‹ Contes en prose et en versChapitre 50 sur 55 · LE POÈTE ET LE MENDIANT · texte numérisé non relu

LE POÈTE ET LE MENDIANT

Savoir se contenter sera toujours mon texte'^

J*y reviens an moindre prétexte.

J'ai dit que sans chemise on pou voit être heureux, J'en citois un exemple et j'en connoissois deux; Mais quand au lieu de deux j'en rapporterois mille,

J'aurois encore k raconter.

Ce mot de Gynéas : Il faut se contenter,

S'ils avoient daigné Técouter ,

ââ8 LE POÈTE

Âuroit sauvé Cy rus, Ânnibal, Paul Emile, Et quelque autre héros que je n^ose citer*.

Lockman va m'en fournir une nouvelle preiiye.

Si la matière n'est plus neuve, Assez d'autres objets prendront place en mes vers.

Que Ton invente ou qu'on imite , L'homme seul offre à l'homme un sujet sans limite; Son ccBur , suivant le sage, est un autre univers.

Ce maître de la poésie,

Ce La Fontaine de l'Asie,, Cet écrivain naïf , et profond, et divers, II manqnoit de souliers. La Fortune dorée Visite rarement les diseurs de idéaux mots :

Cette reine du monde a du goût peur les sots. Et leur fait tous les jours une riche curée D'or, de titres, d'honneurs. Elle plante un oison

Sur le plus haut point de sa roue , Et laisse le génie à pieds nus dans la boue.

Ne me dira-t-on pas quelle en est la raison?

Lockman entreprît ses voyages Sans souliers : c^estle point. U alloit k la fois Ecouter les leçons des sages Et fréquenter la cour des rois.

* Ce con(e est de 1808.

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On n'^ayoît pas encore distingué ces emplois. « Je suis pauvre , dit-il, mais j'en ai Thabitude ;

» Beaucoup de gens de bon maintien w Ont le cœur plus que moi navré d'inquiétude; n Je vis . exempt de trouble et de sollicitude,

I) Heureux de deux goûts pour tout bien, » Celui de la sagesse , «t celui de Fétude.

» Des souliers cependant ne me nuiroient en rien, » Car la marche est bien longue et le chemin bien rude.» Peut-on blâmer Lockman? messieurs, qu'en pensez-vous?

Il entre un peu de notre étoffe

Dans le harnois d'un philosophe, Et ces hommes divins sont hommes comme nous.

Je ne le blâme point pourvn qu'il se contente. Au-devant de ses pas un temple se présente.

« C'est le cas , reprend-il, de demander aux dieux

» Ce qui manque au bien que je goûte...

» Des souliers seulement ! pour ce qui leur en coûte , n Ils ne trouveront pas LoclLman ambitieux , » Et plus commodément je poursuivrai ma route. » Il n'étoît pas encor parvenu sous la voûte,

Qu'un mendiant frappa ses yeux.

A la pitié publique exposé dans ces fieux, Cet homme étoit sans pieds. Ce que l'histoire ajoute

N'a pas besoin d'être conté.

liockman sentit qu'en cette affairt

n étoit assez bien traité ; II. 20

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Pouvoît-il sans témérité

Chercher d autres souhaits k faire Lorsque tant d'avantage êtoit de sen côté?

U bénit la divinité , £t reprit sans chagrin la route commencée.

De la part de Tautre homme. etj*en tombe d*accord, La plainte de Lockman eût été plus sensée :

Cependant k la longue il auroit vu son tort

En fixant ailleurs sa pensée.

n étoit malheureux , mais Tétoit-il si fort?

fiien plus , croyez-yoos que sans peine Avec Lockman lui-même il eût changé de sort ? L'amour de soi régit toute la race humaine.

On s*aime encor bien mieux que l'on ne craint la mort ; Je m'en tiens Ik-dessus à l'avis de Mécène.

Je vois dans ce récit deux points k remarquer : Lepremier,j'aidéjkpris soin de l'expliquer; L'autre est -il moins frappant? Loin de Cumes avare, Homère alla cacher sa détresse et ses vers ; Ovide fut jeté chez un peuple barbare , Épictète et Cervante ont vécu dans les fers.

Du Tasse et de Milton qui n'a su les revers ? Et vous , jeunes talents que l'on voyoit éclore De tant d'espérance entourés,

ET LE MBNDIATiT. 291

Malfilâtre, Gilbert, ti près de votre aarore ,

Quelle mort vons a dévorés!

Ah! vos inalhears jamais ne seront trop plearés!

Et e^est Ri dn talent Tutile renommée , Le but des longs espoirs de Forgtieil décevant, Le produit d'une vie éteinte et consumée  cribler Fonde pure , k fixer la fumée,

A poursuivre Tombre et le vent !

Et c*est pour le bruit éphémère Qui doit suivre un vain nom dans deï jours Incertains; Cest pour aller sûsir chez des peuples lointains

Cette puérile chimère , Que vous livrez les ans filés par vos destins Au travail, aux dégoûts, à la détresse amère. Que vous bravez les sots , si forts sur la grammaire Et le noir libelliste aux poignards clandestins !

Si j'avois pu fixer Saturne qui s'envole, Des trois fiitales sœurs suspendre le ciseau. Et renouer le cours de ma trame frivole

Au fil de leur triple fuseau ; Si je connoissois Fart qu'apporta deColchide

La fière amante de Jason ; «

Si ces jours, vain trésor qu'épuise un âge avide , Pouvoient se dépouiller comme les jours d'Éson ; Si la vieillesse lente, et pesante, et livide «

3^1 LB POBTB BT LB MBHDIAtlT.

Retournoit , ra^unie , k b belle saisoa,

Ce seroit vainemeDi que lesTivauz d'Aicée,

lyreft d*uoe ardeucînsen&ée.

Des par?» de Fétber iroient tenter le seuil, Et leur course de flamme k TOlympe élancée

Ne séduiroit plus.mon orgueil !

Trop de serpents impurr, divine poésie.

Versent sur tes lauriers leurs, venins odieux , Trop d'absinthe se mêle à la rose choisie

Qui pleut de ton char radieux , Et trop de fiel corrompt la céleste ambroisie-

Au banquet de tes demi- dieux..

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