‹ Contes en proseChapitre 10 sur 20 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

eu importe le nom de la petite ville de province où le capitaine Mercadier — trente-six ans de services, vingt-deux campagnes, trois blessures, — se retira quand il fut mis à la retraite. -

Elle était pareille à toutes les petites villes qui sollicitent, sans l'obtenir, un embranchement de chemin de fer; comme si ce n'était pas l'unique distraction des indigènes d'aller tous les jours, à la même heure, sur la place de la Fontaine, voir arriver au grand galop la diligence, avec son bruit joyeux de claquements de fouet et de grelots. Elle comptait trpis mille habitants, que la statistique

appelait ambitieusement des âmes, et tirait vanité de son titre de chef-lieu de canton. Elle possédait des remparts plantés d'arbres, une jolie rivière pour pêcher à la ligne, et une église de la charmante époque du gothique flamboyant, déshonorée par un affreux Chemin de Croix venu tout droit du quartier Saint-Sulpice. Tous les lundis, elle s'émaillait des grands parapluies bleus et rouges de son marché, et les gens de la campagne y venaient en charrettes et en berlingots; mais, le reste de la semaine, elle se replongeait avec délices dans le silence et dans la solitude qui la rendaient chère à sa population de petits bourgeois. Ses rues étaient pavées en têtes de chat; on y apercevait, par les fenêtres des rez-de-chaussée, des tableaux en cheveux et des bouquets de mariées sous un verre, et, par les demi-portes des jardins, des statuettes de Napoléon en coquillages. La principale auberge s'appelait naturellement l'Ecu de France, et le receveur de l'enregistrement rimait des acrostiches pour les dames de la société.

Le capitaine Mercadier avait choisi cette résidence de retraite par la raison frivole qu'il y avait autrefois vu le jour, et que, dans sa tapageuse enfance, il y avait décroché les enseignes et maçonné les boutons de sonnettes. Pourtant il ne venait retrouver là ni parents, ni amis, ni connaissances, et les souvenirs de son jeune âge ne lui retraçaient

que des visages indignés de marchands qui lui montraient le poing du seuil de leur boutique, un catéchisme où l'on le menaçait de l'enfer, une école où on lui prédisait l'échafaud, et, enfin, son départ pour le régiment, hâté par une malédiction paternelle.

Car ce n'était pas un saint homme que le capitaine. Son ancienne feuille de punitions était noire de jours de salle de police infligés pour actes d'indiscipline, absences aux appels et tapages nocturnes dans les chambrées. Bien des fois on avait dû lui arracher ses galons de caporal et de sergent, et il lui avait fallu tout le hasard et toute la licence de la vie de campagne pour gagner enfin sa première épaulette. Dur et brave soldat, il avait passé presque toute sa vie en Algérie, s'étant engagé dans le temps où nos fantassins portaient le haut képi droit, les buffleteries blanches et la grosse giberne. Il avait eu Lamoricière pour commandant; le duc de Nemours, près duquel il reçut sa première blessure, l'avait décoré, et, quand il était sergentmajor, le père Bugeaud l'appelait par son nom et lui tirait les oreilles. Il avait été prisonnier d'Abdel-Kader, portait les trace* d'un coup de yatagan sur la nuque, d'une balle dans l'épaule et d'une autre dans la cuisse ; et, malgré l'absinthe, les duels, les dettes de jeu et les juives aux yeux noirs en amande, il avait péniblement conquis, à la pointe

de la baïonnette et du sabre, son grade de capitaine au Ier régiment de tirailleurs.

Le capitaine Mercadicr — trente-six ans de services, vingt-deux campagnes, trois blessures — venait donc d'obtenir sa pension de retraite, pas tout à fait deux mille francs, qui, joints aux deux cent cinquante francs de sa croix, le mettaient dans cet état de misère honorable que l'État réserve à ses anciens serviteurs.

Son entrée dans sa ville natale fut exempte de faste. Il arriva, un matin, sur l'impériale de la diligence, mâchonnant un cigare éteint et déjà lié avec le conducteur, à qui, pendant le trajet, il avait raconté le passage des Portes de Fer; plein d'indulgence du reste pour les distractions de son auditeur, qui l'interrompait souvent par un blasphème ou par l'épithète de carcan adressée à la jument de droite. Quand la voiture s'arrêta, il lança sur le trottoir sa vieille valise, maculée d'étiquettes de chemins de fer, aussi nombreuses que les changements de garnison de son propriétaire; et les oisifs d'alentour furent absolument stupéfaits de voir un homme décoré — chose encore rare en province — offrir le vin blanc au cocher sur le comptoir du prochain cabaret.

Il s'installa sommairement. Dans une maison de faubourg, ou mugissaient deux vaches captives et où les poules et les canards passaient et repassaient

sous la porte charretière, une chambre meublée était à louer. Précédé d'une maritome, le capitaine gravit un escalier à grosse rampe de bois, parfumé d'une forte odeur d'étable, et pénétra dans une vaste pièce carrelée que tapissait un papier bizarre, représentant, imprimée en bleu sur fond blanc et répétée à l'infini, l'image de Joseph Poniatowski, à cheval, sautant dans l'Elster. Cette décoration monotone, mais qui rappelait nos gloires militaires, séduisit sans doute le capitaine, car, sans s'inquiéter du peu de confortable des chaises de paille, des meubles de noyer et du petit lit aux rideaux jaunis, il conclut sans hésitation. Un quart d'heure lui suffit pour vider sa malle, pendre ses habits, reléguer dans un coin ses bottes, et orner la muraille d'un trophée composé de trois pipes, d'un sabre et d'une paire de pistolets. Après une visite à l'épicier d'en face, chez lequel il acheta une livre de bougies et une bouteille de rhum, il revint, déposa son emplette sur la cheminée, et promena autour de lui le regard d'un homme très satisfait. Puis, avec la promptitude des camps, il se rasa sans miroir, brossa sa redingote, inclina son chapeau sur l'oreille, et s'alla promener par la ville, en quête d'un café.

LES VICES DU CAPITAINE Cl

Le séjour de l'estaminet était une habitude invétérée chez le capitaine. Il y satisfaisait à la fois les trois vices égaux dans son cœur : le tabac, l'absinthe et les cartes. Sa vie toute entière s'y était écoulée, et il aurait pu dresser, de toutes les villes où il avait garnisonné, un plan par cantines, marchands de tabac à comptoir, cafés et cercles militaires. Il ne se sentait vraiment à son aise qu'une fois assis sur le velours ras d'une banquette, devant un carré de drap vert près duquel s'amoncellent les chopes et les soucoupes. Son cigare ne lui semblait bon que s'il avait frotté l'allumette sous le marbre de la table, et jamais il n'avait manqué, après avoir attaché son sabre et son képi à la patère et s'être installé en lâchant quelques boutons de sa tunique, de pousser un profond soupir de soulagement et de s'écrier :

— Ça va mieux!

Son premier soin fut donc de rechercher l'établissement qu'il fréquenterait, et, après avoir fait un tour de ville sans rien trouver à sa convenance, il arrêta enfin son regard de connaisseur sur le café

Prosper, situé à l'angle de la place du Marché et de la rue de la Paroisse.

Ce n'était pas son idéal. L'extérieur offrait bien quelques détails par trop provinciaux : ce garçon en tablier noir, par exemple, et ces petits ifs dans leurs caisses vertes, et ces tabourets, et ces tables de bois recouvertes de toile cirée. Mais l'intérieur plut au capitaine. Il fut réjoui, dès son entrée, par le bruit du timbre que toucha la grasse et fraîche dame du comptoir, en robe claire, avec un ruban ponceau dans ses cheveux bien pommadés. Il salua galamment cette personne et jugea qu'elle occupait, avec une suffisante majesté, sa place triomphale entre les deux édifices de bols à punch, congrûment couronnés par des billes de billard. 11 constata que la salle était gaie, propre, également semée de sable jaune; il en fit le tour, se regarda passer dans les glaces, apprécia les panneaux, où des mousquetaires et des amazones sablaient le Champagne dans des pa}<sages pleins de roses trémières, se fit servir, fuma, trouva le divan moelleux et l'absinthe savoureuse, et fut assez indulgent pour ne pas se plaindre des mouches qui se baignaient dans les consommations avec une familiarité toute campagnarde.

Huit jours après, il était devenu un pilier du café Prosper.

On y connut bien vite ses habitudes ponctuelles;

on prévint ses désirs, et il ne tarda point à prendre ses repas avec les patrons du lieu. Recrue précieuse pour les habitués, gens terrassés par le terrible ennui de la province et pour qui l'arrivée de ce nouveau venu, passé maître à tous les jeux et racontant assez gaiement ses guerres et ses amours, était une véritable bonne fortune; le capitaine fut lui-même enchanté de rencontrer des humains encore ignorants de son répertoire. Il en avait donc pour six mois à dire ses razzias, ses chasses, ses batailles, la retraite de Constantine, la capture de Bou-Maza, et les réceptions d'officiers avec leur total effrayant de punchs au kirsch.

Faiblesse humaine! Il n'était pas fâché d'être un peu oracle quelque part, lui dont les petits souslieutenants, arrivant de Saint-Cyr, fuyaient naguère les trop longues histoires.

Ses auditeurs ordinaires étaient le maître du café, gros sac à bière silencieux et stupide, toujours en manches de veste et remarquable seulement par ses pipes à sujets; l'huissier-priseur, personnage goguenard et vêtu de noir, méprisé pour son habitude peu élégante d'emporter le reste de son sucre ; le receveur de l'enregistrement, — celui des acrostiches, — être très doux et d'une constitution faible, qui envoyait aux journaux illustrés la solution des mots carrés et des rébus; et enfin le vétérinaire du canton, le seul qui, en sa qualité d'athée et de

démocrate, se permît quelquefois de contredire le capitaine. Ce praticien, homme à favoris touffus et à pince-nez, présidait le comité radical aux époques d'élections, et, lorsque le curé faisait une petite collecte parmi ses dévotes pour orner son église de quelque horrible statue en plâtre doré et enluminé, dénonçait par une lettre au Siècle la cupidité des fils de Loyola.

Le capitaine étant un soir sorti pour aller chercher des cigares, après une discussion politique assez vive, le susdit vétérinaire grommela quelques phrases sourdes et irritées où il était question de « dire son fait », de « traîneur de sabre », et de « couper la figure ». Mais, l'objet de ces menaces vagues étant rentré soudain, en sifflant une marche et en faisant le moulinet avec sa canne, l'incident n'eut pas de suites.

En somme, le groupe vivait en bonne intelligence et se laissait volontiers présider par le nouvel habitué, dont la tête martiale et la barbiche blanche étaient vraiment assez imposantes; et la petite ville, qui était déjà fière de bien des choses, pouvait l'être aussi de son capitaine en retraite.

Le bonheur parfait n'existe pas, et le capitaine Mercadier, qui croyait l'avoir rencontré au café Prospcr, dut bientôt revenir de cette illusion.

Le fait est que le lundi, jour de marché, l'estaminet n'était pas tenable.

Dès l'aube, il était envahi parles maraîchers, les fermiers, les marchands de cochons, les marchands de volailles ; gens à grosse voix, à gros cous rouges, à gros fouet à la main, portant la blouse neuve et la casquette de loutre, concluant leurs affaires autour d'un litre, tapant du pied, frappant du poing, tutoyant le garçon et crevant le billard.

Quand le capitaine arrivait à onze heures pour absorber sa première absinthe, il trouvait tout ce monde déjà gris et commandant des déjeuners considérables. Sa place ordinaire était prise; on le servait lentement et mal. Le timbre du comptoir ne cessait de retentir; le patron et le garçon, la serviette sous le bras, couraient, affolés. Bref, c'était un jour néfaste et qui bouleversait son existence.

Or, un lundi matin qu'il était resté chez lui, sûr

d'avance que le café serait trop bruyant et trop encombré, un doux rayon de soleil d'automne l'engagea à descendre s'asseoir sur le banc de pierre placé à côté de la porte de la maison. Il était là, assez mélancolique et fumant un cigare humide, quand il vit venir du bout de la rue, — c'était une ruelle mal pavée et aboutissant à la campagne, — une demi-douzaine d'oies que chassait devant elle avec une gaule une petite fille de huit ou dix ans.

Le capitaine, en arrêtant son regard distrait sur cette enfant, s'aperçut qu'elle avait une jambe de bois.

Il n'y avait rien de paternel dans le cœur de ce soudard. C'était celui d'un célibataire endurci. Lorsque jadis, dans les rues d'Alger, les petits mendiants arabes le poursuivaient de leurs prières importunes, le capitaine les avait souvent chassés d'un coup de cravache; et les rares fois qu'il avait pénétré dans le ménage nomade d'un camarade marié et père de famille, il était parti en maugréant contre les bambins criards et malpropres qui avaient touché avec leurs mains grasses aux dorures de son uniforme.

Mais la vue de cette infirmité particulière, qui lui rappelait le douloureux spectacle des blessures et des amputations, émut cependant le vieux soldat. Il éprouva presque un serrement de cceur devant cette

chétive créature, à peine vêtue d'un jupon en loques et d'une mauvaise chemise, et qui courait bravement derrière ses oies, son pied nu dans la poussière, en boitant sur son pilon mal équarri.

Les volailles, reconnaissant leur domicile, entrèrent dans la cour de la laiterie, et la petite se disposait à les suivre, quand le capitaine l'arrêta par cette question :

— Eh ! fillette, comment t'appelles-tu ?

— Pierrette, monsieur, pour vous servir, répondit-elle en fixant sur lui ses grands yeux noirs, et en écartant de son front sa chevelure en désordre.

— Tu es donc de la maison? Je ne t'avais pas encore vue.

— Oui-dà, et je vous connais bien, allez! Car je couche sous l'escalier, et vous me réveillez, en rentrant, tous les soirs.

— Vraiment, petiote ? Eh bien, on marchera sur ses pointes, à l'avenir. Et quel âge as-tu?

— Neuf ans, monsieur, vienne la Toussaint.

— La patronne d'ici est-elle ta parente?

— Non, monsieur, je suis en service.

— On te donne?...

— La soupe et le lit sous l'escalier.

— Et qu'est-ce qui t'a arrangée comme cela, ma pauvre pbti'ïe ?

— Un coup de pied de vache, quand j'avais cinq ans.

— As-tu ton père et ta mère ?

L'enfant rougit sous son hâle.

— Je sors des Enfants-Trouvés, dit-elle d'une voix brève.

Puis, ayant gauchement salué, elle rentra dans la maison en claudicant, et le capitaine entendit s'éloigner, sur le pavé de la cour, le bruit sec de la petite jambe de bois.

— Nom de nom ! songea-t-il en reprenant machinalement le chemin du café, voilà qui n'est pas réglementaire. Un soldat, du moins, on le flanque aux Invalides, avec l'argent de sa médaille pour s'acheter du tabac. Un officier, on lui colle une perception et il se marie dans sa province. Mais, à cette gamine, une pareille infirmité! Voilà qui n'est pas réglementaire.

Ayant constaté en ces termes l'injustice de la destinée, le capitaine vint jusqu'au seuil de son cher café; mais il y aperçut une telle cohue de blouses bleues, il y entendit un tel brouhaha de gros rires et de carambolages, qu'il rentra chez lui, plein d'humeur.

Sa chambre — c'était peut-être la première fois qu'il y passait plusieurs heures de la journée — lui parut sordide. Les rideaux du lit avaient le ton d'une pipe culottée, le foyer était jonché de crachats et de bouts de cigares, et on aurait pu écrire son nom dans la poussière qui revêtait tous les meubles.

Il contempla quelque temps les murailles où le sublime lancier de Leipsick trouvait cent fois un glorieux trépas; puis, pour se désennuyer, il passa en revue sa garde-robe. Ce fut une lamentable série de poches percées, de chaussettes à jours, de chemises sans bouton.

— Il me faudrait une servante, se dit-il. Puis il songea à la petite boiteuse.

— Voilà. Je louerais le cabinet voisin. L'hiver vient, et la petite doit geler sous l'escalier. Elle surveillerait mes vêtements, mon linge, nettoierait le casernement. Un brosseur, quoi?

Mais un nuage assombrit ce tableau confortable. Le capitaine se souvenait que l'échéance de son trimestre était encore lointaine, et que sa note prenait des proportions inquiétantes au café Prosp^r.

— Pas assez riche, rêvait-il en monologuant. Et cependant on me vole là-bas, c'est positif. La pension est beaucoup trop coûteuse, et ce barbu de vétérinaire joue comme feu Bézigue. Voilà huit jours que je paie sa consommation. Qui sait? je ferais peut-être mieux de charger la petite de l'ordinaire. La soupe au café le matin, le pot-au-feu à midi et un rata tous les soirs. Les vivres de campagne, enfin. Ça me connaît.

Décidément, il était tenté. En sortant, il vît justement la maîtresse de la maison, grosse paysanne brutale, et la petite invalide, qui, toutes deux, la

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fourche à la main, remuaient le fumiei dans la cour.

— Sait-elle coudre, savonner, faire la soupe ? demanda-t-il brusquement.

— Qui? Pierrette? Pourquoi donc?

— Sait-elle un peu de tout cela?

— Dam ! elle sort de l'hospice, où l'on apprend à se servir soi-même.

— Dis-moi, fillette, ajouta le capitaine en s'adressant à l'enfant, je ne te fais pas peur. Non, n'est-ce pas? Et vous, la mère, voulez-vous me la céder ? J'ai besoin d'une domestique.

— Si vous vous chargez de son entretien.

— Alors, c'est dit. Voilà vingt francs. Qu'elle ait, ce soir, une robe et un soulier. Demain nous arrangerons le reste.

Et, après avoir donné une petite tape amicale sur la joue de Pierrette, le capitaine s'éloigna, enchanté de ce qu'il venait de conclure.

— Il faudra peut-être rogner quelques bocks et quelques absinthes, pensait-il, et se méfier du bézigue du vétérinaire. Mais il n'y a pas à dire, ce sera bien plus réglementaire.

— Capitaine, vous êtes un lâcheur.

Telle fut l'apostrophe dont les cariatides du café Prosper saluèrent désormais les entrées du capitaine de jour en jour plus rares.

Car le pauvre homme n'avait pas prévu toutes les conséquences de sa bonne action. La suppression de l'absinthe matinale avait suffi à couvrir les modestes frais de l'entretien de Pierrette; mais combien n'avait-il pas fallu d'autres réformes pour parer aux dépenses imprévues de son ménage de garçon! Pleine de reconnaissance, la petite fille voulait la prouver par son zèle. Déjà la chambre avait changé d'aspect. Les meubles étaient rangés et astiqués, le foyer décent, le carreau verni, et les araignées ne filaient plus leurs toiles sur les Morts de Poniatowski placées dans les coins. Quand le capitaine revenait, la soupe aux choux l'invitait par son parfum dès l'escalier, et la vue des plats fumants sur la nappe grossière mais blanche, auprès d'une assiette à fleurs et d'un couvert reluisant, achevait de le mettre en appétit. Pierrette profitait alors de la bonne humeui de son maître pour avouer quelque

secrète ambition. Il fallait des chenets pour la cheminée, où elle faisait maintenant du feu, un moule pour les gâteaux qu'elle réussirait si bien. Et le capitaine, que la demande de l'enfant faisait sourire et qui se sentait doucement gagner par les voluptés du at home, promettait d'y penser, et le lendemain remplaçait ses londrès par des cigares d'un sou, hésitait devant l'offre de cinq points d' écarté, ou se refusait son troisième bock ou son second verre de chartreuse.

Certes, la lutte fut longue ; elle fut cruelle. Bien des fois, vers l'heure d'un apéritif interdit par l'économie, quand la soif lui séchait la gorge, le capitaine dut faire un effort héroïque pour retirer sa main déjà posée sur le bec de cane de l'estaminet ; bien des fois il erra en rêvant de roi retourné et de quinte et quatorze. Mais presque toujours il rentrait courageusement chez lui ; et comme il aimait davantage Pierrette à chaque sacrifice qu'il lui faisait, il l'embrassait mieux ces jours-là. Car il l'embrassait. Ce n'était plus sa servante. Une fois qu'elle se tenait debout près de la table, l'appelant : Monsieur, et toute respectueuse, il n'y put tenir, il lui prit les deux mains et il lui dit avec fureur :

— Embrasse-moi d'abord, et puis assieds-toi et fais-moi le plaisir de me tutoyer, mille tonnerres !

Aujourd'hui c'est fini. La rencontre d'un enfant a sauvé cet homme d'une vieillesse ignominieuse.

11 a substitué à ses vieux vices une jeune passion; il adore ce petit être infirme qui sautille autour de lui dans la chambre commode et bien ameublée.

Déjà il a appris à lire à Pierrette, et voici que, se rappelant sa calligraphie de sergent-major, il lui trace des exemples d'écriture. Sa plus grande joie, c'est lorsque l'enfant, attentive devantsonpapier et faisant parfois un peâté qu'elle enlève vivement avec sa langue, est parvenue à copier toutes les lettres d'un interminable adverbe en ment. Son inquiétude, c'est de songer qu'il devient vieux et qu'il n'a rien à laisser à son adoptée.

Aussi voilà qu'il est presque avare; il thésaurise; il veut se sevrer de tabac, bien que Pierrette lui bourre sa pipe et la lui allume. Il compte épargner sur son maigre revenu de quoi acheter plus tard un petit fonds de mercerie. Cest-là que, lorsqu'il sera mort, elle vivra obscure et paisible, gardant accrochée quelque part, dans l'arrière-boutique, une vieille croix d'honneur qui la fera se souvenir du capitaine.

Tous les jours, il va se promener avec elle sur le rempart. Quelquefois passent par là des gens étrangers à la ville, qui jettent un regard de compassion surprise sur ce vieux soldat épargné par la guerre et sur cette pauvre enfant estropiée ; et alors il se sent attendrir — oh! délicieusement, jusqu'aux

So

larmes, — quand un de ces passants murmure en s'éloignant :

— Pauvre père ! sa fille est pourtant jolie !

La Légende du Manuscrit

uteurs dramatiques, chers confrères, écoutez la véridique légende du Manuscrit.

Un jeune poète vient de terminer une pièce en vers. — Malfilâtre du quartier Latin ou Chatterton de la butte Montmartre, il s'est enfermé dans sa chambre haute avec des plumes, de l'encre, du papier, du tabac et un beau rêve ; et là, plein de la bonne griserie du travail, il a vécu, pendant de longues semaines, enveloppé dans un nuage de fumée et d'inspiration. S'il sortait quelquefois, pour prendre ses repas ou pour marcher une heure dans les quartiers déserts, c'était comme un somnambule, sans rien voir du monde extérieur. Oh! l'heureux temps! et comme il avait oublié la triste et médiocre réalité! Rien n'existait plus pour lui que les

événements romanesques imaginés par son caprice, que les poétiques créatures, filles de sa fantaisie. Son œuvre naissait avec la lenteur charmante d'une aurore. Il y songeait sans cesse. Souvent il s'endormait en se rappelant une pensée obscure, un mot faible, une image inexacte, et, à son réveil, l'idée était devenue lumineuse, l'expression éloquente, la métaphore superbe; et il les comparait à ces fleurs qui s'ouvrent pendant la nuit. Il se remettait aussitôt à la besogne, et dès qu'une page était écrite, il la relisait, la couvrait de ratures, et la posait sur sa couchette pour la faire sécher; puis il en écrivait une autre, puis une autre, puis une autre encore, et, sa journée finie, il était tout fier, en les rassemblant, de ces feuillets criblés par l'intelligente mitraille des corrections. Dans cette vie méditative et solitaire, son esprit avait acquis une merveilleuse souplesse, une surprenante agilité. L'innombrable essaim des mots lui obéissait et répondait à son appel ainsi qu'une bande d'oiseaux charmés ; la rime répondait à la rime avec la docilité d'un écho, et parfois des vers tout faits — les meilleurs ! — s'élançaient de sa pensée rapides et brûlants comme les jets de vapeur d'une solfatare. Avec quelle puissance magique il évoquait les personnages de son drame ! le héros surtout, éclatant de jeunesse virile, pâle comme un beau marbre, et développant une de ces larges poitrines contre lesquelles les timides

fronts de femmes aiment à s'appuyer ; et l'amoureuse aussi, une vierge idéale, fière et frêle comme un lis, dont un amour caché fait trembler le cœur et la voix. Oh ! les bonnes heures d'illusion et d'ivresse qu'a vécues le poète ! heures de travail encore plus délicieuses que celles de l'amour, car le désir y renaît sans cesse et n'est suivi d'aucune amertume.

Enfin la pièce est finie et, impatient de commencer les démarches auprès des théâtres, l'auteur se hâte de la faire copier. C'est dans une rue infâme et tapageuse, tout en haut d'un escalier à l'odeur ammoniacale, que loge l'entrepreneur de copies dramatiques. Entassés dans une chambre ignoble, qui rappelle les études d'huissiers et que chauffe un petit poêle de blanchisseuse, quatre oucinq ivrognes aux fa^es rouges comme le vin ou vertes comme l'absinthe sont penchés sur les pupitres d'une de ces longues tables noires sinistrement nommées corbillards, et travaillent avec une hâte de fous. L'un des alcooliques prend le manuscrit des mains de l'auteur, et peu de jours après lui en rapporte une copie assez bien calligraphiée, mais sans ponctuation, pleine de vers sautés, de mots omis, de noms propres écorchés et de fautes d'orthographe canailles. Le poète est nerveux et souffre de ces détails. D'ailleurs, tout en guérissant les blessures du manuscrit, qu'il opère avec le grattoir et qu'il

panse avec la sandaraque, il relit son œuvre, et déjà son premier enthousiasme est tombé : il est inquiet, il doute. C'est l'impression du peintre qui revoit une étude retournée pendant quelques jours contre le mur ; elle est pleine d'embus ; les glacis et les demi-teintes ont disparu ; il ne la reconnaît pas.

Pourtant, une fois corrigés avec soin, les trois ou cinq cahiers de papier tellière, proprement vêtus d'une couverture grise ou bleue, ont assez bon aspect ; l'auteurse rassure, et le manuscrit commence son voyage.

Un des plus brillants causeurs de ce temps, le poète Théodore de Banville, à qui l'on demandait un jour un moyen sûr de cacherun papier précieux, imagina immédiatement celui-ci : — Écrire une tragédie en cinq actes, un Arbogaste quelconque, glisser le papier qu'on veut dérober à toutes les recherches entre deux pages du manuscrit, ficeler le tout et le déposer à la Comédie-Française. La cachette ne sera jamais découverte.

Ceci n'est qu'un spirituel paradoxe. On lit, au contraire, assez volontiers les manuscrits dans les théâtres ; on les examine, notamment, avec conscience au Théâtre-Français, où il y a même trois lecteurs nommés à cet efiet, comme il y avait trois juges aux Enfers : Minos, Éaque et Rhadamante. On cite même des exemples, fort rares, il est vrai,

de pièces simplement remises chez un concierge de théâtre, qui ont été lues, reçues et jouées. Mais comme nous n'avons jamais entendu parler de ces phénomènes que par des directeurs, nous les tenons, jusqu'à plus ample informé, pour choses chimériques et fabuleuses, telles que les évêques de mer ou la jument qui accoucha d'un lièvre, dont parle Hérodote. Du reste, le manuscrit qui nous occupe ne peut pas prétendre aux faveurs exceptionnelles; il est le manuscrit pris dans le sens absolu du mot, le manuscrit par excellence, le manuscrit symbole, et il lui faut suivre jusqu'au bout la Via dolorosa des drames en vers, le Calvaire des pièces bien écrites.

La première station de ce Chemin de la Croix, aussi long et aussi pénible que celui du Sauveur des Hommes, est naturellement le Théâtre-Français. Ayant fait un peu de toilette et s'étant armé du redoutable rouleau, l'auteurse dirige versla glorieuse maison et, le cœur battant à gros flocons dans sa poitrine, il franchit la porte de l'administration. Dès la première marche de l'escalier, une réduction du fameux Voltaire de Houdon , les mains crispées sur les bras de son iauteuil, le guette au passage et lui ricane hideusement au nez; et, sur ie palier du premier étage, la Rachel de Gérôme, dont la tête tragique semble émerger d'un long parapluie rouge, lui lance un regard qui donne le frisson. Un

peu rasséréné cependant par l'aimable accueil du secrétaire de la Comédie, l'excellent M. Verteuil, le poète dépose son fardeau de rimes et quitte le théâtre, en proie aux sentiments les plus contraires, tremblant de crainte, palpitant d'espérance.

Après quelques mois d'angoisse, pendant lesquels il voit en rêve le titre de son drame flamboyer sur l'affiche saumon des colonnes Morris, l'auteur reçoit la fatale lettre, timbrée de la vénérable date : 1680, qui lui annonce avec une extrême politesse que la pièce n'a pas été admise à la lecture devant le comité et qu'il peut venir retirer son manuscrit. — Jésus tombe pour la première fois! — Le coup est rude; mais, comme le Christ peint parles bondieusards du quartier Saint-Sulpice, le poète se relève sous le poids de sa croix et ne se laisse pas décourager. Qu'était-il allé faire, après tout, à la Comédie- Française ? Une tentative sans espoir sérieux, le pèlerinage de tout hadji à la Mecque, rien de plus. Il reprend donc ces pauvres cahiers, déjà sabrés par les coups de crayon du lecteur, leur fait subir une seconde toilette à grand renfort de gomme élastique, et les déporte dans la Nouvelle-Calédonie du théâtre, dans le Nouméa littéraire, pour lequel il n'est pas d'amnistie, c'est-à-dire à l'Odéon.

Oh! les factions dans la logette du premier étage, en attendant que le directeur ou tout au moins le secrétaire laisse enfin forcer sa porte ! Ohl

les interminables heures passées à regarder les photographies d'auteurs et d'artistes collectionnées par Emile, le concierge actuel, et par le vieux Constant, son célèbre prédécesseur! Comme il a eu le loisir de les examiner, le triste solliciteur, pendant ses longs pieds-de-grue, et comme il les connaît tous : le Frederick Lemaître débraillé, la Ristori avec son faux air de muse, les Lyonnet enlacés fraternellement! Il pourrait cataloguer ce musée intime; il a lu vingt fois les cordiales dédicaces où la loge du comédien fraternise avec la loge du portier : A mon brave Constant ! A mon cher Emile ! et il sait par cœur les noms de ces acteurs qui étaient jeunes sous le consulat de Bocage, de ces actrices qui étaient jolies du temps des crinolines, et dont les images, pâlies par le temps et rongées par le soleil, semblent s'effacer et se perdre dans un lointain vague, comme leur gloire et leur beauté si vite évanouies.

Quelques mois de démarches et d'incertitudes s'écoulent lentement, et le manuscrit est de nouveau rendu à son auteur. — Jésus tombe pour la deuxième fois ! — Mais le poète se fâche, pour le coup ; il veut qu'on lui donne des raisons; il demande, il obtient communication du « rapport », et il apprend alors avec stupéfaction qu'on a trouvé sa pièce intéressante et bien écrite, mais qu'elle ressemble à s'y méprendre à quelque antique Hy-

permnestre ou à quelque Abufar antédiluvien, dont il ignorait jusqu'au titre.

Le manuscrit continue sa lamentable odyssée.

Semblable à la bouteille jetée à la mer par des marins en détresse, il devient le jouet des flots de l'Océan parisien. Il s'échoue d'abord chez « l'homme de théâtre », de qui l'auteur est allé mendier la collaboration, un vieux carcassitr du Boulevard du Crime, qui déclare, avant tout, « qu'il ne voit pas la pièce », retouche le scénario, y introduit assez de câbles et de ficelles pour gréer un vaisseau de haut bord, coupe impitoj^ablement les développements psychologiques, les tirades, les « mots d'auteur » et les « beaux vers », et propose finalement d'embellir l'ouvrage d'un décor de neige, avec le pont du torrent et l'enfant idiot qui égare dans la forêt le portefeuille bourré des papiers indispensables au dénouement. Le manuscrit fait ensuite escale dans un théâtre de drame, où l'on y voit un charmant sujet de comédie; puis dans un théâtre de comédie, où l'on y découvre un plan tout indiqué d'opéra-comique. Il est apporté, un soir, en grande cérémonie, dans la loge d'un fort premier-rôle en vogue, et, après avoir été accueilli d'un sourire courtois par l'énorme cabotin en train de « faire sa figure », il est négligemment jeté sur la table de toilette, parmi les crêpés, les pots de fard et les pattes de lièvre; tandis que l'avertisseur, qui

passe dans le corridor en glapissant : « Le troisième acte! » montre sa tête par la porte entrebâillée et demande respectueusement à M. Dozaincour si l'on peut sonner pour l'orchestre. Comme une balle de jeu de paume, le manuscrit rebondit dans un café littéraire, où vingt vaudevillistes brassent sans relâche des sujets de pièces et des dominos, et il est immédiatement reçu — succès aussi éphémère que platonique — par l'éternel directeur in partibus, le monsieur en redingote de pauvre à qui le ministre a promis, le matin même, une subvention de cent mille francs, et qui n'attend qu'une fin de bail ou une faillite pour « prendre la Gaîté ou l'Ambigu » et y faire refleurir le grand art. Mais une femme entretenue sur le retour, qui, moyennant quelques centaines de louis prêtées à un directeur aux abois, exhibe tous les soirs, sur une scène de troisième ordre, des robes de chez Laferrière et des diamants dignes d'une reine, autrefois volés pour elle par un caissier en fuite, a entendu parler du manuscrit; l'auteur court le lui porter sans délai, et il est déposé, cette fois, dans une magnifique coupe de vieux Japon, parmi un fouillis de cartes de fournisseurs et démembres du Jockey, à côté d'une fausse natte.

Et le manuscrit se détériore et se salit de plus en plus. Puant le musc et le tabac, graissé de coldcream et de blanc gras, maculé de taches de café

et de bière, il est plus souillé qu'une vieille grammaire d'écolier, et ses feuillets décousus se développent d'eux-mêmes comme les lames d'un éventail énervé. Il passe des mains du cabot à celles du bas journaliste, tombe d'estaminet en brasserie, va de Cluny au Château-d'Eau, du théâtre Ballande aux Matinées des Jeunes ; et le déplorable auteur, qui le suit dans sa course folle, traverse des milieux impurs, vit dans les infamies, ôte son chapeau à des filles, donne la main à des drôles, devient aigre, envieux et méchant, ne travaille plus, gâte sa vie et perd sa jeunesse.

Telle est, chers confrères, l'authentique et lugubre légende du Manuscrit. Nous la dédions aux rares débutants qui ne seraient pas certains d'avoir du génie; — car il est louable de décourager les médiocres; — mais nous ne nous faisons pas d'illusions. Beaucoup de jeunes présomptueux, pataugeant dans le cloaque des petits théâtres et brandissant un projet de vaudeville, continueront à se comparer au Camoëns sauvant les Lusiades. Pourtant nous n'aurons pas perdu notre peine si quelque honnête garçon, averti par notre cri d'alarme, s'aperçoit, en relisant sans parti pris un manuscrit de sa composition, qu'il est né pour faire un passable notaire ou un conservateur des hypothèques très suffisant, et se retire dans sa province, où il prendra femme et aura beaucoup d'enfants,

— ce que nous lui souhaitons au nom de la Trinité du théâtre : l'exposition, le nœud et le dénouement. — Ainsi soit-il!

Deux pitres

a nuit étant pure et criblée d'étoiles, il y avait foule sur le champ de foire ; mais elle se pressait surtout, éblouie et charmée, devant la baraque des lutteurs, où quelques falots rouges et fumeux éclairaient la parade qui venait de commencer. Roulant leurs gros membres dans des maillots sales, et ignoblement parés de manchettes de fourrure aux pieds et aux poignets, les athlètes — quatre voyous aux têtes de belluaires — étaient rangés en ligne devant la toile peinte qui représentait leurs exploits; ils se tenaient là, le front bas, les jambes écartées, leurs bras aux durs biceps croisés sur les pectoraux. Auprès d'eux, le prévôt de l'établissement, ancien « sous-off » à la moustache tombante de vieux buveur d'eau-de-vie, serré dans sa ceinture, un

cœur de drap rouge sur son plastron de cuir, s'appuyait sur une paire de fleurets. La femmecanon, une rose dans les cheveux, avec un paletot d'homme enfilé contre la fraîcheur du soir, pardessus son pet-en-1'air de danseuse, jouait à la fois des cymbales et de la grosse caisse, et faisait un accompagnement enragé aux trois mesures de polka, toujours les mêmes, écorchées par un claririnettiste aveugle; et le patron de l'arène, espèce d'Hercule à face de galérien, son ventre de Silène sanglé dans un caleçon écarlate, rugissait des appels furieux dans un porte-voix. Mêlé à la foule des rôdeurs de barrière, des militaires en bordée et des filles à soldats, je considérais avec dégoût ce spectacle abject, dernier vestige des jeux olympiques.

Soudain la musique se tut et tout le public éclata de rire. Le pître venait d'apparaître.

Il portait le costume ordinaire de son emploi : courte veste et bas chinés de paysan d'opéra-comique, grand tricorne rejeté en arrière, perruque rouge à queue retroussée, avec un papillon au bout. C'était un tout jeune homme, hélas! mais son visage, emplâtre de farine, était déjà marqué de la flétrissure du vice. Se plantant devant le public et ouvrant niaisement la bouche, il montra des gencives saignantes, où manquaient presque toutes les dents. Le patron lui donna un grand coup de pied dans le derrière.

— Entrez, dit-il tranquillement.

Alors le dialogue traditionnel, ponctué de soufflets, s'engagea entre le saltimbanque et son paillasse, et toute l'assemblée s'esclaffait devant ces souvenirs de la farce classique, tombés du théâtre aux tréteaux, et dont le comique grossier, mais sûr, semble comme un crapuleux écho du rire de Molière. Le pître déploya son impur génie, lançant à chaque instant une plaisanterie obscène, un calembour immonde, auquel son maître, simulant une pudique indignation, répondait par quelque taloche. Mais l'adroit bobèche excellait dans l'art de recevoir des camouflets. Il savait à merveille courber son corps en arc de cercle sous l'impulsion d'un coup de pied, et, après avoir reçu sur la joue droite une gifle donnée à tour de bras, il enflait immédiatement son visage avec la langue et se mettait à pleurnicher jusqu'à ce qu'un nouveau soufflet eût fait passer la fluxion artificielle dans sa joue gauche. Les coups pleuvaient sur lui drus comme grêle, et, s'envolant sous les mornifles, la farine de sa face et la poudre rouge de sa perruque l'enveloppaient comme une nuée. Enfin, il épuisa toutes les ressources de la basse scurrilité, tordions ridicules, grimaces grotesques, fausses coliques, chutes à plat ventre, etc., jusqu'au moment où le patron, jugeant le boniment assez long et le public suffisamment amorcé, le congédia par une dernière paire de calottes.

La musique reprit alors avec une telle violence que les toiles peintes en tremblèrent. Le pître, ayant saisi les baguettes d'un tambour fixé à l'un des montants de l'échafaudage, mêla une triomphante série de ra et dçfla au bombardement de la grosse caisse, au tonnerre fêlé des cymbales et aux glapissements éperdus de la clarinette. Le maître lutteur, mugissant de nouveau dans son porte-voix, annonça que la représentation allait commencer; en signe de défi, il lança trois ou quatre vieux gants d'escrime à des compères; la foule se précipita dans la baraque, et bientôt il ne resta plus qu'un faible groupe de badauds devant les tréteaux déserts.

J'allais m'éloigner, lorsque je remarquai, tout à côté de moi, une vieille femme qui regardait avec une étrange fixité ces planches vides où brûlaient toujours les falots sanglants. Elle portait le bonnet de linge et le fichu croisé des plus pauvres femmes du peuple, et toute sa personne respirait la décence et l'honnêteté. Me demandant quel puissant intérêt pouvait la retenir à cette place, je l'examinai avec plus d'attention, et je vis que ses yeux étaient pleins de larmes, et que ses mains, qu'elle joignait contre sa poitrine, étaient crispées par le désespoir.

— Qu'avez-vous ? lui dis-je en m'approchant d'elle, poussé par une sympathie instinctive.

— Ce que j'ai, mon bon monsieur? s'écria la vieille en fondant en larmes. J'ai qu'en passant sur

ce champ de foire... oh! bien par hasard, je vous assure, car je n'ai pas le cœur au plaisir. . . en passant devant cette horrible baraque, je viens de reconnaître, dans le malheureux qui recevait tant de soufflets... mon propre fils, monsieur, mon unique enfant!... C'est le chagrin de toute ma vie, voyez-vous ! Je ne savais pas ce qu'il était devenu depuis... ah! depuis que mon pauvre défunt l'a fait embarquer comme mousse... Il était apprenti chez un quincaillier, monsieur ; il a volé son patron, lui, le fils de deux honnêtes gens!... Moi, j'aurais pardonné... Vous savez, les mères!... Mais mon homme, quand on est venu lui dire que son fils avait volé, il était comme fou!... C'est de ça qu'il est mort, bien sûr!... Je n'avais jamais revu le malheureux enfant. Voilà cinq ans que j'étais sans nouvelles de lui. Je cherchais à me tromper. Je me disais : L'expérience l'aura corrigé... Et là, là, tout à l'heure...

Et la vieille sanglotait à faire pitié. Un rassemblement s'était formé. Ce n'était plus à moi qu'elle parlait, ce n'était pas à la foule ; c'était à elle-même, à sa propre douleur!

— Lui, mon Adrien! un enfant que j'ai nourri de mon lait ! Saltimbanque sur un théâtre de foire ! Frappé, insulté devant tout le monde!... Lui, que j'ai sauvé, quand il a été si malade, à quatre ans, paillasse dans une baraque!... Lui, le beau bébé dont j'étais si fière et que je faisais admirer à mes

voisins, lorsqu'il était tout petit et qu'il se roulait tout nu sur mes genoux, en tenant son petit pied dans sa main ! . . .

Tout à coup, à ce moment de son navrant monologue, la vieille femme s'aperçut qu'on l'entourait, qu'on l'écoutait. Elle promena sur les spectateurs un regard étonné, comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut; elle me reconnut, moi qui l'avais interrogée, et devint affreusement pâle.

— Qu'est-ce que j'ai dit? bégaya-t-elle. Laissezmoi passer !

Et, brusquement, nous écartant tous avec un geste impérieux, elle s'éloigna d'un pas rapide et disparut dans la nuit.

Cette aventure m'avait vivement impressionné; j'y pensais souvent, et depuis lors, quand le hasard mettait devant mes yeux une créature affreuse et dégradée, — la fille du coin de la rue trainant sa jupe de soie claire dans le sillon lumineux d'un bec de gaz, ou le bohème alcoolisé, avachi sur une banquette de café et penchant sa face verte sur son verre d'absinthe, — je songeais : « Dire que cet être-là a été un petit enfant ! »

Or, peu de temps après cette rencontre, — ayons soin de ne pas indiquer la date, — l'on m'entraîna dans une tribune de la Chambre des députés pour assistera une séance à sensation. Peu importe la loi qu'on devait discuter ce jour-là, mais c'était

98 ONTES EN PROSE

l'éternelle et monotone histoire ; un candidat au ministère, ancien homme d'opposition, proposait de porter atteinte à je ne sais quelle liberté qu'il avait revendiquée naguère avec beaucoup de virulence et d'énergie. Une fois de plus, l'homme au pouvoir allait manquer aux promesses du tribun. En bon français, cela s'appelle trahir; mais en langage parlementaire, on emploie cette périphrase : « accomplir une évolution ». L'opinion était partagée, la majorité incertaine; et du discours qu'il allait prononcer dépendait le sort de ce personnage politique. Aussi, ce jour-là, les législateurs étaient à leur poste, et la Chambre ne ressemblait pas, comme d'habitude, à une classe d'écoliers turbulents tenue par un pion sans autorité. La buvette devait être déserte, et les députés des centres eux-mêmes n'étaient pas absorbés dans leur correspondance particulière.

•L'orateur monta à la tribune. Il avait la banale figure de l'avocat prolixe, aux yeux effrontés, aux lèvres débordantes, et comme grossies par l'abus de la parole. Il feuilleta d'abords es paperasses avec un air d'importance, goûta son verre d'eau sucrée, se campa droit sur les reins ; puis il se mit à débiter un discours vide de sens, avec la dégoûtante facilité du barreau, abusant des idées vagues, des termes abstraits, des mots en ment et en ion, des clichés et des phrases toutes faites. Un murmure flatteur accueillit la fin de l'exorde ; car le peuple français, en

général, et le inonde politique, en particulier, manifeste un goût dépravé pour ce genre d'éloquence. Enhardi, le beau parleur entra alors dans le vif de la question et chanta cyniquement la palinodie. Il ne reniait aucune de ses opinions, ne répudiait aucun de ses actes; il serait toujours libéral (coup de poing dans l'estomac), mais ce qui était bon hier pouvait être dangereux aujourd'hui; vérité au delà des Alpes, erreur en deçà. On abusait de la longanimité du gouvernement. Et il enrayait l'Assemblée, devenait prophétique, lâchait les hydres. Il risqua même un peu de lyrisme, marchant dans de vieilles métaphores déjà éculées du temps de Cicéron, et comparant tour à tour sa politique, dans la même phrase, à un pilote, à un coursier et à un flambeau. Tant de poésie ne pouvait qu'accentuer le succès ; il y eut une salve de bravos, et l'opposition grogna, pressentant sa défaite. Des interruptions violentes éclatèrent; des voix furieuses rappelaient sa vie passée à l'orateur, lui jetaient ses paroles d'autrefois comme des insultes. Il ne s'émut pas et prit un air de dédain qui fit le meilleur effet. Alors les bravos redoublèrent et il souriait vaguement, songeant sans doute aux épreuves de Y Officiel dont il pourrait tout à l'heure, sans trop de mensonge, charger les marges de « Profondes sensations » et de « Longs applaudissements ». Aussi, quand le calme se rétablit, sûr du succès, il affectait une sérénité majestueuse. Il reprit

C^ntversitas BIBLIOTHECA ^Ottavians»^

son discours, planant comme une oie, se lançant dans la haute doctrine, citant Royer-Collard.

Mais je n'écoutais plus. Le scandaleux spectacle donné par ce cabotin politique, qui sacrifiait des principes éternels à son intérêt d'un jour, évoquait dans mon souvenir la baraque des lutteurs. La rhétorique glacée de cette harangue, où ne vibraient ni l'émotion ni la loyauté, me rappelait le boniment appris par cœur du pitre enfariné des tréteaux. L'air de superbe qu'avait pris l'orateur sous la pluie des reproches et des injures ressemblait singulièrement à l'indifférence du paillasse bruyamment souffleté. Ces phrases sonores qui venaient de retentir sonnaient faux comme une musique foraine. Le mot « liberté » ronflait comme la grosse caisse; « l'intérêt public » et le « salut de l'État » se heurtaient avec un bruit discordant comme celui des cymbales; et quand ce farceur eut parlé de son « patriotisme », j'avais cru entendre le couac d'une clarinette.

Un long brouhaha me tira de ma rêverie. Le discours était terminé et, descendu dans l'hémicycle, l'orateur donnait des poignées de main. On allait voter; les urnes circulaient; mais le résultat était prévu et la foule des tribunes s'écoulait déjà.

En traversant le vestibule, je vis une vieille dame en noir, fort entourée ; elle était vêtue comme une bourgeoise cossue et paraissait radieuse. J'arrêtai

un de ces petits jeunes gens bien mis, comme on en voit trotter dans les corridors des ministères, — je le connaissais un peu, — et je lui demandai quelle était cette dame.

— C'est la mère de l'orateur, me répondit-il avec une émotion administrative... Elle doit être bien fière !

Bien fière!... La vieille maman qui pleurait si fort sur le champ de foire ne l'était pas, elle ! et, si la mère de Sa future Excellence avait réfléchi, elle aurait regretté, elle aussi, le temps où son fils était tout petit et se roulait tout nu sur les genoux maternels, en tenant son petit pied dans sa mainl...

Mais, bah ! tout est relatif, même la honte.

Un mot d'Auteur

ai eu vingt-cinq ans, — comme c'est déjà loin, bon Dieu! — et, dans ce temps -là, quiconque accouplait deux rimes avait pour moi du prestige. Alors j'avais des trésors d'indulgence et d'amitié pour le moindre bohème qui m'honorait de la confidence d'un sonnet, et, aujourd'hui encore, je suis assez naïf pour m'étonner douloureusement quand je ne rencontre pas chez un poète l'accord du caractère et du talent.

Je brûlais de cette ardeur de néophyte, lorsqu'un camarade me proposa de faire la connaissance d'Albert Merlin, jeune poète déjà célèbre dans toutes les brasseries de la rive gauche. Anarchiste et athée, Albert Merlin était rédacteur en chef du journal satirique le Coléoptêre, dans lequel il avait publié

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