‹ Contes en prose et en versChapitre 45 sur 55 · L'HOMME HEUREUX · texte numérisé non relu

L'HOMME HEUREUX

On cBt (car d'après moi c'est rarement que j*ose Mettre en scène les gens ; riche de doux loisirs. De quelque vieil auteur je rhabiQe la prose.

Et ce travail fait mes plaisirs ;

Ma gloire, c'est une autre chose);

On dit y pour revenir au fait, II. 18

206 BABOUK.

Qu'un roi de Perse un jour fut atteint d'humeur noire. -^ Un roi ! vous vous moquez ! se peut-il? — En efîet , Je ne le croirois point, s'il n'étoit dans Thistoire. Le sort envers les rois est rempli de douceurs. Un proverbe le dit : la preuve est assez forte. Envers ce roi de Perse il agit d'autre sorte. Il envoya chez lui la tristesse , les pleurs , Des soucis dévorants la fôcheuse cohorte.

Une autre plus fâcheuse encore, k mon avis , Celle des médecins. Cétoit fait du monarque.

Si leurs conseils étoient suivis.

Plus sage, il n'en fit rien , et déjoua la Parque; Mais il ne guérit point. Alors , un vieux denris Habitoit ses états : seul, retiré du monde, De la nature même il savoit les secrets.

Tant qu'il eût de la mort réformé les décrets. On le disoit du moins. Sa piété profonde , Sa vertu, son savoir, firent bruit k la cour : Pour la première fois on y désire un sage.

Le conte est du vieux temps. A la clarté du jour On rend , bon gré mal gré , mon dévot personnage Et du palais des rois il aborde le seuil.

n entre ; il voit le prince accablé de souffrance , Pâle, défait , sans voix, et touchant au cercueil.

Son mal laissoit peu d'espérance.

Il le connut d'abord. G'étoit la vohipté , La grandeur, le pouvoir, la fortune et le reste :

BABOUK. Î07

Mal réel toutef<Mft, mftrmité ibneste,

Plus k fïnànàte aux mortels cpe n^est h pauvreté ;

Douloureuse langueur, morne satiété ,

Qui des iaux heureux de la terre

Mkie secrètement les jours.

Le (iront humilié, le sage solitaire

Mûrit quelque temps son discours.

11 cherchoit un biais pour cacher le mystère : Aux grands la vérité parvient peu sans détours. u Seigneur , dit-il enfin, à prolonger le cours n De Yos destins sacrés , j*emploierois ma science M Avec peu de succès. J^ai quelque expérience » De la machine humaine et des nombreux ressorts

» Qui soutiennent notre existence.

» Je guéris les peines du corps ; i> Mais celles de Tesprit sont hors de ma puissance : » Pour y remédier, il n'est que la constance; M Â moins que, sur la Î(À d'un bruit accrédité, » On n*accueille un secret bicarré , inusité , » Dont on maintient pourtant que la preuve est acquise. N D'un homme heureux en tout, que ce point soit noté» N 11 comprend paix du cœur et douce liberté, N Et la santé, sans quijiul plaisir ne se prise , w II faut pendant un jour revêtir la chemise. M Le moyen vous étonne, et je m'en suis douté ; » Mais il coûtera peu, s'il devient inutile.

» Tout prospère et lleurit sous, un roi généreux.

208 BAVOUK,

» Dans vos riche» états la nature fertile

» Des peHples enchantés surpasse tous les vœux.

D II n*est pas malaisé d y trouver un henreuz;

» Pour un seul^ votre règpie en enfanteroit mille.

« Cherchez. » Le roi surpris , qui n^entend plus sa voîx^

Kegarde; mais déjà le vieil anachorète

Regagnoit k pas lents sa tranquille retraite^

Content de retrouver ses rochers et ses bois,

Il livre en paix son ame à leur douceur secrète,

£t croit encor les voir pour la première foisi

Son discours ag^té dans le conseil du prince, On conclut de trouver, dans un délai marqué,

L'homme qu'il avoit indiqué.

Ce fut en vain. Ija eour , la ville, la province , Les champs mêmes, le» champs, ne le pessédoient pasv Vingt messagers- divers y perdirent leufrs pas. Les riches se plaignoient des soins de la fortune; Les lettrés, des soucis qui suivent le savoir;

Les grands, de la foule importune De ces valets dorés qu^attire le pouvoir , Que le faste éblouit , que le malheur rebute ; Qui, prompts a caresser et prompts à décevoir. De ndoledtt jour n'attendent que la chute.

Pour outrager Tautel qu'ils avoient encensé , Et vendre à d autres dieux leur culte tntéressé 5 L'agrieiilteur, de» vents dont les chaudes haleines

BABOUK. 209

Dévoroient get jardins, ses vergers et ses plaines; lie rentier, d'un édit qui rognoii ses quartiers; Le marchand , de Taspect des trompeuses étoiles A qui, d'un fol espoir , il confia ses voiles : Gens de tous les pays et de tous les métiers S'accordoient en ce point de se plaindre sans cesse. Des frondeurs obstinés^ la hargneuse tristesse Brochoit sur tout. Les lois, la nature, les dieux. Rien ne peut agréer k ce peuple envieux, 11 s'en verroit encor quelqu'un de cette espèce Dans là Perse. Chez nous on juge beaucoup mieux.

Enfin le jour prescrit termina l'ambassade.

On étoit convenu d'un endroit h l'écart Où se réuniroient tous ceux qu'un bon hasard Destinoit au, salut de l'auguste malade.

Les courriers vinrent seuls : on connoît leur succès. L'endroit, par aventure, étoit de libre accès : C'étoit un de ces lieux voués à la folie.

Où, dans les flots brillants d'un aimable poison. Le peuple vient noyer ses maux et sa raison ; Doucement oublieux des peines de la vie, Sans peur de l'avenir, sans regret du passé.

Heureux d'un beau moment dont le ciel le partage , Il y goûte k longs traits un bonheur plus sensé Que tout autre , et plus sûr, s'il duroit davantage : Mais une heure, un instant, voit son charme éclipsé.

mO BAB01XK«.

€e bonheur n'est rien par lai-roéme,

Et le doux breuvage épuisé, Il s'envole aussitôt d'une vitesse extrême.

Sans cela ^ je Taurois volontiers proposé

Pour résoudre notre problème.

Or , un manant survint ; il s'assit auprès d enx^

£t, sans prendre garde k la troupe, D'un vin nouveau, mais pur , il inonda sa coupe^ Sa coupe ? Je m'abuse I il en dut remplir deux ! Ce n'est pas en nous seuls que notre ame est contente i Est-il un bien parfait dont le désir vous tente, L'amour et l'amitié s'introduisent parmi.

Quant à moi , je craindrois le don d'une couronne^ A moins d'associer (pielque sincère ami

A la pompe qui l'environne.

Plaisir non partagé n'est plaisir qu'à demi :

On le double quand on le donne.

Notre homme le savoit. D'un tendron, ses amours^ Sa main avec réserve effleuroit les atours ç Il buvoit sans excès, il aimoit sans délire; L'œil assuré, le front ouvert et radieux, U chantoit des refrains peu dignes de la lyre.

Mais du moins libres et joyeux; Et puis il regardoit son verre et sa maîtresse. Sa maltresse et son verre; et, brillant d'allégresse, « Grands dieux , s'écrioit-il, que Babouk est heureux ! n

BÂBOUK. 311

Un dos gens du pala» , frappé d« et langage, Prit Baboukà ce mot. « £h quoi I sans aucuns soins ? -^ M Aucuns. — £tsans^oucis?^Pa8 un seul. — Sans besoins? N — Le travail y pourvoit, et Ton a du courage. -— n Mais non pas sans désirs , du moins ?-*Pas davantage ! » De vos désirs jamais le but n'est arrêté ;

» Ce n'est qu'erreur et vanité I N Pourquoi de grands projets tourmenter sa pensée?

IX Notre destin est le plus fort.

» Â-t-on vu de «on livre une ligne effacée ?

» Réforma-t-on jamais les caprices du sort ?

I) Encore si cet espoir, dont ton ame est bereée, » Réalisoit un jour son rêve décevant I u Mais tâcbe de saisir cette image insensée $

» Tu n'embrasseras que du vent.

» Le plus cbanceux de tous reste comme devant,

» Quand l'illusion est passée.

» Je voudrois être beau, bien fait, noble, savant ; » De mille serviteurs je voudrois être maître. • . . » Et tu n'en as que vingt, et voilà ton regret I » N'es-tu pas , mon ami , tout ee que tu dois être 7 » Et si tu ne l'étois, dis-moi qui le seroit ? » Je sais bien que pour moi, si j'avois à renaître, » Et que le sort voulût me traiter autrement, » 11 m'en Ùcheroit fort Prenons que je devinsse » Un bourgeois opulent , un grand seigneur , uo prince ; » Dans ce nouvel arrangement.

SIS BÂBOUK.

» Serois-je encor ce moi dont j'ai fait quelque étude , » Cet être à qui me lie une longue habitude, » Ce Babouk, en u<n mot, que j'aime tendrement ? » Non pas, me direz -vous.Restons donc qui nous sommes, )) £t voyons en pitié les sottises des hommes.

» Tous les jours ne sont pas sereins :

» La nature a raison, car il faut de la pluie, » £t pour nourrir la sève et pour enfler les grains » De ce fruit dont Sdhira» exprime Fambroisie. » Je regretteroîs, moi,jusques k mes chagrins ; n Tenez, quelques chagrins font très bien dans la yie. » Ainsi parla Babouk. Son discours fut goûté.

On le conduit soudain devant sa majesté ;

On lui dit le cas sans remise :

De joyeux qu'il étoit, il devient consterné.

On ordonne, il refuse ; on presse, il temporise ; Bref, il est mis k nu. Jugez de la surprise ! Cet homme sans désirs, ce mortel fortuné,

Babouk n'avoit point de chemise.

Il est certains esprits qu'on ne peut contenter. Quand la fin d'un récit laisse encore k conter. Us me demanderont si le temps dédommage Ce prince dont Babouk fit échouer l'espoir :

On ne m'en a rien dit, mais je peux y pourvoir. Le roi de sa raison apprit k faire usage , Par le fait quil venoit de voir ;

BABOtK. 213^

n se reiml en tète et lavis du vieux sagfe.

Et son seos véritable. Il jug^ea qu'il n'est rien Qui puisse nous charmer hors de Tindépendancef Que jouir de soi-même est le souverain bien ,. Et se point soucier ^ la suprême science.^

Il s'ennuya de la puissance, Et brisa sans eiTort son superbe lien.

De l'état à son fils abandoimant les rênes, 11 courut au désert où finirent ses peines ^ }}y coula long^temps des jours délicieux.

L'autre eut une chemise et devint soucieux.

L'auteur de mon récit dit aatrement^la chose; Sur son vieux canevas j'ai brodé cette glose

Qui eonvenoit à mon projet.

Le sens m'en a paru d'une justesse extrême, Et c'est ce que d'abord je prise en un sujet. Ce manant, par exemple , est bien l'homme que j'aime :: Sa raison me plaît mieux que tous les vains discours

Des philosophes de nos jours.

Elle est du moins sincère, ingénue et sans pompe^^ C'est la simple nature en sa naïveté. Cela vaut bien peut- être un jargon affecté

Qui nous ennuie et qui nous trompe.

Et l'antiquité même auroit-elle mieux dit ?

Je conviens avec vous qu'elle a plus de crédit ;.

Mais- ne peut- on se passer d'elle?

^Xk BABOUK.

Suive Platon qui veut , Babouk est mon modèle. Déjk la regàemblance est exacte en un point ; Anjousdlun toutefob je n*en parlerai point

Huson dViM dtt département de PAube, juillet 1803 *.

* On ne rap|)orte ici ces dates et ces localités, fort insignifiantes d'aillenrs, qu'autant qu'elles sont nécessaires pour expliquer certains traits de la composition, comme les deux Ters qui terminent ce conte. A l'exceptiott du Ben^aU , tout le i»tte a été éctii au village.

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