‹ Contes en prose et en versChapitre 30 sur 55 · ET LA NOUVELLE MARGUERITE · texte numérisé non relu

ET LA NOUVELLE MARGUERITE

— Ce devoit être effectivement un fantôme de femme, à en jug;er par les longues barbes de sa noire coiffure, sous laquelle se dessinoit confusément je ne sais quoi de vague et d'épouvantable qui tenoit à peu près la place d*un visage. —

De l'endroit où Ton auroit dû chercher les épaules dans la conformation d'une créature régulière, descendoient sur les deux bras du fauteuil deux espèces de bras minces et inarticulés qui se cramponnoient de part et d'autre à leur extrémité par une paire de griffes pâles dont l'éclat du maroquin relevoit la blancheur ; l'accoutrement de cette larve funèbre consistoit d'ailleurs dans le simple appareil

D'une beauté qu'on 'vient d'arracher au sommeil.

— Protection du Seigneur! m'écriai-je en élevant les mains au ciel, m'abandonnerezvons dans cette terrible extrémité ! Ne daignerex-vous pas descendre par pitié sur l'infortuné Maxime qui a , sans le savoir et sans te vouloir, ô mon Dieu! appelé le diable en personne dans la maison de son père !

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— Voilà précisément, ce que j'imaginois, répondit le fantôme d'une voix aigre , en 8e dressant de toute sa hauteur , et en retombant comme foudroyé sur le dossier !

Que le ciel ait pitié de nous !

— Sh quoi 9 Dîne , est-ce vous qui avex parlé ?

Par quel miracle étes-vous ici, à Theore qu'il est ?

Dine , que j'ai nommée ailleurs sans la faire connoître , a\ oit été , un demi-siècle aujmrar vant, la nourrice de ma mère, et, du vivant de ma mère , elle ne l'avoit jamais quittée.

Depuis sa mort, elle étoit restée dans la famille , à titre de femme de charge et de gouvernante absolue.

J'aimois Dine tendrement.

— Je ne suis pas entrée ici par miracle , reprit Dine en grommelant; j'y suis entrée avec la double clef qui me sert à veiller à tons les soins de la maison , et à faire faire l'appartement de monsieur , dans son absence.

— Voilà qui est bien , ma bonne amie; mais on ne s'occupe guère de faire les appartements à deux heures du matin , et vous me

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permettrez de dire,ajoatai-je en souriant , car cette péripétie m*avoit rendu un peu de con« fiance, qu'avec votre physionomie encore fraîche et votre air encore égrillard , l'instant est nngulièrement pris pour s'introduire chez un jeune homme qui a &it ses preuves de témérité.

— Il l&£aHoitbien, mauvais plaisant, puisque vous ne m'avez pas laissée dormir de la nuit! et quelle veille, sainte Vierge! un bruit d'imprécations à faire frémir ! plus de mots et de noms diaboliques qu'il n'y a de saints dans les litanies ! des lumières errantes qui se promènent, des esprits noirs et blancs qui tombent des nues dans le jardin , les esprits noirs qui s'en vont des deux côtés , les esprits blancs qui ouvrent vos croisées , comme pour prendre l'air, en fredonnant des romances de comédie, et le plus terrible de tous , qui vous emporte enfin sous mes yeux dans quelque purgatoire dont mes prières vous ont probablement tiré?

Maxime! qu'avez- vous fait?

— Tout cela s'explique à merveille , ma pauvre Dîne, et D. Galmet lui-même n'auroit

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cependant pas représenté ces hallucinations infernales avec plus d'énergie et de naïveté.

Mais puisque vous voilà réveillée, il faut que vous entendiez ma réponse, car vous êtes une femme pleine d'esprit, de jugement et d'expérience, et il n'y a que vous qui puissiez m'affranchir de mes scrupules.

Écoutez-moi donc avec attention , si vous ne dormez pas.

Je lui racontai là -dessus tout ce que je viens de raconter — et je suppose que vous ne serieg pas curieux de l'entendre raconter deux fois. —

— Je le lui racontai , dis-je, avec une componction si pénétrante et une inquiétude si sincère sur les résultats de ma faute, que le diable lui-même en auroit été touché s'il m'a- Yoit entendu.

Quand j'eus fini, j'attendis en tremblant la réponse de Dine , comme mon arrêt suprême.

Elle tarda si long-temps que je craignis que Dine ne se fût endormie pendant que je racontois.

Cela pouvoit arriver.

Enfin elle détacha solennellement ses lunettes qu'elle a voit mises préalablement pour suivre

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le jeu de ma physionomie , à la clarté des bougies, renouvelées par ses soins depuis mon retour.

Elle en frotta un à un les verres à sa manche, les fit rentrer dans leur étui , et les remit dans sa poche — les dignes femmes de ménage qui se piquent de précaution et d'exactitude ne se séparent jamais de leurs poches. —

Ensuite elle se leva, et marcha en ligne droite au pliant où j'étois encore assis.

— Va te coucher, badin, me dit-elle en frappant doucement mes deux joues d'un petit coup de revers de sa main.

Va te coucher , Maxime , et dors tranquillelement, mon enfant.

Non vraiment, tu n'es ^as encore damné cette fois ; mais ce n'est pas la faute du diable !

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