‹ Contes en proseChapitre 11 sur 20 · UN MOT D AUTEUR XO · texte numérisé non relu

UN MOT D AUTEUR XO

d'assez jolis vers, imités à la fois de Villon et de Murger, mais où l'on sentait un certain bouillonnement de jeunesse. C'était crânement intitulé : Contes d'estoc et de taille; l'auteur y traitait Dieu sans façon, « blaguait » l'édifice social, et se plaignait amèrement d'une personne nommée Rosette.

Songez qu'à cette époque j'étais un humble employé de ministère, allant tous les matins à son bureau avec un petit pain dans sa poche; un bon jeune homme qui vivait chez sa maman et qui apportait au pot-au-feu tamilial ses appointements à la fin du mois, un timide qui cachait ses vers comme des crimes ; et vous me comprendrez mon émotion à la pensée de voir de près un personnage illustre, qui ne passait jamais devant les Tuileries sans leur montrer le poing, — on était sous l'Empire, — et dont l'entrée au bal Bullier faisait sensation.

Je connaissais de vue le grand homme; je l'avais rencontré sur le boulevard Saint-Michel le jour même où sa charge avait paru dans le Coléoptère, avec une grosse tête sur un petit corps. J'avais reconnu l'original de cette caricature dans ce gros brun, à l'œil effronté, qui passait, étoffé par un lourd paletot, coiffé d'un chapeau Rubens aux larges ailes et armé d'une canne d'incroyable, presque aussi grosse qu'une des colonnes torses du baldaquin de Saint-Pierre de Rome. Il s'avançait, emplissant de son importance le large trottoir, souriant

de loin à sa propre image, appendue à l'étalage de tous les marchands de journaux; et les étudiants, assis devant les portes des cafés, le montraient du doigt en se parlant tout bas d'un air bêtement respectueux. J'avais compris, à son aspect, ce que c'était que la Gloire.

Le camarade, qui voulait bien me présenter, me conduisit, un soir de décembre, par un horrible temps de dégel, à la petite Brasserie de l'Avenir, située dans le bas de la rue Monsieur-le-Prince, où Albert Merlin tenait ses assises.

Quand nous entrâmes, — je me rappelle que mon cœur battait, ma parole d'honneur ! — je fus suffoqué par une odeur combinée de tabac et de choucroute. Au fond d'un nuage de fumée, installé devant une des tables en bois de la brasserie, Albert Merlin achevait son repas du soir en compagnie du patron de l'établissement; et la servante, une malheureuse fille chlorotique, dont une mentonnière entourait la joue fluxionnée, venait de déposer devant eux un saladier de haricots rouges à l'huile.

Le gros garçon nous reçut sans se lever, mais avec la bienveillance qui sied aux hommes supérieurs. « Catherine, deux bocks pour ces messieurs..- et bien tirés! » 11 se déclara fort aise de me voir, dit qu'il connaissait des vers de moi, qu'il les trouvait bons, m'offrit la publicité du Coléoptère, fut très cordial enfin, avec une nuance de protection.

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