‹ Contes en prose et en versChapitre 49 sur 55 · LE FOU DU PIRÊE · texte numérisé non relu

LE FOU DU PIRÊE

Lotie soit Dieu! puisque, dans ma misère, ■ De tous les biens qu'il voulut m'enlever,

Il m'a laissé le bien que je préfère.

. • O mes amis ! quel plaisir de rêver , De se livrer au cours de ses pensées, Par le hasard Tune a Fantre enlacées, Non par dessein : le dessân y nuiroit.

L'heureux loisir qui délasse ma vie

Sa 4 LE FOU

Perd de son charme en perdant son secret; Il est volage, irrégulier, distrait ; Le nonchaloir ajoute à son attrait, £t sa douceur est dans sa fantaisie.

On se néglige, il semble qu'on s^oublie, £t cependant on se possède mieux; On doit alors à la bonté des dieux Deux attributs de leur grandeur suprême ; €ar on existe, on est tout par soi-même, £t Ton embrasse et les temps et les lieux.

£n fait de biens chacun a son système, Desquels le moindre a du prix k mon gré :

Si Fun pourtant doit être préféré.

Jouir est bon , mais c'est rêver que j'aime.

Un certain Grec avoit, dit-on, songé Que tout vaisseau qui touchoit au Pirée Lui devoit les trésors dont il étoit chargé.

L'espoir flatteur , l'illusion dorée , Chaque matin le ramenoit au port; Gilculant a part soi la future opulence Qui devoit avant peu combler son coffre-fort , £t du bien fantastique heureux en espérance, Des moindres bâtiments il épioit Fabord.

Un savant maladroit, vainqueur de sa chimère ^ Lui rendit l'avantage équivoque, éphémère, Qu'on appelle raison , et qui peut-être bien

DU PIAÉB. Îâ5.

N^est qn^une autre espèce dé songpe.

Le riche dépouillé connut qu'il n*aYoit rien,

Et regretta son doux mensonge.

« Qu'a fait pour moi , dit-il , la main qui m'a guéri ? » ' D'une faculté vaine elle me rend Fusage ; » Mais combien j'aimois mieux le fortuné présage » Que mes esprits- troublés ont si long-temps nourri!

» Je suis peut-être un peu plus sage,

» Mais comlHen je suis appauvri! »;

Ce mot me plait pac sa simplesse :

Je n'approuve pas moins^ le sens du raisonneur. On parle tous- les jours des palmes de l'bonneur , Des myrtes-de l'amour, des dons^de la. richesse. £h! que valent ces- biens; auprès de l'allégresse Qui résulte souvent de la plus folle erreur, D'un écart de l'esprit, d'un prestige du cœur? Le^ bonheur, à vrai dire, est toute la sagesse ,

£t révi^r est tout le bonheur.

Page 1