit tout à coup monté mon escalier d'un » pas furtif; si, arrivée à ma porte, elle y » avoit frappé d'une main timide , qui désire » et qui craint d'être entendue, trois petits » coups discrets... tac, tac, tacî.... »

Je dormois à moitié , comme on sait , et je répétois vaguement.... tac, tac, tac... enm'endormant tout-'à-fait.

— Tac, tac, tac... — Ceci, A merveille incompréhensible ! ne se passoit plus dans les ténébreuses régions de ma pensée assoupie.

Je le crus cependant un moment ; je me mordis les doigts jusqu'au sang pour m'assurer que je veillois.

— Tac, tac, tac... — On a frappé, m'écriai-je en grelottant de tous mes membres.

Ma pendule sonna une heure.

— Tac, tac, tac... — Je me levai , je mar-

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